ARTICLE
Stratégies à l'échelle
de la population
La distribution de la masse osseuse et des vitesses de perte osseuse
est continue dans la population, de sorte qu'il n'est pas possible de
différencier avec précision un individu malade du reste
de la population normale. Plusieurs facteurs de risque de l'ostéoporose
ont été identifiés. En fonction de leur degré
de relation causale avec cette affection et de la possibilité de
les corriger, on peut envisager leur impact sur l'ostéoporose.
Les facteurs sur lesquels on s'est proposé d'agir avec le plus
de chances de succès sont l'exercice physique, l'arrêt du
tabac, une alimentation riche en calcium et l'utilisation à grande
échelle d'un traitement hormonal substitutif chez la femme ménopausée.
Cette approche pose cependant plusieurs problèmes. Le premier
est que, en fait, il n'est pas certain que tous ces facteurs soient des
facteurs étiologiques de l'ostéoporose. C'est en particulier
le cas du tabagisme et de la consommation modérée d'alcool.
En outre, même si ces facteurs entrent en ligne de compte dans l'étiologie
de l'ostéoporose, il n'est pas non plus certain que la suppression
de l'un d'eux permette de réduire le risque de fracture.
Le deuxième problème tient aux difficultés à
changer les habitudes de vie. Même si plusieurs essais cliniques
ont bien montré les effets bénéfiques de l'exercice
physique sur la masse osseuse ou sur la prévention de la perte
osseuse, il est vraisemblable que ce type d'intervention nécessite
d'être prolongé la vie durant. Il est probable, comme c'est
le cas dans beaucoup d'autres domaines médicaux, que l'adhésion
à long terme serait très faible et que la perte osseuse
réapparaîtrait dès l'arrêt de l'exercice physique.
Par ailleurs, est-il pertinent d'appliquer les résultats d'études
réalisées chez des patientes de 40 ans qui ont accepté
de faire régulièrement de l'exercice pendant cinq ans, à
une patiente âgée de 75 ans ? De plus, on ne connaît
pas le type ni la durée de l'exercice qu'il faudrait proposer.
Ceci soulève un troisième problème : la valeur
et la faisabilité des programmes appliqués à l'échelle
de la population générale n'ont jamais vraiment été
évaluées. Ces considérations s'appliquent aussi aux
chutes car, intuitivement, on s'attendrait à ce que toute tentative
de prévention des chutes chez les sujets âgés permette
de prévenir les fractures. En fait, aucune intervention n'a prouvé
son efficacité dans la prévention des chutes [7].
Enfin, on connaît mal l'impact de la correction des facteurs étiologiques
sur la fréquence des fractures dans une population donnée.
Même si la prévalence de nombre de ces facteurs est importante,
l'augmentation du risque relatif associé à chacun d'eux
est relativement faible [8]. Par exemple, dans une vaste enquête
menée auprès de femmes européennes, il a été
montré que le calcium constituait un facteur protecteur significatif
vis-à-vis du risque de fracture du col du fémur. Pourtant,
ce risque était limité aux femmes dont la consommation de
calcium était inférieure au dixième percentile de
la distribution des consommations calciques. Si la relation entre la prise
de calcium et le risque de fracture était de cause à effet,
l'augmentation de la prise de calcium au-dessus de 500 milligrammes par
jour environ devrait permettre d'éviter près de 4 % des
fractures du col fémoral (tableau
1). Ce bénéfice pourrait encore être majoré
si l'on ciblait l'intervention sur la fraction de la population dont la
consommation de calcium est la plus basse. Si tous les facteurs de risque
de fracture du col fémoral connus étaient étiologiques
et pouvaient être corrigés, l'impact sur la réduction
de l'incidence des fractures devrait atteindre 50 %. Ceci n'est, en pratique,
pas réalisable.
Dans la pratique quotidienne, d'autres problèmes s'ajoutent encore.
Par exemple, on présente souvent l'arrêt du tabac comme un
moyen approprié et important pour la santé du squelette.
