ARTICLE
L'insuffisance rénale chronique est définie par une réduction
permanente du débit de filtration glomérulaire, estimée
en pratique clinique par la réduction de la clairance de la créatinine
(encadré 1) . Il en résulte, entre autres, une
élévation de la créatinine plasmatique et une rétention
azotée. Sur les plans anatomique et physiologique, l'insuffisance
rénale chronique peut être considérée comme
une réduction de la masse fonctionnelle rénale : tandis
que certains néphrons sont détruits, ceux qui sont sains
et qui restent s'adaptent pour faire face aux besoins de l'organisme,
en particulier pour maintenir un équilibre hydroélectrolytique
normal. Outre la filtration glomérulaire et les fonctions excrétrices
du rein, l'insuffisance rénale altère les fonctions endocrines
dépendant des cellules rénales telles que la production
d'érythropoïétine et de calcitriol. L'insuffisance
rénale chronique peut résulter de diverses atteintes du
parenchyme rénal, affectant initialement les structures glomérulaires,
vasculaires ou tubulo-interstitielles. Lorsqu'elle est constituée,
cette insuffisance débutante progresse, en règle générale,
inexorablement et indépendamment de la maladie causale vers l'insuffisance
rénale modérée, puis avancée, ensuite préterminale
et, enfin, « terminale », qui nécessitera la mise
en uvre d'un traitement de suppléance : dialyse et/ou transplantation
rénale (tableau 1).
Progression de l'insuffisance rénale chronique
Le rythme de progression de l'insuffisance rénale est très
variable d'un patient à l'autre. La diminution annuelle de la
clairance de la créatinine est parfois très lente (de
1 à 3 ml/min/an) et laisse parfois penser que certains patients
n'atteindront jamais le stade d'insuffisance rénale terminale.
Dans d'autres cas la progression est rapide (de 6 à 12 ml/min/an)
avec, comme facteurs de risque, le sexe masculin, la race noire, l'existence
et la sévérité d'une hypertension artérielle,
une protéinurie de débit élevé, une néphropathie
initiale de type glomérulaire et certains facteurs métaboliques
(transferrine et cholestérol HDL high density lipoprotein
bas) [1]. Des études expérimentales effectuées
sur des modèles murins d'insuffisance rénale chronique
par réduction néphronique ont montré que la progression
est associée à l'apparition et à l'extension de
lésions histologiques de glomérulosclérose segmentaire.
Ces lésions se développent du fait des conditions hémodynamiques
anormales imposées aux glomérules encore sains : l'augmentation
de la perfusion sanguine et de la pression intraglomérulaire
est un mécanisme adaptatif qui a pour but d'accroître le
débit de filtration glomérulaire mais qui, à long
terme, entraîne la destruction progressive des glomérules
[2]. Les mêmes études animales ont montré que la
protection de l'hémodynamique glomérulaire (par la restriction
protidique alimentaire ou les inhibiteurs de l'enzyme de conversion)
pouvait ralentir la progression de l'insuffisance rénale. Appliquées
à l'homme, ces mesures thérapeutiques ont, dans certaines
situations, un effet bénéfique. Plus récemment,
les modèles murins ont permis d'identifier d'autres facteurs
associés à la progression de l'insuffisance rénale
chronique, qui trouveront peut-être dans les années à
venir un champ d'application en pathologie humaine : hypertrophie glomérulaire,
thrombose capillaire, fibrose interstitielle, métabolisme (lipides,
fer, prostaglandines, phosphates), activation du complément.
Objectifs thérapeutiques
La prise en charge spécialisée de l'insuffisance rénale
chronique doit être aussi précoce que possible. C'est en
effet au stade de l'insuffisance rénale débutante que les
mesures visant à ralentir la progression de la maladie ont le plus
de chances d'être efficaces.
Lorsque la maladie rénale est avancée, ces mesures restent
de mise, mais il faut en outre prendre en charge l'ensemble des troubles
cliniques et biologiques induits par l'insuffisance rénale chronique
: c'est le traitement « conservateur ». Durant cette période,
qui va de l'insuffisance rénale chronique avancée à
l'insuffisance rénale chronique terminale, le premier objectif
est de prolonger la survie rénale tout en engageant, le moment
venu, les préparatifs au traitement de suppléance. Le
second objectif est d'amener le patient au stade terminal de la maladie
rénale dans le meilleur état possible : une bonne qualité
de vie, peu de symptômes urémiques, un état nutritionnel
satisfaisant, un équilibre hydroélectrolytique et un bilan
phospho-calcique contrôlés, un athérome limité
[3].
