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Acidose métabolique : démarche diagnostique


Médecine thérapeutique. Volume 5, Numéro 8, 647-50, Octobre 1999, Démarche diagnostique


Résumé  

Auteur(s) : Aline Santin, Eric Roupie, .

Résumé : Le pH sanguin est régulé par l’équilibre entre la pression artérielle partielle en CO2 (paCO2) et le taux de bicarbonates sanguins (HCO3-). Si les variations de la paCO2 sont immédiates, dépendant de la fréquence ventilatoire et de l’ampliation thoracique, les adaptations du taux de bicarbonates sont liées aux échanges tubulaires rénaux. Cette dernière adaptation est donc plus longue (classiquement 12 à 24 h, voire plus si la fonction rénale est altérée). Tous ces éléments sont à prendre en compte lors de l’interprétation d’un pH sanguin. La démarche diagnostique devant une acidose est simple. Elle doit prendre en compte un arbre décisionnel simplifié dont le pivot est le calcul des indosés anioniques. L’interrogatoire et l’examen clinique suffisent généralement à orienter vers une étiologie précise. Les bicarbonates ne doivent pas être le traitement de première intention de toutes les acidoses métaboliques.

Mots-clés : Acidose métabolique, diagnostic.

Illustrations

ARTICLE

Généralités

Le pH sanguin est régulé par l'équilibre entre la pression artérielle partielle en CO2 (paCO2) et le taux de bicarbonates sanguins (HCO3­). Si les variations de la paCO2 sont immédiates, dépendant de la fréquence ventilatoire et de l'ampliation thoracique, les adaptations du taux de bicarbonates sont liées aux échanges tubulaires rénaux. Cette dernière adaptation est donc plus longue (classiquement 12 à 24 h, voire plus si la fonction rénale est altérée). Tous ces éléments sont à prendre en compte lors de l'interprétation d'un pH sanguin.

L'équation classique de Anderson définit le pH :

pH = pka + log HCO3­/paCO2.

Le pka étant une constante, le clinicien va raisonner sur une simplification de cette équation :

Stricto sensu, l'acidose métabolique est définie par un pH < 7,38. Cette baisse du pH, dans le cadre d'une acidose d'origine métabolique, correspond à une baisse de la réserve alcaline soit par une perte de bicarbonates, soit par un gain d'acides. La diminution de la réserve alcaline entraîne une compensation respiratoire (polypnée) avec baisse de la paCO2. La réserve alcaline et la paCO2 sont donc toutes les deux abaissées. Cependant, comme nous le reverrons, une acidose métabolique peut intervenir chez un patient pour lequel, de base, la paCO2 et/ou la réserve alcaline sont élevées (c'est le cas classique du patient BPCO hypercapnique).

Il va donc de soi que le diagnostic d'acidose ne peut et ne doit pas être porté sur le seul chiffre d'une réserve alcaline basse à la réception du ionogramme sanguin. Par ailleurs, toute interprétation du pH nécessite la prise en compte des modalités ventilatoires du patient et de ses antécédents.

Signes cliniques

La dyspnée

La dyspnée reste souvent, au moins au début, le seul signe clinique de l'acidose métabolique. La caractérisation de cette dyspnée est essentielle pour juger de l'évolution de l'acidose. Classiquement, cette dyspnée, dite de Kussmaül, réalise une respiration ample, lente et profonde avec égalisation des temps inspiratoires et expiratoires.

Cependant, l'allure de cette dyspnée peut se modifier pour devenir de plus en plus rapide et superficielle avec apparition de signes d'épuisement respiratoire : battement des ailes du nez, mise en jeu des muscles respiratoires accessoires, balancement thoraco-abdominal... Ce passage d'une dyspnée d'acidose à une véritable détresse respiratoire est lié à la fatigue musculaire qu'impose la compensation respiratoire de l'acidose. Ces signes cliniques d'épuisement vont s'accompagner d'une augmentation secondaire de la capnie (normocapnie, voire hypercapnie) avec pour conséquence l'apparition d'une acidose mixte (respiratoire surajoutée au métabolique). Cette détresse sera d'autant plus fréquente que le délai entre l'installation de l'acidose et sa prise en charge sera long avec, dans certains cas, la nécessité de recourir à une ventilation mécanique (intubation-ventilation). Cette situation est d'autant plus à redouter chez les patients ayant un état ventilatoire de base précaire, tels les insuffisants respiratoires chroniques.

Il est donc fondamental, que soient pris en compte dans l'interprétation et la prise en charge des acidoses métaboliques, trois éléments : les antécédents, la caractérisation de la dyspnée et sa tolérance clinique.