Si les informations épidémiologiques sont fondées,
le risque de fracture du col fémoral devrait être approximativement
doublé chez les fumeurs. En fait, le risque n'est pas réduit
à zéro chez les patients ayant arrêté de fumer,
il ne diminue que de 40 %. En d'autres termes, l'éviction du risque
ne ramène pas toujours à un niveau de risque équivalent
à celui de la population non exposée. L'impact d'une réduction
du risque de 40 % dépend de la prévalence du tabagisme qui
est, chez les femmes européennes, de l'ordre de 5 % [8] ; ceci
ramène alors à un impact maximum de 2 %. Si la moitié
des femmes n'arrêtent pas de fumer malgré ces recommandations
et si, dans l'autre moitié, seules 10 % adhèrent à
un arrêt complet du tabac, l'impact total sur les fractures du col
sera donc d'environ 0,1 %.
L'impact de l'utilisation à grande échelle du traitement
hormonal substitutif de la ménopause devrait être supérieur
à celui des traitements précédents. Il est probable
qu'elle diminue la charge liée aux fractures de 50 %, voire plus,
dans la population féminine. Indépendamment des problèmes
pratiques posés par ce type de traitement, de son coût et
du fait que la plupart des femmes ne le poursuivent pas, à long
terme, le traitement hormonal substitutif, d'autres questions restent
posées, en particulier celle de la prescription de médicaments
présentant aussi bien des risques que des bénéfices
(voir ci-après).
Pour toutes ces raisons, une stratégie de prévention à
l'échelle de la population n'est pas sérieusement envisageable
à l'heure actuelle. Il est donc probablement plus justifié
de proposer des interventions ciblées sur des sous-groupes de la
population présentant un risque élevé d'ostéoporose.
Stratégies visant les femmes à
haut risque d'ostéoporose
Dans le contexte de l'ostéoporose (qui n'est pas celui des fractures),
la prévention consiste à éviter la survenue d'une
masse osseuse basse. À l'opposé des stratégies à
l'échelle de la population générale, elle pourrait
s'adresser à des individus déterminés, et ce à
différents âges. Puisque la masse osseuse, au moins jusqu'à
75 ans environ, dépend largement du pic de masse osseuse, on pourrait
soutenir que la prévention doit s'attacher à optimiser ce
pic. Malheureusement, ses déterminants principaux (en l'occurrence
l'origine ethnique et l'hérédité) sont immuables
: il nous est en effet impossible de choisir nos parents ! De plus, la
valeur de l'impact d'autres facteurs potentiels déterminant le
pic de masse osseuse, tels l'exercice et la nutrition, est incertaine.
Enfin, on dispose de peu d'informations sur les possibilités d'identifier,
chez les adolescentes ou même plus tôt, celles d'entre elles
qui deviendront ostéoporotiques et celles qui risquent de présenter
des fractures. Même si cela était possible, il est peu probable
que l'on puisse persuader des adolescentes de modifier leur style de vie
ou d'accepter une intervention thérapeutique... simplement par
crainte d'une possible fracture un demi-siècle plus tard.
Bien que les rôles précis de nombreux facteurs tenant au
style de vie soient conjoncturels, il faut reconnaître que des facteurs
non hormonaux (c'est-à-dire non strogéno-dépendants)
expliquent en grande partie les importantes différences interrégionales
observées dans l'incidence de l'ostéoporose. En effet, ces
différences touchent aussi bien les hommes que les femmes [9, 10]
(figure 3). De même,
la tendance séculaire à l'augmentation de l'incidence des
fractures du col fémoral a été observée dans
de nombreux pays européens, aussi bien chez les hommes que chez
les femmes. Ces observations suggèrent que des facteurs liés
aux conditions de vie jouent un rôle majeur dans la détermination
de la masse osseuse et, donc, des taux de fracture ostéoporotique.
C'est probablement la diminution de l'exercice physique qui représente
le facteur d'environnement le plus important pour expliquer cette évolution.
Ceci n'est cependant à l'heure actuelle qu'une hypothèse.
C'est pour toutes ces raisons que la principale mesure prophylactique
a été dirigée vers la prévention de la perte
osseuse observée à la ménopause, dès le diagnostic
de l'affection porté ou au tout début de l'immobilisation.
