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Tendinopathies et fluoro-quinolones


Médecine thérapeutique. Volume 3, Numéro 1, 69-75, Janvier 1997, THERAPEUTIQUE


Résumé  

Auteur(s) : Anne Dumolard, Philippe Gaudin, Bénédicte Raffard, Michel Mallaret, Michèle Boitard, Xavier Phélip, Service de rhumatologie, Centre hospitalier universitaire, BP 217, 38043 Grenoble cedex, France..

Résumé : Les fluoro-quinolones prennent une importance croissante en thérapeutique anti-infectieuse de par leur large spectre antibactérien, leurs qualités pharmacocinétiques et leur bonne tolérance. Cependant, l’utilisation croissante de ces antibiotiques coïncide avec la description de nouvelles complications rhumatologiques, notamment tendineuses, potentiellement graves sur le plan fonctionnel. Le but de cette mise au point est de préciser les caractéristiques des tendinopathies sous fluoro-quinolones et de définir d’éventuels facteurs de risque de développer cet effet indésirable.

Mots-clés : quinolones, tendinopathies.

Illustrations

ARTICLE

Rappels sur les quinolones

Il existe deux classes de quinolones (tableau 1). Les fluoro-quinolones se distinguent chimiquement des quinolones de première génération par l'adjonction d'un atome de fluor et d'un hétérocycle azoté sur l'un des cycles (figure 1), ce qui permet un élargissement considérable du champ des indications thérapeutiques. L'arrivée récente sur le marché de nouvelles fluoro-quinolones telles que la sparfloxacine, une aminodifluoro-quinolone, laisse augurer d'une nouvelle génération de molécules encore plus performantes que les précédentes.

Activité antibactérienne

Les fluoro-quinolones ont un spectre d'activité très étendu (tableau 2) incluant les bactéries à Gram positif, à l'exception des streptocoques et des pneumocoques, et la plupart des bacilles à Gram négatif notamment les entérobactéries. À l'inverse, elles sont peu actives sur les germes anaérobies. La sparfloxacine se caractérise par son efficacité sur la majorité des germes responsables des infections respiratoires communautaires.

L'efficacité thérapeutique des fluoro-quinolones est aussi liée à leurs propriétés pharmacocinétiques, en particulier une excellente absorption digestive et une large diffusion tissulaire avec, dans la plupart des tissus, des concentrations de une à trois fois les taux sériques correspondants.

Indications thérapeutiques

La conjonction de ces paramètres pharmacocinétiques et d'un large spectre fait des fluoro-quinolones une thérapeutique de choix de certaines infections systémiques. Une de leurs indications majeures est le traitement des infections urinaires, leur spectre couvrant plus de 96 % des germes impliqués et les concentrations urinaires étant toujours supérieures aux concentrations minimales inhibitrices. Elles ont une large place en pathologie broncho-pulmonaire, oto-rhino-laryngologique, digestive et dans le traitement de relais des infections ostéo-articulaires.

Les formes injectables, réservées à l'usage hospitalier, sont indiquées dans les infections sévères à bactéries à Gram négatif et à staphylocoques.

Effets indésirables en rhumatologie

La bonne tolérance clinique des fluoro-quinolones a contribué au développement de cette classe d'antibiotique. Les complications rhumatologiques font partie des effets indésirables classiques mais peu fréquents, survenant chez 0,2 à 0,9 % des patients dans de larges séries [1].

Divers travaux expérimentaux ont confirmé la toxicité des quinolones sur le cartilage articulaire [1, 2]. Cette toxicité concerne tous les composés de la classe. Elle ne s'observe que chez l'animal jeune, avec une sensibilité très variable en fonction des espèces. Les lésions cartilagineuses à type d'érosion et de vésicules de surface sont localisées sur les grosses articulations portantes et existent même en l'absence de tout retentissement clinique. Elles affectent la zone intermédiaire du cartilage : fissuration, œdème, raréfaction et hypertrophie des chondrocytes qui s'agglutinent. L'os et le cartilage de conjugaison ne sont pas exposés, les membranes synoviales sont intactes. Ces manifestations sont d'autant plus fréquentes et graves que la dose est élevée et l'animal jeune. Toutes les lésions sont réversibles à l'arrêt du traitement, probablement du fait du respect de la couche germinative. La pathogénie reste mal expliquée, faisant intervenir une probable toxicité vis-à-vis des chondrocytes, directe ou par l'intermédiaire de cytokines.

Si le lien de cause à effet entre quinolones et arthropathies n'est démontré que chez l'animal, il existe d'authentiques observations d'arthropathies au cours des traitements par quinolones, en particulier chez l'enfant [3]. Il s'agit, le plus souvent, d'arthralgies ou de myalgies, plus rarement d'oligo-arthrite non érosive des grosses articulations. Dans la plupart des cas, la symptomatologie disparaît malgré la poursuite du traitement. Chez l'enfant, les complications semblent indépendantes de la dose reçue, à l'inverse de l'adulte chez qui le risque d'induction d'une arthropathie est corrélé à la durée du traitement. Chez l'enfant, pour qui la contre-indication de principe demeure, ces traitements sont justifiés uniquement dans des affections sévères pour lesquelles les bénéfices attendus dépassent les risques théoriques.

