ARTICLE
Épidémiologie
D'après les estimations de l'OMS [1], près de 10 millions
de personnes sont atteintes de tuberculose chaque année et 3 millions
en meurent. On estime qu'entre 1997 et 2020, près d'un milliard
de personnes seront nouvellement infectées par le bacille tuberculeux
et que 70 millions en mourront [2]. Plus de 95 % des personnes atteintes
vivent dans les pays en développement. Dans ces pays, l'incidence
de la tuberculose est partout supérieure à 100 pour 100
000 habitants et peut atteindre 250 pour 100 000 habitants, avec un taux
de mortalité encore supérieur à 40 % [3]. La pénurie
en antibiotiques et l'insuffisance, voire l'absence complète, de
moyens diagnostiques, sont les principaux responsables, avec l'indifférence
des dirigeants politiques, de la situation. L'extension rapide de l'endémie
d'infections au virus de l'immunodéficience humaine (VIH) contribue
également, par l'immunodépression que ce virus provoque,
à la forte incidence de la tuberculose dans les pays en développement.
Dans les pays industrialisés, c'est aux États-Unis, et
plus particulièrement dans la ville de New York, que l'on a constaté
au début de l'année 1991 une augmentation de l'incidence
de la tuberculose et une très forte prévalence de la résistance
aux antibiotiques : le nombre de cas de tuberculose avait triplé
en 15 ans et 46 % des tuberculeux hospitalisés avaient des bacilles
résistant à 1 ou plusieurs antibiotiques ! Les tuberculeux
séropositifs pour le VIH représentant 41 % des tuberculeux
hospitalisés [4], l'aggravation de la situation a été
expliquée par la co-infection avec le VIH et par la diminution
des moyens de la lutte antituberculeuse [5]. Le risque de développer
une tuberculose maladie après un contact infectant est en effet
de 10 % par an lorsque l'on est co-infecté par le VIH et de seulement
10 % pendant toute la durée de vie lorsque l'on n'est pas infecté
par le VIH [2]. La réactualisation et le financement massif du
programme de lutte antituberculeuse et la généralisation
de la stratégie DOTS (Directly observed therapy, short course)
a permis une diminution des cas de tuberculose à bacilles sensibles
et résistants [6]. En 1996, l'incidence de la tuberculose dans
la ville de New York était de 25 pour 100 000 habitants et dans
l'ensemble des États-Unis de 5 pour 100 000 habitants, soit 21
337 cas de tuberculose déclarés aux Centers for disease
control (CDC), ce qui correspond au plus faible nombre de cas enregistrés
depuis 1953 [2].
En Europe, l'incidence de la tuberculose est très différente
d'un pays à l'autre, avec un taux de cas déclarés
à l'OMS en 1996 allant de 5 à 195 pour 100 000 habitants
[7], les taux les plus élevés étant en Europe de
l'Est avec un taux maximum en Géorgie [7]. En France, le nombre
annuel de cas est évalué par le système de déclaration
obligatoire de la tuberculose par les médecins aux DDASS de leurs
départements, puis les données sont envoyées à
la Direction générale de la santé (DGS) qui en publie
régulièrement les relevés dans le bulletin épidémiologique
hebdomadaire. Pour le cas particulier de la tuberculose à bacilles
multirésistants, les données proviennent du Centre national
de référence (CNR) pour la surveillance des infections à
mycobactéries et de leur résistance aux antituberculeux.
En 1996, l'incidence des cas de tuberculose déclarés en
France était de 13,2 cas pour 100 000 habitants [8]. Il était
nettement inférieur, en moyenne de dix fois, à celui des
pays en développement et plus de 2 fois supérieur aux taux
américains. Il existait de plus d'importantes disparités
régionales, avec une prédominance de la tuberculose dans
les grandes villes, en particulier dans la ville de Paris. Par exemple
il était en 1996 de 31,6 cas pour 100 000 habitants en Ile-de-France,
et de 51 pour 100 000 habitants dans la ville de Paris [8]. C'est en effet
dans les grandes zones urbaines que l'on trouve les taux les plus élevés
de personnes infectées par le VIH, de personnes en situation socio-économique
précaire et d'immigrés en provenance de pays à forte
endémicité tuberculeuse. Néanmoins le taux d'incidence
de la tuberculose déclarée en France est en diminution depuis
1993, et en 1996 le taux d'incidence était le plus bas enregistré
depuis 1964, date où la tuberculose est devenue une maladie à
déclaration obligatoire. Les données de la DGS (figure
1) gérée par l'Institut de veille sanitaire (IVS)
confirment la diminution des cas de tuberculose déclarés,
avec un nombre de 6 683 cas déclarés pour l'année
1997 [9].