Les interventions utilisées sont essentiellement pharmacologiques.
Pratiquement toutes les stratégies thérapeutiques ont visé
à prévenir ou à traiter l'ostéoporose vertébrale.
Parmi les modalités thérapeutiques testées, le traitement
hormonal substitutif a retenu la plus grande attention. De nombreuses
études épidémiologiques ont bien démontré
la capacité des strogènes à prévenir
la perte osseuse progressive des premières années de la
ménopause [11]. Des arguments, maintenant nombreux, indiquent que
la prévention de la perte osseuse par le traitement hormonal substitutif
est associée à une diminution du risque de fracture ostéoporotique
[3]. Ironiquement, c'est essentiellement sur des études épidémiologiques
cas/témoins ou à partir d'études de cohorte qu'est
fondée l'efficacité des strogènes sur le risque
de fracture du col... alors qu'une étude prospective randomisée
récente a surtout montré un effet sur la réduction
de l'incidence des fractures vertébrales [12].
La plupart des autres modalités thérapeutiques évaluées
dans l'ostéoporose se sont particulièrement focalisées
sur la prévention et le traitement de femmes relativement jeunes.
Les études portant sur les effets de ces traitements sur les fractures
ont été surtout confinées au risque de fracture vertébrale,
ce qui n'a pas contribué à clarifier la portée de
ces interventions [13]. Le manque de clarté des conclusions tient
aux incertitudes concernant la proportion de patients présentant
une fracture vertébrale asymptomatique et au manque de consensus
quant à la définition d'une fracture vertébrale significative
[14]. En effet, dans les études portant sur la population générale,
la définition des fractures vertébrales est rarement concordante
et plusieurs algorithmes ont donc été utilisés [15].
Dans ce contexte, il peut paraître surprenant que l'on n'ait pas
porté plus d'attention à l'efficacité des interventions
thérapeutiques sur d'autres fractures ostéoporotiques, alors
même que celles-ci sont plus facilement identifiables et que leur
morbidité est mieux connue. Ceci est particulièrement vrai
pour les fractures du col fémoral dont la morbidité et la
mortalité sont bien documentées et dont le nombre a constamment
été largement supérieur à celui des autres
fractures ostéoporotiques. En termes économiques, la fracture
du col fémoral, en Grande-Bretagne, rend compte de plus de 80 %
des coûts directs de l'ostéoporose [16]. Dans la mesure où
ces fractures surviennent tard dans l'histoire naturelle de l'ostéoporose,
on pourrait arguer du fait que des traitements efficaces appliqués
tardivement dans l'histoire naturelle de la perte osseuse procureraient
plus sûrement un bénéfice thérapeutique significatif
et que, peut-être, notre attention s'est trop centrée sur
la prévention précoce.
Arguments pour une intervention
précoce
Mieux vaut prévenir que guérir. En effet, chacun s'accorde
à penser que l'ostéoporose n'est pas curable. Plusieurs
raisons expliquent cette position. En premier lieu, la plupart des interventions
thérapeutiques (encadré)
n'augmentent pas de façon substantielle la masse osseuse. Elles
évitent simplement la poursuite de la perte osseuse. Des augmentations
de la masse osseuse de 2 à 7 % sont observées avec des inhibiteurs
du renouvellement osseux comme le traitement substitutif de la ménopause,
les calcitonines, les biphosphonates et le calcium à dose pharmacologique.
Mais, pour peu que les patientes soient suivies au-delà de trois
ans, on observe clairement que la masse osseuse n'augmente plus, mais
qu'elle se stabilise [17]. Si un individu présente un déficit
substantiel de masse osseuse, en dessous d'un seuil fracturaire, un traitement
quel qu'il soit (à l'exception peut-être de la parathormone
et du fluor) ne l'empêchera pas de rester ostéoporotique.