Autres signes cliniques

En dehors de la dyspnée et indépendamment de l'étiologie, les acidoses métaboliques peuvent induire des troubles cardiocirculatoires, pouvant aboutir au collapsus lié à l'effet inotrope négatif et vasodilatateur de l'acidose, et neurologiques, allant de la simple confusion mentale au coma. Ces manifestations restent le fait d'acidoses métaboliques sévères, où l'étiologie et la profondeur de l'acidose, ainsi que l'épuisement respiratoire s'avèrent délétères.

Démarche diagnostique

La démarche diagnostique comporte trois étapes résumées dans le schéma 1.
Devant toute dyspnée, il est essentiel de connaître le pH sanguin et l'origine de cette dyspnée par une ponction artérielle (radiale ou fémorale) afin de pratiquer des gaz du sang. Ceux-ci doivent être analysés immédiatement après le prélèvement ; une attente longue, surtout lorsqu'il existe une hyperleucocytose importante, modifie les résultats (diminution de la paO2, augmentation de la paCO2).
Dans le même temps, il est nécessaire de prélever un ionogramme sanguin comportant sodium, potassium, chlore, bicarbonates, créatinine et glycémie.
1) La confirmation d'une acidose métabolique passe par l'analyse des trois éléments fondamentaux : pH < 7,35, HCO3­ < 27 mEq, paCO2 < 38 mmHg. Cliniquement, le malade hyperventile.
Si sur les gaz du sang, la paCO2 est normale ou élevée avec une hyperventilation superficielle, il faut évoquer l'acidose mixte par épuisement respiratoire.
Si la réserve alcaline est élevée, avec ou sans élévation de la PaCO2, il s'agit d'un patient hypercapnique de base (BPCO). Il est fondamental dans ce cas d'évaluer cliniquement l'amplitude et la fréquence respiratoire (cf. chapitre dyspnée).
2) La deuxième démarche est étiologique et doit distinguer le mécanisme de l'acidose : gain d'acides ou perte de bicarbonates ? Cette distinction, outre le fait qu'elle oriente vers des diagnostics différents, va également permettre de conserver une logique dans le traitement. En effet, si une acidose par perte de bicarbonates nécessite formellement la prescription de bicarbonates par voie intraveineuse, ce traitement n'est pas logique dans les acidoses par gain d'acides [1-4].Cette distinction est effectuée par le calcul du trou anionique [5].

Le calcul du trou anionique se fait comme suit :

Trou anionique = (Na+ corrigée + K+) ­ (HCO3­ + Cl­).

Pour mémoire : Na+ corrigée = Na+ mesurée + [(glycémie ­ 5) / 3]

Sa signification est explicitée sur le schéma 2. Comme on le constate, les acides exogènes ou endogènes entraînent une différence entre les cations et les anions, et perturbent la loi d'électroneutralité. C'est cette différence, encore appelée « trou » qui correspond aux « indosés anioniques ».

