ARTICLE
Auteur(s) : Olivier Montagne1,3, Jean-Luc
Dubois-Randé2, 3, Eléna Paillaud1, Françoise
Sauvaget1, Jean-Louis Lejonc1
1 Département de Médecine Interne et Gériatrie
2 Fédération de Cardiologie
3 Centre d'investigation clinique
Hôpital Henri Mondor et Faculté de Médecine de Créteil, France
L'insuffisance cardiaque (IC) est, parmi les pathologies
cardiovasculaires, la seule dont l'incidence et la mortalité
augmentent. Le nombre d'hospitalisations pour IC s'accroît d'année
en année et représente un problème majeur en terme de dépenses de
santé et d'altération de la qualité de vie des patients [1]. Parmi
les raisons expliquant la majoration du poids de l'IC dans la santé
publique des pays occidentaux, le vieillissement de la population
et l'augmentation exponentielle d'incidence et de prévalence de
l'IC avec l'avancée en âge sont essentielles. Dans certaines études
la prévalence de la dysfonction systolique ventriculaire gauche est
évaluée à 7,5 % après 65 ans [2]. L'IC représente le
premier motif d'hospitalisation après cet âge et devient aussi la
pathologie dont la prise en charge est la plus coûteuse [3].
Aborder la question de l'IC du sujet âgé impose de s'entendre
sur la définition (polémique sur certains aspects) de la personne
âgée. L'Organisation Mondiale de la Santé a choisi de définir la
personne âgée comme un sujet ayant dépassé l'âge de la retraite des
pays occidentaux. En pratique médicale, ce sont plutôt des
paramètres médicaux, sociologiques, psychologiques et économiques
qui font considérer tel ou tel patient comme franchissant un seuil
rendant nécessaire une prise en charge plus spécifiquement
gériatrique. Plutôt que l'âge, c'est la polypathologie,
l'intrication des pathologies modifiant l'expression et la prise en
charge de chacune des autres, une perte d'autonomie, un état de
dépendance ou un handicap, la polymédication qui fait considérer un
patient comme devenant « âgé ».
Le diagnostic clinique
Parmi les pathologies à forte prévalence au sein de la
population âgée, les maladies cardiovasculaires occupent une place
prépondérante. Le diagnostic d'IC est souvent difficile chez le
sujet âgé du fait de la plus grande fréquence des formes atypiques.
Classiquement, selon les « historiques » critères de
Framingham, le diagnostic doit être évoqué sur l'association de
critères majeurs et/ou mineurs correspondant aux signes de
décompensation ventriculaire gauche (dyspnée, oedème pulmonaire...)
ou droite (distension jugulaire, reflux hépato-jugulaire, oedèmes
des membres inférieurs...) mais de nouveaux tableaux cliniques
compliquent la reconnaissance de l'IC chez le sujet âgé.
L'apparition ou l'aggravation d'une dyspnée sibilante
asthmatiforme, l'apparition de troubles neurologiques, d'une
confusion mentale doivent faire évoquer la possibilité d'une
décompensation cardiaque. Les formes pauci-symptomatiques sont
également fréquentes et ce sont des signes ou symptômes non
spécifiques qui dominent. La découverte d'une dysfonction cardiaque
à l'occasion d'un trouble du rythme, d'une chute, d'une perte
d'autonomie même progressive devient une situation de plus en plus
fréquente.
Le diagnostic physiopathologique
Parallèlement aux atypies cliniques, l'avancée en âge induit des
particularités physiopathologiques. L'altération de la fonction
diastolique et du remplissage ventriculaire gauche est un phénomène
fréquent et d'importance majeure au cours de la sénescence et du
vieillissement cardiaque. Sa survenue est favorisée par des
antécédents d'hypertension artérielle, une hypertrophie
ventriculaire gauche ou une coronaropathie [4]. Un autre paramètre
fortement relié à la forme d'IC à fonction systolique conservée est
le sexe féminin et il est actuellement difficile de préciser si
c'est l'âge lui-même et/ou le sexe féminin (du fait de la
différence d'espérance de vie entre les deux sexes) qui est à
l'origine de cette constatation épidémiologique [5].
