ARTICLE
Auteur(s) : Jean Doucet, Arnaud Verdonck
Service de Médecine Interne gériatrique, CHU de Rouen,
76031 Rouen cedex
Les inhibiteurs de l'enzyme de conversion (IEC) sont prescrits
depuis plusieurs années dans le cadre de pathologies
cardio-vasculaires chez la personne âgée. La commercialisation
récente sur le marché des antagonistes de l'angiotensine II (AAII),
molécules ayant une communauté d'action avec les IEC, a pour
intérêt de rechercher une efficacité au moins semblable à celles
des IEC avec moins d'effets indésirables [1, 2] (Figure 1).
Par ailleurs les maladies cardio-vasculaires présentent des
particularités en rapport avec le vieillissement. Ces notions
conduisent à rechercher les indications optimales de chacune de ces
deux classes médicamenteuses après 65 ans à partir de
l'analyse des études cliniques spécifiquement gériatriques (ou
comportant une importante proportion de sujets âgés).
Contexte gériatrique de prescription des IEC et des AAII
Notre propos est d'emblée limité aux pathologies
cardio-vasculaires (HTA, insuffisance cardiaque) parce qu'elles
seules ont été l'objet d'études gériatriques spécifiques, ce qui
exclut d'autres domaines comme la néphro-protection. L'augmentation
des pathologies cardio-vasculaires après 65 ans est un
phénomène bien connu avec l'association fréquente d'une comorbidité
importante, notamment rénale et neurologique [3]. L'HTA et
l'insuffisance cardiaque ont quelques particularités chez le sujet
âgé.
Hypertension artérielle
La prévalence de l'HTA augmente au cours du vieillissement avec
notamment une augmentation de la prévalence de l'HTA systolique (et
donc de la pression pulsée) atteignant 35 % après 75 ans
[4]. L'HTA du sujet âgé se caractérise globalement par une rénine
basse et un caractère sodium-dépendant, une diminution de
l'activité des baro-récepteurs et une augmentation de la sécrétion
d'aldostérone en réponse à l'angiotensine II, avec une diminution
de la compliance pariétale artérielle, une hypertrophie
ventriculaire gauche plus précoce et plus fréquente et une
augmentation des complications cardio-vasculaires et de la
mortalité.
Insuffisance cardiaque
La prévalence de l'insuffisance cardiaque augmente elle aussi
avec l'âge et atteint 9,1 % des patients après 80 ans
[5]. Différents processus pathologiques spécifiques aux sujets âgés
altèrent la fonction cardiaque. Il s'agit du remodelage
concentrique ventriculaire, de la fibrose myocardique, de la
réduction myocytaire (apoptose), de la dysfonction endothéliale et
de l'augmentation de la rigidité artérielle augmentant ainsi la
post-charge [6]. Deux causes principales se surajoutent et sont
souvent liées à ces processus : l'insuffisance coronarienne,
incriminée dans 25 à 50 % des cas, et l'HTA incriminée
isolément dans un tiers des cas. L'insuffisance cardiaque entraîne
l'activation de plusieurs système neuro-hormonaux dits
« régulateurs » pour palier l'hypovolémie efficace. Parmi
ceux-ci, il existe une stimulation du système
rénine-angiotensine-aldostérone qui est délétère puisqu'elle
entraîne une rétention hydro-sodée.
Utilisation des IEC après 65 ans
L'utilisation des IEC après 65 ans résulte d'essais sur
l'HTA, l'insuffisance cardiaque et sur les accidents
cardio-vasculaires chez les sujets à haut risque.
Les mécanismes d'action des IEC sont multiples
Leur action anti-hypertensive n'est pas corrélée à la rénine
plasmatique, mais elle est liée à l'augmentation de rénine de la
paroi artérielle, à l'inhibition de la dégradation de kinine, à
l'inhibition de l'hypertrophie vasculaire et à l'augmentation de
production de NO. L'action cardiaque est dose-dépendante et porte
sur la diminution de l'hypertrophie ventriculaire et la diminution
de la pré- et post-charge. Par ailleurs, il est établi que les IEC
maintiennent le flux sanguin cérébral et ont une action rénale
spécifique avec notamment une vasodilatation de l'artériole
glomérulaire efférente (à l'origine d'une diminution de la pression
intraglomérulaire) et une augmentation du flux sanguin rénal (en
dehors des situations de sténose artérielle rénale) [7].
Essais sur l'HTA
Certaines études non contrôlées effectuées spécifiquement chez
l'hypertendu âgé ont mis en évidence une diminution à la fois de la
pression artérielle systolique (PAS) et de la pression artérielle
diastolique (PAD) [8, 9] (tableau 1).