À l'inverse des arthropathies décelées dès l'expérimentation animale, le « phénomène tendinopathies » n'a pas été mis en évidence au cours du développement clinique et dans les premières années de commercialisation.

Le premier cas de tendinite sous fluoro-quinolone a été rapporté en 1983 avec la norfloxacine [4]. En 1991, le premier cas de rupture du tendon d'Achille sous péfloxacine a été décrit [5]. Cet effet indésirable a, par la suite, été rapporté principalement dans les publications françaises car il n'a été reconnu que récemment aux États-Unis [6, 7].

À la suite de ces observations, une enquête nationale de pharmacovigilance a été menée, qui portait sur l'ensemble des cas recensés entre 1985 et juillet 1992 [8]. Les résultats rapportent cent cas de tendinite sous fluoro-quinolones, dont trente et un ont abouti à la rupture du tendon.

En mars 1993, la Direction de la pharmacie et du médicament (DPHM) a publié une mise en garde sur les effets indésirables provoqués par les fluoro-quinolones (encadré).

Caractéristiques des tendinopathies sous fluoro-quinolones

Nous rapportons les résultats d'un travail [9] dont l'objectif est de préciser les caractéristiques des tendinopathies sous fluoro-quinolones et de définir d'éventuels facteurs pronostiques ou facteurs de risque en rassemblant les connaissances actuelles concernant cet effet indésirable.

Pour cela ont été confrontés les résultats de l'enquête nationale de pharmacovigilance [8], une revue de la littérature portant sur trente-trois cas [1, 4-6, 10-25] et, enfin, l'analyse de dix nouveaux cas rapportés par le Centre régional de pharmacovigilance de Grenoble (CRPG). Ces données sont rassemblées dans le tableau 3.

Fréquence

L'ensemble des données actuelles ne permet pas d'apprécier la fréquence réelle des manifestations tendineuses imputables aux fluoro-quinolones. Elles sont en effet de description récente et toutes n'ont sans doute pas été reconnues et rapportées. Cet effet indésirable de classe reste rare : inférieur à 20/100 000 d'après Zabraniecki [26]. On constate une recrudescence des cas publiés depuis quatre ans, peut-être en raison de la prescription plus large de ces produits. En date du 28 septembre 1995, quatre cent quatre-vingt-treize cas de tendinopathie sous fluoro-quinolones ont été relevés par le Centre national de pharmacovigilance [9].

Facteurs de risque associés

Le risque semble plus important chez les hommes (sex ratio 3/1) et chez les patients de plus de 60 ans. Dans l'enquête nationale de pharmacovigilance et la revue des publications, respectivement 17 et 18 % des patients ont reçu une corticothérapie. On connaît le rôle délétère des corticoïdes sur les fibres tendineuses et on conçoit que leur association au traitement antibiotique majore les risques de tendinopathie. Une insuffisance rénale doit aussi être prise en compte. On la retrouve chez 15 % des patients (dans les publications). Les ruptures tendineuses spontanées sont des complications connues de l'insuffisance rénale chronique avancée (rôle de l'hyperparathyroïdie secondaire). Une étude [27] rapporte une incidence de rupture du tendon d'Achille après transplantation rénale de 15,6 % dans le groupe traité par quinolones contre 0,6 % chez les non-traités.

Risque en fonction de la spécialité

Tous les dérivés sont mis en cause, avec la sparfloxacine récemment commercialisée qui s'ajoute à la liste. La péfloxacine est la plus fréquemment en cause mais c'est sans doute aussi la plus utilisée. Des cas de tendinopathie sont décrits après traitement minute par ce produit. Il ne semble pas exister de « hiérarchie » des dérivés dans le degré de gravité des atteintes tendineuses.

Rôle de la posologie

Le traitement est prescrit à des posologies standard. Cependant, chez les personnes les plus âgées (qui se comportent souvent comme des insuffisants rénaux légers par diminution de la filtration glomérulaire) ou souffrant d'insuffisance rénale, les taux de fluoro-quinolones ont pu dépasser les marges thérapeutiques en raison d'une prescription sans adaptation posologique. Dans un cas [4], l'adaptation posologique suivant la survenue de douleurs tendineuses a permis la régression des symptômes. Ce cas isolé ne permet cependant pas de conclure que l'apparition des manifestations soit corrélée à la dose utilisée.

Rôle des pathologies traitées

D'après l'analyse des publications, on constate que ce sont les affections uro-génitales qui sont de préférence traitées par fluoro-quinolones (tableau 4). Néanmoins, la diversité des pathologies traitées semble exclure la responsabilité d'une affection particulière ayant pu favoriser la survenue de l'atteinte tendineuse.