En 1995, Vasan et al. publiaient une analyse colligeant
31 études parues entre 1970 et 1995 et concernant l'IC. La
mise en commun des données de ces études permettait d'évaluer la
prévalence de l'IC à fonction systolique conservée à près de
40 % des patients souffrant d'IC chronique [6]. Le même auteur
a évalué cette prévalence au sein de la population de Framingham en
définissant l'IC sur des critères cliniques et en considérant une
fonction systolique ventriculaire gauche normale si la fraction
d'éjection était supérieure à 50 %. Les IC à fonction
systolique conservée représentaient 51 % des cas avec une
prédominance chez des patients âgés et plus fréquemment de sexe
féminin [7]. D'autres études ont permis d'étudier la dysfonction
diastolique selon des paramètres échographiques non univoques ou
les résultats de paramètres de cathétérisme cardiaque. Ces
différentes techniques d'évaluation expliquent la variabilité des
prévalences observées dans les différentes études.
Le diagnostic physiopathologique de l'IC impose de répondre à
des critères diagnostiques précis et standardisés qui manquent en
ce qui concerne la dysfonction diastolique ventriculaire gauche.
Parmi ces critères, certains ont été proposés par un groupe de
travail de la Société Européenne de Cardiologie. Pour ce groupe les
critères sont au nombre de 3 et l'IC diastolique est défini par
l'existence (a) d'un syndrome d'IC clinique (b) en présence d'une
fonction systolique normale et définie par une fraction d'éjection
VG supérieure à 50 % et (c) par l'existence d'une dysfonction
diastolique prouvée lors d'un cathétérisme cardiaque mettant en
évidence des anomalies de relaxation ou du remplissage ou des
indices de distensibilité [8]. Ces recommandations utilisant les
techniques de cathétérisme soulignent la difficulté d'obtenir une
évaluation fiable des paramètres de remplissage par une technique
non invasive (échocardiographie-doppler cardiaque) et posent le
problème de la faisabilité et de l'innocuité des techniques
invasives à large échelle dans une population âgée [9].
L'évaluation par échocardiographie-Doppler reste pour certains
la méthode la plus pertinente et la plus aisément généralisable
mais les paramètres utilisés sont multiples et il n'existe
actuellement pas de standardisation de l'évaluation (figure 1). Parmi les
paramètres d'exploration de la fonction diastolique, les plus
classiquement utilisés sont le flux diastolique transmitral de
remplissage ventriculaire gauche (ondes E et A, rapport E/A), le
temps de relaxation isovolumique, la pente du flux de remplissage
protodiastolique en mode TM couleur, le Doppler tissulaire, le flux
des veines pulmonaires [10, 11]. Chez le patient âgé l'ensemble de
ces paramètres est difficile à obtenir en raison d'une fréquente
médiocrité de l'échogénicité.
Les étiologies
Les 2 grandes étiologies d'IC dans la population générale
sont l'hypertension artérielle et les pathologies coronaires. Aux
USA, du fait de l'amélioration du dépistage et de la prise en
charge de l'hypertension artérielle, les coronaropathies
représentent désormais l'étiologie la plus fréquente. Chez le sujet
âgé ces données épidémiologiques sont difficiles à évaluer.
L'hypertension artérielle (HTA) est le plus souvent une HTA
systolique et les recommandations pour sa prise en charge
thérapeutique sont récentes et probablement d'application moins
exhaustive que pour l'HTA diastolique du sujet jeune. Concernant
les coronaropathies, les décompensations aiguës sont également
atypiques : douleur thoracique absente, infarctus non
transmuraux et souffrances sous-endocardiques sont plus fréquents
que chez le sujet jeune.
Les lésions coronaires sont fréquemment méconnues et non
explorées chez les patients âgés polypathologiques qui bénéficient
peu du cathétérisme. Ce sont les séries autopsiques qui ont permis
de démontrer la forte prévalence des lésions coronaires serrées et
la plus grande étendue de ces lésions sur les différents
territoires coronaires. Cette observation n'est pas étonnante si
l'on considère qu'il s'agit là de lésions plus anciennes liées à un
temps d'exposition prolongé aux processus et facteurs évolutifs
d'athérosclérose.
Les facteurs déclenchants et les comorbidités cardiaques :
place de la fibrillation auriculaire
La survenue d'une poussée d'IC impose de retrouver le ou les
facteurs déclenchants : une pathologie intercurrente
extracardiaque (pneumopathie par exemple), une erreur thérapeutique
(prise d'AINS par exemple), un défaut d'observance du traitement.
D'autres facteurs déclenchants sont aussi des étiologies de la
cardiopathie en décompensation et parmi les comorbidités cardiaques
les plus fréquentes ; nous avons déjà évoqué l'importance des
coronaropathies et des cardiopathies hypertensives.