Ralentir la progression de l'insuffisance rénale
Traitement étiologique
Le traitement de la cause de l'insuffisance rénale chronique,
lorsqu'elle a pu être identifiée, permet souvent de freiner
la dégradation de la fonction rénale. Dans certains cas,
une amélioration est notée. Les exemples sont nombreux
: contrôle rigoureux de la pression artérielle (néphro-angiosclérose),
arrêt d'une intoxication (néphropathie par abus d'analgésiques),
correction d'une uropathie obstructive, revascularisation artérielle
rénale et traitement d'une dysglobulinémie, d'une amylose,
d'une maladie de système, d'une maladie lithiasique, d'une infection
du parenchyme rénal ou d'un désordre métabolique
(hypercalcémie, hypokaliémie, hyperuricémie sévère,
diabète...). Le traitement étiologique a d'autant plus
de chances de prolonger la survie rénale qu'il est plus précoce.
Néphro-protection pharmacologique : réduction
de la pression artérielle
et de la protéinurie
La plupart des néphropathies chroniques favorisent l'apparition
d'une hypertension artérielle, bien souvent avant même
l'apparition d'une insuffisance rénale. Ceci est particulièrement
vrai au cours de certaines néphropathies glomérulaires
(maladie de Berger), de la polykystose dominante et de la néphropathie
du reflux. La quasi-totalité des patients parvenant au stade
d'insuffisance rénale terminale sont hypertendus : une volémie
élevée, un tonus sympathique excessif, une activation
inadaptée de l'axe rénine-angiotensine-aldostérone
et une carence relative en prostaglandines vasodilatatrices sont les
principaux facteurs qui contribuent à cette anomalie. Il est
à présent démontré que l'hypertension artérielle
favorise la progression de l'insuffisance rénale chronique, notamment
dans la néphropathie diabétique et dans les glomérulonéphrites
chroniques avec forte protéinurie [4]. La principale explication
est hémodynamique : la réduction du nombre de néphrons
fonctionnels s'accompagne d'une vasodilatation des artérioles
afférentes, exposant les capillaires glomérulaires aux
à-coups de la pression artérielle systémique, facteur
d'hyperpression intraglomérulaire, d'hyperfiltration et de glomérulosclérose.
Compte tenu de cette hypothèse, la « néphro-protection
pharmacologique » devrait idéalement faire appel à
des agents capables de réduire non seulement la pression artérielle
systémique mais aussi la pression intraglomérulaire. Les
inhibiteurs de l'enzyme de conversion sont, à cet égard,
théoriquement les produits de choix : ils abaissent non seulement
la pression artérielle systémique mais aussi la pression
transcapillaire glomérulaire. La réduction de la protéinurie
qu'ils entraînent reflète indirectement la baisse de la
pression intraglomérulaire.
Depuis le début des années 90, plusieurs études
cliniques contrôlées ont permis d'affiner les objectifs et
les modalités d'un traitement antihypertenseur « néphro-protecteur
» chez l'homme, initialement dans la néphropathie diabétique
[5], puis dans les néphropathies non diabétiques [6-8].
Lorsque, en situation d'insuffisance rénale chronique, il y a une
protéinurie supérieure à 1 g/j ou un diabète,
la pression artérielle souhaitable est, si possible, « normale-basse
» : 125/75 mmHg. Le bénéfice de ce contrôle agressif
de la pression artérielle est plus marqué lorsque la protéinurie
est supérieure à 3 g/j et chez les Noirs [9]. Lorsque la
protéinurie est inférieure à 1 g/j et qu'il n'y a
pas de diabète, l'objectif tensionnel est moins strict : 130/80-85
mmHg [9] ; c'est d'ailleurs dans ce groupe de patients que le bénéfice
des inhibiteurs de l'enzyme de conversion est minime ou non démontré,
probablement parce que la progression de l'insuffisance rénale
chronique est plus lente et/ou la glomérulosclérose n'est
pas le principal déterminant de la progression, comme dans la polykystose
rénale.