Tuberculose à
bacilles multirésistants
Un autre problème épidémiologique, de grande importance
thérapeutique, a été l'augmentation au début
des années 90, aux États-Unis, des cas de tuberculose à
bacilles multirésistants, c'est-à-dire de bacilles résistants
au moins à isoniazide et rifampicine. La multirésistance
est la conséquence d'un traitement insuffisant, irrégulier
ou inadapté, en fait de monothérapies successives [3]. Les
principaux facteurs de risque de multirésistance sont les antécédents
de tuberculose traitée, l'infection par le VIH et l'origine étrangère
[2].
En France, la prévalence de la multirésistance est stable
depuis 1992 et oscille entre 0,5 et 0,7 % des cas de tuberculose déclarés,
ce qui est légèrement inférieur à la prévalence
observée dans d'autres pays industrialisés, États-Unis
(2 %), Portugal (3,7 %), Angleterre (1,9 %) et Espagne (2 %). Elle correspond
en France à environ 45 cas par an déclarés au CNR
[10, 11]. Mais une étude rétrospective, faite en 1997, du
devenir des cas de tuberculose multirésistante diagnostiqués
en France en 1994 a montré que le taux de mortalité était
de 40 % [12]. De plus, 15 cas déclarés en 1994 ayant été
à nouveau déclarés en 1995, on peut en conclure qu'ils
n'avaient pas été guéris par le traitement reçu
et qu'ils constituaient dans la population une source potentielle d'épidémie
à bacilles tuberculeux multirésistants. Des efforts doivent
donc encore être faits pour que la lutte antituberculeuse soit exemplaire
en France.
Les nouveaux outils diagnostiques
De nouveaux outils diagnostiques ont été développés
pour accélérer la détection et l'identification des
mycobactéries dans les prélèvements biologiques,
pour détecter la résistance de M. tuberculosis aux
antibiotiques et pour améliorer la surveillance épidémiologique
de la tuberculose.
Les méthodes dérivées
de la biologie moléculaire
La mise en place de la réaction de polymérisation en chaîne
(PCR) de l'ADN a trouvé un champ d'application particulièrement
intéressant dans la détection rapide de l'ADN de M. tuberculosis
dans les prélèvements biologiques. Détecter en 24-48
heures des séquences spécifiques de l'ADN de M. tuberculosis
dans un prélèvement négatif à l'examen microscopique
permettrait en effet de ne pas attendre les résultats de la culture
pour affirmer la présence de M. tuberculosis dans le prélèvement
considéré. Malheureusement la sensibilité et la spécificité
de la PCR, exceptionnelles lorsque celle-ci est utilisée dans un
laboratoire de recherche disposant de bonnes conditions de stérilité,
deviennent insuffisantes lorsque la PCR est appliquée à
la détection d'ADN de M. tuberculosis dans un prélèvement
biologique. Dans cette application, la valeur prédictive positive
et négative des résultats de la PCR est insuffisante pour
permettre d'initier ou d'arrêter un traitement antituberculeux sur
les seuls résultats de la PCR [13]. La seule application recommandée
de la PCR est l'identification de BAAR visibles à l'examen microscopique
des prélèvements [13].
Dans trois autres domaines (l'identification rapide des souches de mycobactéries
isolées, la comparaison des profils génomiques des souches
de M. tuberculosis et la détection rapide de la résistance
aux antibiotiques), la biologie moléculaire a trouvé des
applications pratiques d'un très grand intérêt [14].
On peut maintenant, avec des sondes géniques disponibles commercialement
(Accuprobe®, Gen-probe), identifier en quelques heures
les colonies des principales espèces mycobactériennes rencontrées
en clinique : les mycobactéries du complexe tuberculosis (M.
tuberculosis, M. bovis, M. africanum), celles du complexe aviaire
(M. avium, M. intracellulare), M. kansasii, ainsi que le contaminant
le plus fréquent, M. gordonae. Le coût des sondes
n'est pas supérieur à celui de l'identification biochimique
traditionnelle mais les sondes ne permettent pas de séparer les
trois mycobactéries du complexe tuberculosis les unes des autres
[15].