Parmi les associations pathologiques ou les facteurs
déclenchants fréquents, la fibrillation auriculaire (FA) mérite une
attention particulière. La FA accompagne souvent les formes
évoluées et peut être considérée comme un facteur de médiocre
pronostic [12]. Il existe aussi une relation entre la présence
d'anomalies du remplissage ventriculaire gauche (dysfonction
diastolique) et le risque de survenue de FA. Ce risque à 5 ans
a été estimé à 1 % en cas de remplissage normal, 12 % en
cas d'anomalie de remplissage, jusqu'à 21 % en cas de profil
restrictif [13].
Le maintien en rythme sinusal est un facteur important pour la
conservation des performances cardiaques chez le sujet âgé car la
systole auriculaire représente une part importante du remplissage
diastolique ventriculaire gauche. L'amélioration des techniques de
stimulation auriculo-ventriculaire fait partie intégrante de ce
« défi rythmique » de la prise en charge de l'IC.
Pronostic
Les études ne sont pas univoques mais il ne semble pas exister
de différence majeure dans le pronostic, médiocre, de ces
2 formes d'IC : la mortalité atteint approximativement
50 % à 5 ans. Un meilleur pronostic a été initialement
attribué à l'IC diastolique lors de travaux portant sur des
populations d'âge moins élevé que celles de travaux récents. Il est
possible que cette disparité des résultats quant au pronostic soit
aussi en rapport avec les critères diagnostiques qui deviennent
plus précis pour les publications récentes. Les séries anciennes
utilisaient largement les critères diagnostiques cliniques de
Framingham, et permettaient peut-être le recrutement de
« fausses » insuffisances cardiaques telles que des
décompensations d'insuffisance respiratoire [14]. Il faudra
attendre une standardisation des paramètres d'évaluation de la
fonction diastolique et de nouvelles études pour conclure mais
l'insuffisance cardiaque diastolique n'est certainement pas une
forme bénigne d'IC.
Prise en charge thérapeutique
En France, les plus de 65 ans qui représentent environ
12 % de la population générale consomment 30 % des
médicaments. Parmi les classes médicamenteuses les plus souvent
prescrites, celles appartenant au domaine cardiovasculaire occupent
une place prédominante. La polythérapie représente un problème
majeur pour la population âgée avec une consommation de 4 à
5 médicaments quotidiens par Français de plus de
65 ans.
La standardisation des méthodes de prise en charge de l'IC du
sujet âgé souffre de l'absence d'études spécifiques sur les
tranches d'âge les plus élevées et de l'exclusion systématique des
patients polypathologiques lors des essais thérapeutiques. L'IC
diastolique n'a pas fait l'objet de travaux permettant des
recommandations de haut grade et sa prise en charge est par
définition basée sur l'empirisme. Concernant l'IC systolique, de
multiples études ont été réalisées mais avec un recrutement de
patients adultes jeunes, ce qui pose le problème de la validité
d'une extrapolation des résultats chez des patients plus âgés
souvent polypathologiques.
Les principes de la prise en charge non médicamenteuse
En dehors de la fibrillation auriculaire, d'autres facteurs
déclenchants doivent systématiquement être recherchés et pris
en charge (anémie, infection intercurrente, interaction
médicamenteuse liée ou non à une automédication...). L'évaluation
du mécanisme de l'IC doit être effectuée le plus tôt possible et la
recherche de troubles du rythme, d'une ischémie myocardique, d'une
valvulopathie, d'une poussée hypertensive doit être
systématique.
La prise en charge de l'IC ne saurait ignorer les mesures
hygiéno-diététiques quelle que soit la forme physiopathologique
de l'IC. Le régime sans sel doit être prescrit avec prudence pour
ne pas compromettre l'état nutritionnel parfois précaire de
certains sujets âgés et une prise en charge diététique adaptée est
toujours souhaitable mais rarement pratiquée.
La perte d'autonomie fréquente doit faire envisager le problème
nutritionnel au delà de la simple prescription d'un régime :
les modalités de préparation, la nécessité de livraison des repas
au domicile doivent être évoquées. Un grand nombre de municipalités
proposent un service de livraison de repas à domicile pour les
personnes âgées. Il s'agit le plus souvent de repas standardisés ne
laissant pas la possibilité de moduler les apports sodés ou
d'adapter le contenu de ces plateaux à quelque type de régime que
ce soit.