La deuxième raison qui ferait préférer une intervention
précoce à une intervention tardive est que la perte osseuse
progressive est associée à une discontinuité de l'architecture
des éléments trabéculaires de l'os lamellaire, notamment
dans les états d'hypogonadisme [18]. Ces modifications architecturales
diminuent les compétences mécaniques de l'os, et ceci sans
proportion avec l'importance de la perte osseuse. De plus, lorsqu'une
perforation trabéculaire a eu lieu, il y a de bons arguments pour
penser que les structures restantes s'atrophient, peut-être du fait
des changements dans les contraintes que subit l'os lamellaire. Le remodelage
osseux étant un phénomène de surface et compte tenu
de l'atrophie des structures restantes, les interventions thérapeutiques
agissant sur ce remodelage sont, au mieux, capables d'épaissir
des éléments trabéculaires mais sont probablement
incapables de normaliser leur nombre [19]. En effet, là où
le contenu minéral osseux est normalisé, par exemple par
l'utilisation de fluorure de sodium, le nombre des éléments
trabéculaires n'est pas augmenté et le risque de fracture
n'est pas ramené à celui de la population normale [20].
La troisième raison qui ferait privilégier une intervention
précoce, au moins chez les femmes, tient à l'accélération
de la perte osseuse survenant à la ménopause. Les vitesses
de perte osseuse sont particulièrement marquées entre 50
et 60 ans puis décroissent fortement. On peut s'attendre à
ce que les interventions ne soient plus aussi efficaces quand il n'y aura
plus de perte osseuse. Cependant, les données sur lesquelles repose
cet argument présentent un point faible. La plupart des informations
décrivant l'atténuation de la perte osseuse avec l'âge
sont fondées sur des études épidémiologiques
et transversales qui n'ont jamais réussi à prendre en compte
les facteurs qui surestiment ou, plus fréquemment, sous-estiment
la vitesse de perte osseuse liée à l'âge [21, 22].
En effet, et cela sera discuté plus loin, la perte osseuse semble
se poursuivre tout au long de la vie.
Enfin, si les stratégies thérapeutiques ont visé
des femmes plus jeunes, c'est aussi parce que la ménopause est
une bonne période pour intervenir. On identifie facilement le moment
où elle a lieu et on propose alors, pour d'autres raisons que le
risque d'ostéoporose, un traitement hormonal substitutif de la
ménopause. Beaucoup pensent que la ménopause est un moment
idéal pour dépister les patientes présentant une
densité minérale osseuse basse et/ou une vitesse de perte
osseuse importante et pour proposer une intervention thérapeutique.
Arguments pour une intervention
tardive
Même si l'on dispose d'arguments convaincants pour penser qu'il
existe une relation de cause à effet entre le déficit en
strogènes et les fractures ostéoporotiques, il est
peut-être important de prendre du recul vis-à-vis de la ménopause
et du traitement hormonal substitutif. Il faut d'abord souligner que les
problèmes, avec un tel traitement, dépassent largement ceux
de la seule ostéoporose. L'un des bénéfices complémentaires
que l'on en retire est la diminution de la morbidité cardio-vasculaire.
Quand on prend en compte, à la fois, les risques et les bénéfices
du traitement hormonal substitutif de la ménopause, les bénéfices
générés par la diminution de la pathologie cardio-vasculaire
sont bien supérieurs à ceux liés à la diminution
de l'incidence des fractures ostéoporotiques [3]. C'est pourquoi
il est probablement illogique de centrer l'intérêt du traitement
hormonal substitutif de la ménopause sur la seule densité
minérale osseuse... alors que les bénéfices les plus
nets (comme les risques d'ailleurs) sont extra-osseux. En fait, il vaudrait
mieux le proposer aux femmes à haut risque cardio-vasculaire et
l'éviter à celles dont le risque de cancer du sein est élevé.
Malheureusement, l'identification de ces groupes à risque au moment
de la ménopause pose des problèmes. Il ne faut pas interpréter
ces considérations comme signifiant que l'évaluation de
la densité minérale osseuse n'est pas indiquée dans
certaines groupes à risque comme celui, par exemple, des femmes
ayant présenté une ménopause précoce. Cela
suggère plutôt qu'un examen systématique de la densité
minérale osseuse au moment de la ménopause est inapproprié
car la principale indication du traitement hormonal substitutif de la
ménopause relève, dans la majorité des cas, d'autres
considérations [3].