L'étude STOP Hypertension 2, incluant 6614 malades d'âge moyen
76 ans suivis pendant 4 à 6 ans, a montré que l'action
antihypertensive des IEC (énalapril, lisinopril) était identique à
celle des diurétiques, bêta-bloquants ou antagonistes calciques
(félodipine, isradipine). Dans cette étude, les IEC ont entraîné
une diminution moyenne de la PAS de 34,5 mg Hg et une
diminution de la PAD de 16,5 mg Hg avec une prévalence
identique d'événements cardio-vasculaires mortels et non mortels
par rapport aux autres classes d'anti-hypertenseurs. En revanche,
il a été noté une prévalence augmentée de la toux (30,4 %
versus 5,7 % pour les antagonistes calciques et
3,7 % pour les bêta-bloquants ou diurétiques) [10].
Tableau 1. Etudes non contrôlées
sur les IEC chez l'hypertendu âgé
|
|
Durée
|
n
|
Age moyen
|
↓ PAS mm Hg
|
↓ PAD mm Hg
|
|
Quinapril 20-40 mg ± hydrochlorothiazide
(12,5-25 mg) [6]
|
12 sem.
|
64
|
70 (65-96)
|
22,6
|
15,5
|
|
Périndropril 2 mg + indapamide
0,625 mg [7]
|
12 sem.
|
50
|
82
|
29,9
|
19,6
|
Essais dans l'insuffisance cardiaque
En ce qui concerne l'insuffisance cardiaque systolique, l'étude
CONSENSUS I a comparé l'énalapril (à la dose quotidienne de 2,5 à
40 mg) au placebo chez 253 malades d'âge moyen
70 ans ayant une insuffisance cardiaque NYHA IV : la
mortalité a diminué de 40 % à 6 mois [11].
Essais chez les malades à haut risque
cardio-vasculaire
L'étude HOPE a comparé l'action du ramipril, ou de la vitamine
E, au placebo chez 9 297 malades d'âge moyen 66 ans
à haut risque cardio-vasculaire sans dysfonction ventriculaire
gauche avec HTA équilibrée ou normotendus [12]. Il a été noté une
diminution significative de 22 % des événements
cardio-vasculaires (infarctus du myocarde, accident vasculaire
cérébral, décès cardio-vasculaire) dans le groupe IEC à
5 ans.
Utilisation des AAII après 65 ans
Essais dans l'HTA
L'action antihypertensive des AAII chez le sujet âgé a été
démontrée, notamment par trois études contrôlées concernant le
candésartan et le losartan [13-15] (tableau 2). L'étude SCOPE, présentée à l'ESH
en juin 2002, a porté sur des sujets âgés de 70 à 89 ans ayant
une HTA modérée avec un faible risque cardio-vasculaire [16, 17].
Cette étude a comparé le candésartan à un groupe contrôle qui
bénéficiait d'un ou de plusieurs autres anti-hypertenseurs. Il a
été mis en évidence une diminution de 28 % du nombre d'AVC
dans le groupe candésartan. Cette réduction du risque d'AVC avait
déjà été constatée par l'étude LIFE comparant le losartan à
l'aténolol chez une population plus jeune (âge moyen 66,9 ans)
et à plus haut risque cardio-vasculaire [18].
Tableau 2. Etudes sur les AAII
chez l'hypertendu âgé
|
|
|
n
|
Age moyen
|
↓ PAS mm Hg
|
↓ PAD mm Hg
|
|
Candésartan 8-16 mg [11]
|
vs placebo
12 sem.
|
193
|
70 (65-87)
|
13,6
|
7,5
|
|
Losartan 50 mg ± Hydrochlorothiazide
(12,5-25 mg) [12]
|
vs nifédipine
12 sem.
|
140
|
71 ± 4
|
10-13
|
10-13
|
|
Losartan 50-100 mg [13]
|
vs félodipine
12 sem.
|
132
|
70 ± 5
|
17
|
13
|
Essais dans l'insuffisance cardiaque
On ne dispose pas actuellement d'étude contre placebo sur
l'utilisation des AAII au cours de l'insuffisance cardiaque.