Des problèmes nutritionnels différents de l'apport sodé sont
fréquents chez le sujet âgé. Pour certains auteurs il existerait un
rationnel à la supplémentation vitaminique étant donné les
fonctions anti-oxydantes des vitamines C et E, la diminution des
taux d'homocystéine (facteur de risque cardiovasculaire) grâce à un
apport de vitamines B6, B12 et de folates qui jouent également un
rôle important dans le stress oxydatif. Ceci mérite d'être vérifié
lors d'essais prospectifs. Un apport majoré en carnitine, en
créatine, en coenzyme Q10 semble permettre une
amélioration des capacités à l'effort des patients IC [15].
Une activité physique régulière doit être maintenue et peut
imposer une prise en charge en kinésithérapie au domicile. Les
facteurs intercurrents pouvant altérer la mobilisation des patients
doivent être pris en compte et la collaboration de l'ensemble des
soignants et de l'entourage éventuel est nécessaire. Un habitat
inadéquat, la présence de vertiges ou d'hypotension en
orthostatisme doivent être recherchés pour faciliter la
mobilisation et le maintien de l'autonomie des patients.
L'environnement social et le niveau économique des patients sont
des éléments essentiels de la prise en charge. L'entourage
familial, les possibilités de déplacement, les possibilités
financières de recours à des aides au domicile seront
systématiquement évalués et cela impose une collaboration
médico-sociale étroite. Cette pluridisciplinarité de la prise en
charge a des effets bénéfiques sur l'observance des prescriptions
et permet de limiter les hospitalisations itératives en particulier
chez des patients présentant des anomalies cognitives.
Prise en charge médicamenteuse (figure 2)
La plupart, voire la totalité, des données disponibles
concernant la thérapeutique de l'IC concernent les dysfonctions
systoliques. En l'absence d'études spécifiquement menées chez les
sujets âgés, les recommandations restent actuellement les mêmes que
celles des adultes plus jeunes. Cette prise en charge s'effectue
donc par paliers, franchis en fonction de la persistance éventuelle
de symptômes.
Les inhibiteurs de l'enzyme de conversion (IEC)
représentent l'élément central du traitement de la dysfonction
systolique.
Les IEC ont bouleversé la présentation clinique et le pronostic
de l'IC permettant de réduire de 25 % la mortalité à un an
[16]. Cette classe thérapeutique est trop peu employée chez le
sujet âgé probablement en raison de la crainte d'une médiocre
tolérance de ces molécules chez des patients porteurs de
comorbidités. Les réticences les plus fréquentes concernant
l'emploi des IEC sont liées au risque d'altération de la fonction
rénale. En pratique l'introduction de cette classe doit se faire
lorsque l'état d'hydratation du patient est satisfaisant. La
plupart des échecs d'introduction des IEC résulte probablement de
leur introduction trop précoce après une déplétion hydro-sodée par
diurétiques à l'occasion d'une décompensation aiguë. Dans des
conditions tout à fait acceptables, une élévation de 15 à 20 %
des chiffres de créatininémie est fréquente durant les premiers
jours de traitement et ne doit pas faire suspendre définitivement
la classe des IEC. Parfois ce sont des craintes concernant la
tolérance tensionnelle des IEC qui font surseoir à leur emploi. Il
est important dans ces cas de vérifier l'intérêt du maintien
d'autres thérapeutiques potentiellement hypotensives.
En pratique courante, les IEC sont délaissés au profit d'autres
classes thérapeutiques considérées comme mieux tolérées mais sans
effet démontré sur la mortalité (digitaliques, dérivés nitrés,
diurétiques seuls). Pour ces « vieux » patients, il
persiste une tendance à prescrire de « vieux »
médicaments et nombre d'insuffisants cardiaques âgés reçoivent
quotidiennement une mono- ou une bithérapie favorisant les
digitaliques, les diurétiques et les dérivés nitrés.
Lorsque des effets secondaires telle que la toux des IEC empêche
leur prescription, une alternative possible est de l'emploi des
antagonistes de l'angiotensine II (AAII). La plupart des études
visant à comparer les IEC et les AAII dans un objectif de
supériorité d'un des traitements sont encore en cours. Les premiers
résultats (études ELITE I et II) ont permis de montrer une
meilleure tolérance des AAII (moins d'interruption du traitement)
sans toutefois mettre en évidence une efficacité supérieure [17].
Une méta-analyse récente regroupant 17 études et près de
12 500 patients semble confirmer l'absence de supériorité
des AAII sur les IEC en terme de réhospitalisation et de pronostic.