Dans de nombreux pays, la faculté de comprendre l'intérêt
du traitement hormonal substitutif de la ménopause est relativement
limitée. Du reste, on sait maintenant que, si l'on veut obtenir
un bénéfice osseux significatif, ce traitement doit être
poursuivi de façon continue pendant cinq à dix ans. Même
dans les pays où il est bien intégré, son suivi au
long cours par les femmes ménopausées est faible [3], principalement
parce qu'il entraîne une disparition rapide des symptômes
pendant plusieurs mois, favorisent l'abandon du traitement.
Dans ce contexte il semblerait plus logique d'essayer de caractériser
les femmes à risque à un stade plus tardif que celui de
la ménopause dans l'histoire naturelle de la perte osseuse, au
moment où l'indication du traitement hormonal substitutif pour
les symptômes associés à la ménopause ou pour
la prévention des pathologies cardio-vasculaires est résolue.
Une telle stratégie serait certainement moins optimale pour prévenir
les fractures de Pouteau-Colles et les fractures vertébrales qui
surviennent relativement tôt dans l'histoire naturelle de l'ostéoporose.
Mais ces fractures ostéoporotiques classiques sont finalement responsables
d'une morbidité relativement faible dans la population au regard
de celle liée à la fracture du col fémoral. En effet,
l'évaluation de la morbidité, de la mortalité et
des coûts liés à l'ostéoporose repose essentiellement
sur celle de la fracture du col fémoral. À l'opposé
des fractures vertébrales, qui surviennent tôt dans l'histoire
naturelle de l'ostéoporose, les fractures du col fémoral
en sont une conséquence plus tardive. En Europe du Sud, l'âge
moyen des fractures du col est de 84 ans chez les femmes et de 80 ans
chez les hommes avec une augmentation d'incidence de type exponentiel
[10]. Un traitement proposé à l'âge de 60-70 ans serait
probablement plus satisfaisant si, toutefois, on parvenait à prouver
qu'un traitement est efficace à cet âge.
Comme cela a été mentionné, l'efficacité
des inhibiteurs du renouvellement osseux a peu de chances d'être
importante en dehors des phases de perte osseuse. De nombreuses études
de population suggèrent une absence de perte osseuse chez les personnes
âgées. En tout cas, si elle existe, sa vitesse est très
atténuée par rapport à celle survenant au moment
de la ménopause. En fait, ces conclusions ont probablement été
tirées d'une mauvaise interprétation des données
disponibles. En effet, les études de population effectuées
chez les sujets âgés suggèrent que la perte osseuse
se produit à une vitesse comparable à celle de la ménopause
au niveau du col fémoral [21-23]. Des études prospectives
menées chez le sujet âgé confirment ce point de vue
[24, 25]. Les indices biochimiques de formation et de résorption
augmentent de façon constante avec l'âge. Ceci est particulièrement
marqué chez les femmes au moment de la ménopause ou après
ovariectomie chirurgicale [26] et indique qu'il existe une augmentation
du renouvellement osseux qui, en tant que tel, diminue la masse osseuse,
particulièrement au niveau de l'os lamellaire où l'activité
métabolique du remodelage osseux est supérieure à
celle des sites corticaux. Toutefois, les études biochimiques apportent
aussi des arguments favorables à une augmentation du renouvellement
osseux qui se poursuivrait tout au long de la vie [21, 27, 28]. Ceci renforce
l'opinion que les vitesses de perte osseuse sont substantiellement sous-estimées
dans les études où la densité minérale osseuse
a été mesurée à l'échelle de la population
et confirme les données cinétiques et histologiques. Des
études prospectives bien conduites indiquent également que
l'âge lui-même a peu d'impact sur le gradient de risque de
fracture évalué à partir de la mesure de la densité
minérale osseuse [23]. Finalement, ces données suggèrent
que la perte osseuse est prononcée aussi bien chez les hommes que
chez les femmes âgés. L'idée selon laquelle des agents
actifs sur l'activité osseuse auraient, chez les sujets âgés,
une efficacité limitée par rapport à celle observée
chez des sujets plus jeunes mérite donc d'être réévaluée.