Comparaison entre IEC et AAII chez le sujet âgé : données
des essais comparatifs
Dans l'HTA
Les IEC et les AAII ont une action équivalente sur l'HTA
modérée. Karlberg a comparé l'efficacité du telmisartan (à la dose
de 20 à 80 mg par jour) à celle de l'énalapril (à la dose de 5
à 20 mg par jour) associés ou non à l'hydrochlorothiazide chez
278 malades de 71 ± 4,9 ans (26 % de la
population ayant 75 ans ou plus) pendant 26 semaines
[19]. Les diminutions de la PAS (22,1 mm Hg pour le groupe
telmisartan versus 20,1 mm Hg pour le groupe énalapril)
et de la PAD (12,8 mm Hg versus 11,4 mm Hg)
étaient identiques avec un pourcentage de PAD inférieur à
90 mm Hg comparable dans les deux groupes à l'issue de l'étude
(63 % versus 62 %). En revanche, il a noté une
prévalence significativement moins importante de la toux dans le
groupe telmisartan (6,5 % versus 15,8 %). Une
autre étude comparant l'éprosartan (400 à 600 mg par jour) et
l'énalapril (5 à 20 mg par jour), associés ou non à
l'hydrochlorothiazide, chez 403 hypertendus (dont 24 %
avaient 65 ans ou plus) pendant 12 semaines, a mis en
évidence elle aussi une diminution comparable de la PAS
(15,5 mm Hg versus 14,7 mm Hg) et de la PAD
(12,9 mm Hg versus 11,9 mm Hg) ainsi qu'un
pourcentage non significativement différent de PAD inférieur à
90 mm Hg (87 % versus 77 %), ainsi qu'une
prévalence plus faible de toux dans le groupe éprosartan
(1,5 % versus 5,4 %) [20].
Dans l'insuffisance cardiaque
L'étude ELITE II a conclu à une action « équivalente »
du losartan (à la dose de 12,5 à 50 mg par jour) et du
captopril (à la dose de 37,5 à 150 mg par jour) chez
3 152 malades (d'âge moyen 71,5 ans) atteints
d'insuffisance cardiaque NYHA II à IV suivis pendant deux ans, avec
une mortalité totale non différente (11,7 % versus
10,4 %) [21]. En revanche, la fréquence d'effets indésirables
était significativement inférieure dans le groupe losartan
(9,7 % versus 14,7 %, p < 0,001),
notamment en ce qui concernait la toux (0,3 % versus
2,7 %, p < 0,001). Cependant, la conclusion en
faveur de l'équivalence des deux molécules a été remise en cause en
raison d'un biais méthodologique [22]. L'étude OPTIMAAL a comparé
5 477 patients (d'âge moyen 67,4 ans) ayant une
insuffisance cardiaque à la phase aiguë d'un infarctus du myocarde
et randomisés pour recevoir du losartan (à la dose de 50 mg
par jour) ou du captopril (à la dose de 50 mg 3 fois par
jour) avec un suivi moyen de 2,7 ans [23]. La mortalité totale
a été légèrement supérieure dans le groupe losartan par rapport au
groupe captopril (18 % versus 16 %) mais sans
différence significative.
Ces résultats expliquent pourquoi les inhibiteurs de
l'angiotensine II n'ont pas encore l'AMM en première intention dans
l'insuffisance cardiaque et ne sont donc éventuellement utilisés
qu'en seconde intention en cas d'intolérance aux IEC. Trois études
actuellement en cours apporteront vraisemblablement plus
d'information sur l'intérêt des AA II dans l'insuffisance
cardiaque : il s'agit des études CHARM chez les patients
insuffisants cardiaques ayant une intolérance ou une
contre-indication aux IEC, et de l'étude VALIANT dans
l'insuffisance cardiaque post-infarctus.
Une nouvelle voie de recherche : l'action sur les
fonctions cognitives
Il est établi que l'HTA est un facteur de risque de démence (de
type Alzheimer et/ou vasculaire) [24, 25]. L'étude SYST-EUR a
montré que le traitement anti-hypertenseur diminuait de moitié
l'incidence de la démence [26, 27]. Le traitement utilisé était
principalement la nitrendipine mais ce produit était associé en
deuxième intention à un IEC (énalapril), voire à un diurétique
(hydrochlorothiazide). Bien que plus limitée, une autre étude
comparant le losartan (50 mg par jour) à l'hydrochlorthiazide
(25 mg par jour) chez 69 sujets de 30 à 73 ans a
noté une amélioration significative des fonctions cognitives dans
le groupe losartan indépendament des modifications tensionnelles
[28]. On peut donc concevoir que l'existence ou la prévention de
troubles cognitifs pourra prochainement constituer un autre
argument à prendre en compte pour prescrire un IEC ou un AAII chez
un sujet âgé.
Tolérance des IEC et des AAII
Tolérance vasculaire et rénale
Les IEC exposent plus spécifiquement à une hypotension
artérielle, notamment lors de la première administration ou en cas
d'hypovolémie [10, 29]. Ce phénomène n'est pas retrouvé avec les
AAII, probablement du fait de leur action anti-hypertensive plus
lente [11].