Par contre ils ont une place comme alternative aux IEC lorsque
ceux-ci occasionnent une toux [18]. Il est par ailleurs possible
que le bénéfice du blocage des effets de l'angiotensine II puisse
être majoré par l'association d'IEC et d'AAII. Cette association
permettrait, par rapport aux IEC seuls, de réduire encore la
fréquence des hospitalisations sans toutefois démontrer un bénéfice
en terme de réduction de mortalité.
Lorsque les IEC seuls ne permettent pas d'amélioration clinique
satisfaisante, un second palier de traitement peut être
atteint et consiste en la prescription conjuguée d'un IEC (ou AAII)
et d'un diurétique (généralement un diurétique de l'anse).
Une persistance de la gêne fonctionnelle pose ensuite la
question de franchir un palier supplémentaire et de la
prescription conjuguée d'IEC et diurétiques et d'un bêta-bloquant
ou de faibles doses de spironolactone ou de l'adjonction d'un
digitalique. Une tendance actuelle est de recommander un emploi des
bêta-bloquants plus précoce dans la stratégie de prise en charge de
l'IC mais cette notion doit être confirmée par des études encore en
cours de réalisation.
La spironolactone est un diurétique épargneur de
potassium et initialement sa prescription avec des IEC était
contre-indiquée par crainte d'insuffisance rénale et
d'hyperkaliémie exposant à des complications rythmiques ou
conductives. L'étude RALES a permis de montrer que l'addition de
faibles doses de spironolactone au traitement conventionnel permet
de réduire de 30 % la mortalité à 2 ans des IC sévères
[19]. La tolérance est généralement bonne pour des doses de 25 à
50 mg par jour qui n'entraînent pas de risque majeur
d'hyperkaliémie en l'absence d'insuffisance rénale importante.
Certains auteurs recommandent de débuter ce traitement à des doses
moindres chez le sujet âgé (12,5 mg) en surveillant de façon
rapprochée la kaliémie [20].
Chez un patient restant symptomatique sous IEC et diurétiques
avec ou sans digitaliques, il est également possible d'ajouter un
traitement par bêta-bloquants. Cette classe thérapeutique
était contre-indiquée dans l'IC il y a encore peu d'années. Depuis,
sur des concepts physiopathologiques solidement étayés par de
nombreuses études menées avec différentes molécules
bêta-bloquantes. Il semble que toutes les molécules ne soient pas
égales entre elles et que les propriétés sympathomimétiques
intrinsèques, la cardiosélectivité, une composante alpha-bloquante
aient une importance pour un bénéfice en terme de réduction de
morbidité et de mortalité.
La plupart des essais thérapeutiques (21 sur 22 études)
concernant l'emploi des bêta-bloquants au cours de l'IC par
dysfonction systolique ont été réalisés dans des populations dont
la moyenne d'âge était inférieure à 65 ans. L'exclusion des
patients plus âgés est le plus souvent due à des comorbidités telle
une insuffisance respiratoire obstructive même modérée. Il n'existe
pourtant pas de limitation de prescription seulement liée à l'âge
et, dans la pratique, les patients atteints d'IC sont plus souvent
polypathologiques et âgés, et près de la moitié des malades ont
dépassé l'âge de 80 ans [21, 22].
Comme pour les IEC, les bêta-bloquants jouissent d'une bonne
presse mais d'une image médiocre chez le sujet âgé. Les craintes
liées à leur emploi résident dans le risque de survenue de troubles
conductifs, d'hypotension orthostatique, de décompensation aiguë,
et le prescripteur renonce souvent à leur emploi.
Dans une étude récente regroupant une cohorte de près de
12 000 patients insuffisants cardiaques de plus de
65 ans (moyenne = 79 + 8 ans), le
bénéfice des bêta-bloquants paraît confirmé en termes de réduction
du nombre d'hospitalisations, de mortalité toutes causes confondues
et de mortalité par IC. Un élément important de cette étude est une
tendance à un bénéfice d'autant plus grand que la dose employée
était plus importante. Enfin il est important de souligner que
l'étude s'est déroulée avec un suivi moyen de 21 mois,
c'est-à-dire une durée suffisamment longue pour s'affranchir de
l'exagération des bénéfices apparents de certaines thérapeutiques
lors d'études de courte durée [23].
La place des digitaliques dans la prise en charge de l'IC
chronique a longtemps été centrale puis décriée après l'avènement
des IEC. Aucun bénéfice n'a pu être prouvé en terme de réduction de
la mortalité toutes causes confondues. Les digitaliques gardent une
place importante dans la prise en charge des patients souffrant
d'IC en FA et l'âge ne paraît pas être un facteur modifiant l'effet
bénéfique des digitaliques sur la réduction du nombre
d'hospitalisations (pour IC ou pour une autre cause), sur la
mortalité par IC [24].