Savoir si une intervention tardive peut diminuer le risque de fracture
du col fémoral chez l'individu âgé constitue un sujet
important de préoccupation. Le problème n'est pas facile
à régler puisque les classiques études prospectives
en double insu, à l'âge de la ménopause, demanderaient
l'inclusion de plusieurs milliers de patientes traitées pendant
des périodes particulièrement longues pour parvenir à
mettre en évidence un effet [19].
De nombreuses publications suggèrent que les médicaments
qui modifient le métabolisme osseux, comme le calcium, les strogènes,
la calcitonine et les biphosphonates, atténuent la perte osseuse
aussi bien, voire mieux, chez les personnes âgées que chez
les femmes au moment de la ménopause [12, 29-32]. Des études
récentes ont montré que la vitamine D, seule ou associée
à des suppléments calciques, diminue l'incidence de la fracture
du col fémoral d'environ un tiers chez les sujets en institution,
ce qui évoque une inhibition de la perte osseuse ultérieure
[33, 34]. Toutefois, ces effets peuvent être liés au déficit
en vitamine D et s'appliquent peut-être moins bien à la population
générale. De même, on a montré que les systèmes
de protection de la hanche diminuaient le risque de fracture du col fémoral
chez les patients en institution [35], mais leur intérêt
dans la population générale est, là encore, incertain.
D'autres études prospectives ont suggéré qu'une intervention
thérapeutique avec les biphosphonates, la calcitonine ou les strogènes
pourrait être efficace dans la prévention des fractures chez
des femmes de 65 ans [12, 29-31]. Une étude rétrospective
cas/témoin, effectuée dans le sud de l'Europe chez des femmes
de 78 ans d'âge moyen, a montré que le traitement par le
calcium, la calcitonine et les stéroïdes anabolisants était
associé à une diminution significative de la fracture du
col fémoral et que ses effets étaient aussi marqués
chez les sujets âgés que chez les sujets plus jeunes [36,
37]. Des effets significatifs de la vitamine D ont aussi été
mis en évidence chez des gens âgés maigres, alors
qu'ils sont beaucoup moins marqués chez des individus plus jeunes
et de poids corporel supérieur [38]. Il faut souligner que tous
ces traitements, contrairement à ce qui est fait pour les strogènes,
ont été commencés à l'âge de 70 ans
ou plus, ce qui suggère qu'il n'est jamais trop tard pour traiter
l'ostéoporose. Les résultats de toutes ces études
sont convergents et amènent à penser que la perte osseuse
se poursuit tout au long de la vie et que son traitement chez le sujet
âgé a la même efficacité que chez le sujet d'âge
moyen.
L'intervention tardive a donc ses défenseurs. Mais faut-il préférer
cette stratégie à celle d'une intervention précoce
? Ce n'est pas de savoir si l'intervention thérapeutique est efficace
qui est crucial mais plutôt si l'effet thérapeutique se poursuit
lorsque les médicaments ne sont pas donnés de façon
permanente. Quelques études ont suggéré que les effets
des strogènes, par exemple sur la fracture du col, étaient
moindres chez les femmes âgées qu'au moment de la ménopause
[39]. Ceci contraste avec l'utilisation des autres agents actifs sur l'os.
Toutefois, dans le cas des strogènes, ce traitement est habituellement
donné à l'âge de la ménopause alors que les
autres sont souvent donnés aux femmes plus âgées [36].
Il a été soutenu que, lorsque les strogènes
étaient arrêtés, une perte osseuse de rattrapage survenait,
de sorte que, dix à vingt ans plus tard, la masse osseuse des patientes
traitées redevenait comparable à celle des témoins
non traités [39]. Cependant, cet argument a des limites puisque
l'augmentation de la mortalité des patients présentant une
ostéoporose [40] diminue l'efficacité apparente enregistrée
dans les études épidémiologiques rétrospectives
[41]. Ainsi, le risque relatif de fracture du col fémoral chez
les femmes non traitées en comparaison avec les femmes traitées
pourrait être sous-estimé chez les femmes âgées,
du fait de la disparition sélective observée chez les patientes
ostéoporotiques non traitées. En effet, des études
prospectives suggèrent que l'arrêt des strogènes
ne s'accompagne pas, au moins dans les sept ans suivant l'arrêt
du traitement, d'un rattrapage de la perte osseuse [42]. Cet effet n'est
peut-être pas, cependant, illimité dans le temps.