Lorsque le trou anionique est élevé (> 17), l'acidose métabolique est liée à un gain d'acides, lorsqu'il est normal (< 17) à une perte de bicarbonates. Les différentes étiologies correspondant à ces deux cas sont réunies dans le tableau 1.
3) Parallèlement à l'attente des différents examens complémentaires, l'interrogatoire (recueil des antécédents, de l'anamnèse et des traitements suivis) et l'examen clinique doivent permettre d'orienter le diagnostic étiologique.
Considérons tout d'abord les acidoses métaboliques avec gain d'acides.
Tout état de choc peut entraîner une acidose lactique. La constatation clinique d'un état de choc amène à demander le dosage des lactates. L'ensemble des autres causes d'acidose métabolique avec indosés anioniques élevés peut entraîner secondairement une acidose lactique (acidocétose avec hypovolémie par exemple).
Le diagnostic à évoquer chez un sujet jeune est l'acidocétose diabétique, que le diabète soit connu ou non. La réalisation d'un hémoglucotest (Hgt) avec une bandelette urinaire permet de confirmer ou non ce diagnostic : Hgt élevée avec glycosurie et cétonurie sur la bandelette.
D'autres cétoses d'origine non diabétique avec gain d'acides peuvent aboutir à l'acidose métabolique : cétose de jeûne prolongé chez un sujet sain [6] ou cétose alcoolique [7, 8]. Dans ce cas, la bandelette urinaire montre la présence de cétonurie et l'absence de glycosurie.
L'insuffisance rénale sévère (clairance inférieure à 25 ml/mn) s'accompagne d'une acidose métabolique. L'augmentation des indosés anioniques est due dans ce cas à l'accumulation de sulfates, de phosphates et d'anions organiques, avec diminution à terme des bicarbonates. Rappelons que l'insuffisance rénale organique peut également entraîner une acidose avec indosés anioniques normaux.
En dehors d'une cause évidente d'acidose métabolique, il faudra évoquer l'acidose lactique. Celle-ci est due à une hyperproduction d'acide lactique par augmentation de la glycolyse anaérobie (états de mal convulsif, exercice musculaire intense), ou alors à un défaut d'utilisation des lactates par le foie, notamment lors des insuffisances hépatocellulaires, quelle que soit leur étiologie. On peut également observer cette acidose lactique chez les diabétiques traités par biguanides (metformine), surtout en cas d'intoxication ou d'insuffisance rénale à l'origine d'une accumulation du produit, ou lors d'une intoxication éthylique massive (genèse d'une hypoglycémie, avec hyperlactémie par diminution du métabolisme des lactates).
Certains toxiques peuvent induire une acidose métabolique. L'acide salicylique est sans doute le toxique le plus courant, le tableau initial étant une alcalose respiratoire avant l'acidose métabolique [9, 10]. Toutefois, leur mise en cause est d'autant plus difficile que ces toxiques sont, pour certains d'entre eux, méconnus. Une intoxication par l'alcool méthylique ou l'éthylène glycol contenu dans la plupart des antigels doit être suspectée devant toute acidose avec un tableau clinique d'ivresse aiguë et d'alcoolémie négative. De la même façon, tout coma précédé ou non de convulsions et s'associant à une acidose métabolique, doit faire évoquer cette étiologie. Le paraldéhyde au cours d'une ingestion prolongée peut aboutir à un tableau d'acidose métabolique. L'interrogatoire et la présentation clinique prennent toute leur dimension dans ce type d'acidose, les dosages toxicologiques n'étant pas toujours disponibles.
Lorsque l'acidose métabolique n'est pas liée à une augmentation des indosés anioniques, deux organes sont incriminés :
­ l'appareil digestif, soit par perte de bicarbonates : (diarrhée, aspiration ou fistules, urétérosigmoïdoscopie), soit par apport d'acides aminés synthétiques au cours de la nutrition parentérale. La deuxième étiologie est rare. La constatation d'une acidose non hyperkaliémique est un argument très en faveur d'une perte digestive.
­ le rein, soit par atteinte proximale (acidose tubulaire proximale par diminution de la réabsorption proximale des bicarbonates) ou distale (impossibilité d'excréter les ions H+), soit par atteinte iatrogène (inhibiteurs de l'anhydrase carbonique). Ces étiologies sont rarissimes, mais doivent également être évoquées chez les patients HIV traités pour une pneumocystose [11, 12].

CONCLUSION

La démarche diagnostique devant une acidose est simple. Elle doit prendre en compte un arbre décisionnel simplifié dont le pivot est le calcul des indosés anioniques. L'interrogatoire et l'examen clinique suffisent généralement à orienter vers une étiologie précise. Les bicarbonates ne doivent pas être le traitement de première intention de toutes les acidoses métaboliques.

REFERENCES

1. Okuda Y., Adrogué H., Field J., Nohara H., Yamashita K. 1996. Counter-productive effects of sodium bicarbonate in diabetic ketoacidosis. J Clin Endocrinol Metab 81 : 314-320.

2. Hale P., Crase J., Nattrass M. 1984. Metabolic effects of bicarbonate in the treatment of diabetic ketoacidosis. BMJ 289 : 1035-1038.

3. Spriet L., Lindinger M., Heigenhauser G., Jones N. 1986. Effects of alkalosis on skeletal muscle metabolism and performance during exercice. Am J Physiol 251 : R833-R839.

4. Cooper D, Walley K, Wiggs B, Russell J. 1990. Bicarbonate does not improve hemodynamics in critically ill patients who have lactic acidosis : a prospective, controlled clinical study. Ann Intern Med 112 : 492-498.

5. Preuss H. 1993. Fundamentals of clinical acid-base evaluation. Clin Lab Med 13 : 103-116.

6. Hannaford M., Leiter L., Josse R., Goldstein M., Marliss E., Halperin M. 1992. Protein wasting due to acidosis of prolonged fasting. Am J Physiol ; 243 : E251-E256.

7. Cusi K., Consoli A. 1994. Alcoholic ketoacidosis and lactic acidosis. Diabetes Rev 2 : 195-208.

8. Fulop M., Hoberman H. 1975. Alcoholic ketosis. Diabetes 24 : 785-790.

9. Gabow P, Anderson R, Potts D, Schrier R. 1978. Acid-base disturbances in the salicylate-intoxicated adult. Arch Intern Med 138 : 1481-1484.

10. Eichenholtz A., Mulhausen R., Redleaf P. 1963. Nature of acid-base disturbance in salicylate intoxication. Metabolism 12 : 164-175.

11. Porras M., Lecumberri J., Castrillon J. 1998. Trimethoprim/sulfamethoxazole and metabolic acidosis in HIV-infected patients. Ann Pharmacother 32 : 185-189.

12. Ferrer E., Pros A., Farre M., Del Villar A., Saballs P., Drobnic L. 1991. Digestive manifestations and metabolic acidosis secondary to intravenous administra-
tion of cotrimoxazol. Med Clin 96 :
685-688.


 

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