On peut maintenant prendre les empreintes digitales (génomiques)
des différentes souches de bacilles tuberculeux et déterminer
si ces souches sont les mêmes ou si elles sont différentes.
Dans le premier cas, il y a eu transmission de la même souche d'un
malade à l'autre ou contamination d'un prélèvement
par les bacilles contenus dans un autre prélèvement. Dans
le second cas, les souches sont indépendantes. La technique à
utiliser pour prendre les empreintes digitales génomiques est la
technique RFLP d'étude du polymorphisme de longueur des fragments
d'ADN résultant de la digestion par une endonucléase ou
enzyme de restriction de l'ADN étudié. Internationalement
standardisée, la technique RFLP est cependant relativement sophistiquée
et ne peut être exécutée en routine par un laboratoire
de biologie clinique.
On peut enfin, du moins en théorie, remplacer le lent antibiogramme
par une méthode moléculaire sûre et rapide qui détecte
la présence ou l'absence des mutations caractéristiques
de la résistance aux antibiotiques. En fait, les mutations ponctuelles
responsables de la résistance peuvent être localisées
à différents endroits du génome, mais en général
sur une séquence relativement courte, et toutes n'ont pas été
identifiées. Seule la détection de la résistance
à la rifampicine considérée comme marqueur de la
multirésistance a donné lieu à une application commerciale,
l'INNO LiPA RifTB (murex).
Des bandelettes prêtes à l'emploi sur lesquelles des sondes
spécifiques de séquences génomiques sauvages ou mutées
de la sous-unité beta de l'ARN polymérase (rpobeta), qui
est la cible de la rifampicine, sont disponibles [14]. Après amplification
par PCR de la séquence du gène rpobeta de la souche de M.
tuberculosis à étudier, la bandelette réactive
est mise en contact avec le produit d'amplification. La majorité
des mutations du gène rpobeta peuvent ainsi être dépistées
à un coût de l'ordre de 500 F par test.
Les nouveaux milieux de culture
En dépit des possibilités de détection rapide par
biologie moléculaire des mycobactéries du complexe tuberculosis,
la culture reste indispensable pour le diagnostic d'espèce et pour
les tests de sensibilité aux antibiotiques. La culture se fait
habituellement sur milieu solide (en Europe le milieu de Löwenstein-Jensen),
et peut prendre de 3 à 6 semaines pour devenir positive. Pour réduire
ce délai, de nouvelles techniques de culture en milieu liquide
sont actuellement proposées. La première du genre, apparue
sur le marché il y a 15 ans, est le système radiométrique
Bactec® (Becton-Dickinson). Il repose sur la mesure de
CO2 marqué au carbone 14, qui résulte de la métabolisation
par la mycobactérie de l'acide palmitique marqué au carbone
14, qui est la seule source de carbone contenue dans le milieu de culture
[2, 15]. Il peut aussi être utilisé pour la réalisation
des antibiogrammes standard mais n'a toujours pas été validé
pour tester la sensibilité du bacille tuberculeux aux antibiotiques
de seconde ligne. Avec ce système, le temps de détection
d'une culture positive est raccourci à moins de trois semaines.
Mais l'élimination des produits radioactifs utilisés pose
un véritable problème, et le coût de l'ensemble du
système n'est pas négligeable car il nécessite l'acquisition
d'un matériel spécial [16]. Pour pallier ces inconvénients,
d'autres milieux liquides ont été mis au point, comme le
Mycobacterial growth indicator tube ou MGIT (Becton-Dickinson)
dans lequel la croissance bactérienne est mise en évidence
non plus par libération de carbone marqué mais par l'apparition
d'une fluorescence. Lorsque l'on compare le rendement du système
Bactec à celui du MGIT et de la culture standard sur milieu solide,
le système Bactec se montre supérieur aux deux autres pour
la détection des mycobactéries. Le système Bactec
étant condamné à terme pour des raisons de radioactivité,
une bonne alternative est de coupler l'utilisation du milieu solide de
Löwenstein-Jensen et du MGIT, ce qui permet une diminution du temps
de diagnostic et un bon taux de détection des bacilles mais augmente
la charge de travail [17, 18]. Le dernier-né des milieux liquides
est le MB-Redox (Biotest) dans lequel la croissance bactérienne
est mise en évidence par une coloration pourpre. Son utilisation
couplée avec celle des milieux solides pourrait remplacer celle
du MGIT ou du Bactec [18], mais entraîne une importante charge de
travail [19]. À l'heure actuelle, aucun système n'est idéal
et il faut continuer à utiliser des milieux de culture solides,
complétés ou non par des milieux de culture liquides. En
ce qui concerne les méthodes immunologiques, aucune à ce
jour n'a montré de supériorité ni du point de vue
sensibilité ni surtout au point de vue spécificité
par rapport à l'examen microscopique des expectorations pour le
diagnostic de tuberculose pulmonaire, et aucune ne peut donc être
recommandée en routine [15].