L'opinion selon laquelle les effets du traitement hormonal substitutif
de la ménopause pourraient s'estomper avec le temps est étayée
par d'autres observations. Dans la plupart des populations étudiées,
le risque de fracture du col fémoral est, chez les femmes, supérieur
à celui des hommes. Le risque en excès chez les femmes augmente
progressivement avec l'âge et atteint, à 70 ans, une valeur
maximale double de celle du risque de l'homme. Puis il n'augmente plus
[10]. Des observations similaires ont été faites pour les
autres fractures liées à l'âge [16]. La durée
limitée de l'excès de morbidité chez la femme pendant
près de vingt ans après la ménopause suggère
que l'effet de celle-ci est limité dans le temps. Si cela est vrai,
les implications sont importantes : cela suggère en effet que l'impact
du traitement hormonal substitutif de la ménopause est probablement,
lui aussi, limité dans le temps. Ainsi, après dix ans de
traitement hormonal substitutif, si celui-ci a été commencé
à la ménopause, l'impact sur les fractures du col fémoral
pourrait progressivement diminuer après l'âge de 70 ans,
période où les chutes concernent les personnes âgées
(figure 4).
Par ailleurs, le risque attribuable à la ménopause est
faible à l'âge où surviennent les fractures du col
fémoral. Des facteurs autres que le statut gonadique sont alors
quantitativement plus importants, et ce à la fois chez l'homme
et chez la femme [6]. L'augmentation séculaire d'incidence des
fractures du col observée dans de nombreux pays en représente
un bon exemple puisqu'elle affecte aussi bien les hommes que les femmes
[43] et n'est donc pas dépendante du statut strogénique.
Les effets à long terme des autres agents actifs sur l'os n'ont
pas été bien étudiés. Dans le cas des calcitonines,
une disparition rapide des effets a été observée
après l'arrêt du traitement [44]. Il en est de même
pour les dérivés de la vitamine D [45]. À l'inverse,
la durée d'action des biphosphonates, après leur interruption,
semble prolongée mais il est peu probable que l'effet soit de durée
illimitée [46]. Ce problème est crucial. En effet, si, après
l'arrêt, l'efficacité des traitements s'estompe, l'effet
sur les fractures du col fémoral sera beaucoup moins important,
même si les fractures vertébrales sont évitées
à un âge plus précoce. Ceci suggère que, pour
de nombreux médicaments, le traitement doit être poursuivi
pendant des périodes très longues, certains traitements
comme les strogènes ne pouvant être administrés
indéfiniment.
Ces considérations ont des répercussions majeures en termes
d'économie de la santé. Si l'on adopte un point de vue raisonnable
selon lequel la durée des traitements ne doit pas concerner toute
la vie et compte tenu que que la plupart des fractures du col surviennent
chez les gens âgés, il est probablement avantageux de démarrer
le traitement de façon plus tardive. On obtient, en termes de nombre
de fractures du col fémoral évitées, des bénéfices
similaires lorsque le traitement est institué à l'âge
de 70 ans ou à l'âge de 50 ans (tableau
2). Toutefois, si un traitement donné pendant cinq ans
a un effet transitoire, quel que soit le moment où il a été
institué, celles ciblées sur des populations autour de l'âge
de 70 ans permettraient d'éviter plus de fractures du col que celles
ciblées sur des femmes au moment de la ménopause [47]. Ainsi,
contrairement à l'opinion la plus couramment répandue, il
faudrait probablement diriger les interventions thérapeutiques
non seulement vers les femmes à l'âge de 50 ans mais aussi
vers la population plus âgée, quelque vingt ans après
l'âge moyen de la ménopause.
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