Données cliniques

Le délai d'apparition des symptômes est variable, en moyenne une dizaine de jours après l'instauration du traitement. Mais le tableau clinique peut également se constituer quelques heures après la première prise. Parfois, l'atteinte ne se déclare qu'après arrêt de l'antibiotique. On ne retrouve pas de corrélation entre la durée du traitement et la gravité de l'atteinte.

Le tendon d'Achille est la cible privilégiée avec atteinte bilatérale dans 50 % des cas. Cette localisation préférentielle suggère la participation de facteurs mécaniques, en sachant néanmoins que certaines tendinopathies achilléennes surviennent sous fluoro-quinolones alors que le patient est alité [17]. Plus rarement, d'autres tendons peuvent être touchés (coiffe des rotateurs, tendon du long biceps, fléchisseurs ou extenseurs des doigts...).

Le diagnostic est clinique dans la plupart des cas. Le tableau habituel est celui d'une tendinite aiguë, avec une douleur de survenue brutale sans traumatisme déclenchant. Fréquemment on retrouve un œdème pouvant diffuser au voisinage et simuler une phlébite [24]. La tendinite du tendon d'Achille peut être associée à une arthropathie de la cheville avec un liquide synovial de type mécanique.

Données de l'imagerie

Dans les cas difficiles, l'échographie ou l'imagerie par résonance magnétique (IRM) a permis de confirmer le diagnostic. Plusieurs études [16, 28, 29] ont récemment souligné l'intérêt de l'IRM pour la détection précoce et le suivi évolutif des anomalies tendineuses induites par les quinolones, que Gillet [28] classe en cinq stades évolutifs (tableau 5).

Évolution

L'évolution est favorable dans la majorité des cas, avec guérison en un à deux mois en moyenne. Cependant, les signes peuvent persister, alors même que l'antibiothérapie est arrêtée, pendant plus de deux mois dans environ 15 % des cas avec nécessité d'un recours à la chirurgie pour 7 à 10 % des patients. Le tableau évolue fréquemment vers la rupture, souvent précédée d'une tendinite mais parfois sans symptômes précurseurs (six cas dans la revue des publications).

Sur les dix-sept cas de rupture du tendon décrits dans les publications scientifiques, douze surviennent alors que le traitement antibiotique a été stoppé. Un cas de rupture simultanée des deux tendons d'Achille a été rapporté [25].

Par conséquent, la survenue d'une tendinopathie d'Achille sous quinolones impose, outre l'arrêt immédiat de l'antibiotique, la mise au repos stricte et toujours bilatérale des tendons.

Discussion

En l'absence de données expérimentales, le mécanisme de la toxicité des quinolones sur les tendons reste mal connu. Certains auteurs émettent l'hypothèse d'une toxicité directe des fluoro-quinolones à l'encontre des fibres de collagène [17]. D'autres évoquent une participation vasculaire dans la genèse de cette complication sur la base de descriptions histologiques d'ischémie chronique avec nécrose des tendons et néovascularisation [20].

Des observations cliniques et histologiques concernant d'autres tendons suggèrent que la toxicité des fluoro-quinolones pourrait être diffuse. Dans l'enquête du Centre régional de pharmacovigilance de Grenoble, un cas concernait une rupture du tendon bicipital alors que la tendinite intéressait le tendon tricipital. Une étude IRM [29], réalisée de façon systématique chez dix patients sous fluoro-quinolones et asymptomatiques, a mis en évidence des anomalies de signal dans quatre cas dont un cas avec atteinte bifocale achilléenne et du tendon sus-épineux. Enfin, dans un cas de rupture achilléenne ayant nécessité une plastie chirurgicale, des lésions histologiques dégénératives et ischémiques identiques à celles du tendon d'Achille ont été trouvées sur le tendon du court péronier latéral utilisé pour la plastie [20]. Ainsi, au-delà d'une simple tendinopathie, les fluoro-quinolones seraient responsables d'une polyenthésopathie ischémique chronique [20].

La précocité de l'atteinte dans certains cas pourrait s'expliquer par la préexistence de lésions microscopiques infracliniques.

 

CONCLUSION

La description récente de complications tendineuses ne doit pas remettre en cause le bénéfice apporté par les fluoro-quinolones en thérapeutique anti-infectieuse. Cependant, il est important de connaître et de savoir reconnaître ces tendinopathies en raison de leur gravité potentielle et de ne pas les négliger. Il est justifié d'interrompre le traitement dès la moindre manifestation rhumatologique. Une surveillance accrue s'impose sur certains terrains : homme de plus de 60 ans, insuffisance rénale ou corticothérapie associée.

Des études complémentaires devraient permettre de mieux cerner la fréquence réelle de ces lésions et leur pathogénie.

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