En revanche, l'augmentation de la créatininémie (isolément ou
associée à une hyperkaliémie) a une prévalence estimée environ à
10 % au cours des traitements par IEC ou AAII avec pour
facteurs favorisants classiques la sténose de l'artère rénale, la
déplétion hydrosodée et l'association aux diurétiques épargnant le
potassium [30, 31].
Une attention particulière doit être portée en cas de prescription
associée d'anti-inflammatoire non stéroïdien (AINS). Les AINS
inhibent la cyclooxygénase (« Cox »), l'une des deux
enzymes de dégradation de l'acide arachidonique, entraînant une
diminution de la synthèse des prostaglandines (PG). Au niveau
glomérulaire, la PGE2 induit une vasodilatation de l'artériole
afférente (pré-glomérulaire) afin de préserver le débit rénal en
cas de situation à risque (déshydratation...). De même,
l'angiotensine II induit une vasoconstriction de l'artériole
efférente (post-glomérulaire) afin d'augmenter la pression
intra-glomérulaire et d'augmenter le débit de filtration
glomérulaire. Par conséquent l'association d'un AINS avec un IEC ou
un AAII, qui diminuent respectivement la production de PGE2 et
d'angiotensine II, représente une situation à risque avec
diminution du débit de filtration glomérulaire. Cela explique le
risque majoré d'insuffisance rénale avec ces associations lors de
situations à risques, notamment chez le sujet âgé et/ou déhydraté.
Ce risque persiste avec les inhibiteurs spécifiques de la
cyclo-oxygénase 2 (« coxibs ») car l'activité cox 2 est
aussi présente au niveau rénal [32].
Les oedèmes angio-neurotiques sont plus fréquents au cours des
traitements par IEC ; ils surviennent très rarement sous AAII
[1].
La toux sous IEC : effet indésirable...
partiellement
?
La toux est plus fréquente avec les IEC, avec une prévalence
entre 5 et 30 % selon les études [7, 10, 15]. Par ailleurs les
pneumopathies d'inhalation représentent une comorbidité
particulièrement fréquente en gériatrie, notamment à la suite
d'accident vasculaire cérébral, avec un taux élevé de mortalité.
Elles sont partiellement liées à une diminution de la bradykinine
et de la substance P. Or, ces deux substances interviennent dans
les mécanismes de la toux et de la déglutition, et elles sont
inhibées par l'enzyme de conversion : c'est leur augmentation
qui explique la toux sous IEC [33-35].
Quelques études, bien que portant sur des groupes restreints de
malades, ont mis en évidence une diminution de la latence de la
déglutition sous IEC chez des malades âgés ayant des antécédents de
pneumopathie d'inhalation [36]. Les résultats semblent spécifiques
aux IEC et ne sont pas notés avec les antagonistes des canaux
calciques [37]. En revanche, cette action préventive sur les
pneumopathies d'inhalation n'a pas été retrouvée avec les AAII (qui
n'ont pas d'effet sur l'accumulation de bradykinine) au cours d'une
étude rétrospective portant sur les pneumopathies d'inhalation à la
suite d'accidents vasculaires cérébraux chez 404 malades [38,
39]. On pourrait donc envisager que les antécédents de pneumopathie
d'inhalation constituent un argument en faveur de l'utilisation
d'un IEC par rapport à un AAII.
En conclusion : quels critères de choix entre IEC et
AAII ?
Les actions anti-hypertensives des IEC et des AAII ne diffèrent
pas en termes de valeurs tensionnelles et de mortalité
cardio-vasculaire. IEC et AAII sont toutes deux potentialisées par
les diurétiques. Le choix repose alors avant tout sur le contexte
pathologique et/ou médicamenteux associé. Ces deux classes
médicamenteuses peuvent être utilisées en cas d'insuffisance rénale
(à condition toutefois d'adapter les doses initiales et de préférer
les produits ayant une élimination au moins partiellement
hépatique).
Les IEC sont actuellement préférables en cas d'HTA associée à une
insuffisance cardiaque et leur action a été plus nettement
démontrée sur les troubles cognitifs de l'HTA. Des antécédents de
toux sous IEC font préférer les AAII. En revanche, ces deux classes
sont contre-indiquées en association avec un diurétique d'épargne
potassique ou un AINS, ou encore en cas de sténose de l'artère
rénale ou de déplétion hydrosodée.
Quoi qu'il en soit, la question du choix entre les deux produits
sera très probablement remise en question en fonction des résultats
d'études sur l'association des IEC et des AAII qui laissent
entrevoir une potentialisation d'action dans certaines situations.
Les études entreprises jusqu'à présent ne concernent pas le sujet
âgé et leurs résultats sont parfois contradictoires.
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