Le traitement curatif
et le traitement préventif
Le traitement curatif de la tuberculose est standardisé (tableau
1) et comporte une quadrithérapie par rifampicine, isoniazide,
éthambutol et pyrazinamide pendant 2 mois, relayée par une
bithérapie par rifampicine et isoniazide pendant 4 mois supplémentaires
[20, 21]. Ce traitement correspond au régime thérapeutique
le plus efficace. Des schémas thérapeutiques adaptés
doivent être prescrits en cas de tuberculose résistant à
un ou plusieurs antibiotiques [22]. Le traitement standard de la tuberculose
à bacilles sensibles a permis d'obtenir la guérison de près
de 100 % des cas et de prévenir la sélection de mutants
résistants. Une mauvaise observance du traitement peut aboutir
à la sélection de mutants résistants, à l'échec
du traitement et à la permanence de la transmission des bacilles.
Pour assurer l'observance thérapeutique dont le déficit
était à l'origine de la recrudescence de l'infection tuberculeuse
aux États-Unis au début des années 90, une nouvelle
organisation de la prise en charge thérapeutique a vu le jour,
la DOT (Directly observed therapy), qui a ensuite été
reprise par l'OMS sous le nom de stratégie DOTS, le S terminal
correspondant au traitement de courte durée (Short course)
[2, 22]. Elle consiste en la prise des antibiotiques sous le contrôle
direct du personnel soignant. En échange, les malades reçoivent
un soutien financier ou une aide sociale. La supervision totale du traitement
est recommandée par l'OMS pour tous les tuberculeux et dans tous
les pays [22]. Bien qu'appliquée dans 96 pays, la stratégie
DOTS ne touche actuellement que 32 % des malades [23]. L'amélioration
de la prise en charge est incontestable dans les pays où la stratégie
DOT est réellement appliquée puisque le taux de succès
thérapeutique y est de 78 %, alors qu'il n'est que de 45 % dans
les pays qui ne l'appliquent pas [23]. De plus l'organisation de la supervision
de la prise des antibiotiques réduit le taux des rechutes à
bacilles multirésistants et la prévalence de la résistance
primaire [5].
Le traitement préventif de référence est l'isoniazide
à la dose de 5 mg/kg, soit 300 mg/j pour l'adulte. Il doit être
administré pendant une durée minimum de 6 mois aux sujets
contacts de malades atteints de tuberculose active, dont la réaction
cutanée à la tuberculine a au moins 10 mm de diamètre
et qui n'ont pas de signes radiologiques de maladie. Le traitement préventif
est une obligation formelle chez l'enfant de moins de 5 ans et est vivement
recommandé chez l'adolescent [24].
CONCLUSION Les
progrès de la science médicale ont permis la mise au point
d'un traitement antituberculeux extrêmement efficace dans les pays
industrialisés, mais dont l'application dans les pays en développement
est infructueuse puisque 85 % des sources d'infection connues ne sont pas
stérilisées et que 70 % des sources d'infections ne sont pas
détectées [21]. À l'échelon mondial, il faut
réussir la mobilisation des responsables politiques et des acteurs
de la santé pour la mise en place d'une stratégie DOTS adaptée
aux besoins de tous les pays et de toutes les populations. Il faut en effet
que tous les malades puissent bénéficier du traitement standard
pour une durée de 6 mois, et donc que les structures de santé
soient adaptées à cet objectif. La prévention de la
tuberculose résistante et multirésistante doit être
une des priorités des médecins prescripteurs. Dans l'idéal,
la découverte d'un vaccin plus efficace que le BCG et de nouveaux
antibiotiques permettant de réduire la durée du traitement
antituberculeux en deçà de 6 mois devraient être les
objectifs de la recherche pour le prochain millénaire. REFERENCES
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