La réalité de la prise en charge (figure 3)
La stratégie de prise en charge de l'IC systolique n'est donc en
théorie pas modifiée par l'âge. Pour des raisons multiples et
d'analyse difficile, cette prise en charge dans la « vraie
vie » est pourtant toute différente de celle qui résulterait
de l'application des recommandations. Pour les patients les plus
âgés, on note un sous-emploi des thérapeutiques par IEC,
spironolactone, bêta-bloquants par rapport aux plus jeunes. Les
prescriptions de dérivés nitrés au long cours et de digitaliques
restent fréquentes sans avoir recours à la stratégie actuelle par
paliers thérapeutiques.
En réalité, les comorbidités et leur traitement influencent la
prise en charge mais aussi le pronostic de l'IC chronique du sujet
âgé. Ainsi les anti-inflammatoires non stéroïdiens semblent être à
l'origine d'une déstabilisation de l'IC et leur consommation
conduit à des hospitalisations plus fréquentes [25, 26].
Les syndromes démentiels, dont la prévalence est également
croissante, sont un facteur limitant essentiel de la prise en
charge de l'IC. Certains auteurs ont analysé cette association
pathologique IC-démence et ont retrouvé une association des
2 pathologies chez près de 50 % des IC âgés [27]. Il
existe par ailleurs une logique au rapprochement des
2 pathologies : leur prévalence est croissante avec l'âge
et des facteurs de risque communs existent (tels que l'hypertension
artérielle ou l'athérosclérose). Un autre argument pour ce
rapprochement est l'altération des fonctions cognitives rencontrées
au cours des IC sévères. Il est toutefois difficile dans ce cadre
de distinguer les démences des syndromes confusionnels.
L'accès aux soins est probablement le problème crucial pour les
patients âgés et particulièrement pour les femmes âgées.
L'orientation vers un service de spécialité cardiologique est rare
pour un vieillard dépendant, polypathologique hospitalisé par
l'intermédiaire du service des urgences. La différence de prise en
charge hospitalière ultérieure ne s'exerce pas tant par une
différence de qualité médicale que par un recours et un accès
restreint aux explorations complémentaires même aussi simples que
l'échocardiographie. Il est possible que cette situation conduise à
un cercle vicieux dans lequel une sous-évaluation de l'IC et la
méconnaissance de son mécanisme compromettent la mise en route d'un
traitement adapté. En l'absence de traitement adapté, le patient
reste instable, exposé aux décompensations sur un mode aigu et aux
réhospitalisations. Ces hospitalisations itératives renforçant le
cercle vicieux de la non-évaluation justifiée par l'ampleur de la
demande de soins spécialisés.
Au décours de l'hospitalisation, la mise en place d'une
surveillance clinique et thérapeutique, l'éducation renforcée des
patients concernant leur pathologie, son traitement, les facteurs
déclenchants potentiels sont des moyens efficaces pour limiter les
réadmissions hospitalières [28, 29]. Une étude menée en Suède
montrait que seuls la moitié des patients âgés pouvaient énumérer
leur traitement et préciser les doses employées [30]. La plupart
des études concernant les interventions pluridisciplinaires au
décours de l'hospitalisation présentent une limitation majeure qui
réside dans le fait que la portée réelle de chacun des éléments
pris isolément est difficilement estimée.
Parmi les facteurs de réhospitalisation, la plupart sont
accessibles à la prévention. Les facteurs les plus fréquents sont
la non-observance de la prescription ou du régime ou des
recommandations médicales, une sortie hospitalière prématurée, un
suivi ou un support social inadéquats [31].
Conclusion
La prise en charge de l'insuffisance cardiaque doit franchir un
nouveau cap. Après la révolution thérapeutique occasionnée par le
blocage des systèmes neuro-hormonaux, la recherche médicale doit
faire face au défi représenté par le vieillissement de la
population. Dans les années à venir, des efforts sont nécessaires
pour évaluer les traitements disponibles et élaborer de nouvelles
stratégies pour les patients âgés. Ces objectifs imposent une
approche pluridisciplinaire médicale mais aussi sociale. Les
méthodologies adaptées manquent actuellement et doivent prendre en
compte la variabilité interindividuelle au sein de la population
âgée qui impose une modélisation complexe prenant en compte un
grand nombre de facteurs confondants potentiels.
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