Le contrôle de la pression artérielle reste cependant
indispensable de façon à prévenir les complications
cardio-vasculaires (athérosclérose, accident vasculaire
cérébral, insuffisance cardiaque). Tous les antihypertenseurs
sont théoriquement utilisables chez l'insuffisant rénal,
à l'exclusion des diurétiques thiazidiques (inefficaces
dès que la clairance de la créatinine est inférieure
à 50 ml/min) et des diurétiques distaux (du fait du risque
d'hyperkaliémie). Cependant, les inhibiteurs de l'enzyme de conversion
sont à utiliser en première intention car, à niveau
de pression artérielle égale, ils permettent une réduction
supplémentaire de la protéinurie et de la progression
de l'insuffisance rénale chronique [1, 5-8, 10, 11] ; leur utilisation
chez l'insuffisant rénal implique toutefois quelques conseils
de prudence (encadré 2). Bien souvent une bithérapie,
voire une trithérapie antihypertensive est nécessaire
pour atteindre les objectifs fixés. Les diurétiques de
l'anse sont prescrits par la plupart des équipes dès qu'une
bithérapie est utile. Leur action est synergique avec celle des
inhibiteurs de l'enzyme de conversion et leur prescription d'autant
plus logique chez l'insuffisant rénal que la ration sodée
du patient est élevée. Les diurétiques de l'anse
à libération prolongée doivent être évités
car peu efficaces chez l'insuffisant rénal. Certains anticalciques
non dihydropyridiniques (vérapamil, diltiazem) agissent en synergie
avec les inhibiteurs de l'enzyme de conversion pour réduire tant
la pression artérielle que la protéinurie : une action
« néphro-protectrice » comparable à celle des
inhibiteurs de l'enzyme de conversion est possible mais non encore pleinement
démontrée. De nombreux auteurs utilisent ces produits
en association avec les inhibiteurs de l'enzyme de conversion lorsque
la protéinurie est élevée, en particulier dans
la néphropathie diabétique [12].
Limitation des apports protidiques
La restriction des apports protidiques alimentaires est indispensable
pour limiter l'importance des symptômes urémiques liés
à la rétention azotée. Elle pourrait, de plus, ralentir
la dégradation de la fonction rénale. Dans différents
modèles d'insuffisance rénale chronique progressive de l'animal,
cette mesure a prévenu le développement de la glomérulosclérose
et ralenti la progression de l'insuffisance rénale chronique, en
corrélation avec des modifications hémodynamiques glomérulaires
(diminution de la pression intraglomérulaire, réduction
de l'hypertrophie glomérulaire) ainsi qu'à une moindre expression
mésangiale de certaines cytokines (TGF-b, transforming growth
factor ; PDGF, platelet derived growth factor ). Les essais
cliniques effectués chez l'homme à ce jour n'ont cependant
pas reproduit des résultats aussi clairs que chez l'animal. Plusieurs
études contrôlées sont disponibles. Les meilleurs
résultats ont été obtenus dans la néphropathie
diabétique [13, 14], mais les effectifs étaient de petite
taille et les inhibiteurs de l'enzyme de conversion peu utilisés.
Dans les néphropathies non diabétiques, deux essais à
grande échelle ont montré un avantage, soit non significatif
soit minime, des régimes strictement limités en protéines
(0,6 g/kg/j par rapport à un apport de 1 g/kg/j) : dans la première
étude (456 patients italiens), l'application du régime par
le groupe « limité en protides » était mauvaise
et le critère de jugement (clairance de la créatinine) peu
rigoureux [15] ; dans la seconde (585 patients américains), une
progression étonnamment lente de l'insuffisance rénale chronique
dans les deux groupes a pu masquer une partie du bénéfice
lié au régime limité en protides [16]. Plus récemment,
une méta-analyse regroupant plus de 1 400 patients atteints de
néphropathies non diabétiques provenant de 5 essais différents
concluait que le risque relatif (RR) de mort rénale au terme d'un
suivi de 1,5 à 3 ans était inférieur (RR = 0,67)
chez les patients soumis à un régime hypoprotidique [17].
Dans la plupart de ces essais, la ration protidique préconisée
comportait de 0,6 à 0,8 g/kg de protéines par jour, sous
forme principalement de protéines de haute valeur biologique, couvrant
les besoins en acides aminés essentiels ; le traitement s'adressait
à des patients porteurs d'une insuffisance rénale chronique
débutante à sévère. Un régime très
pauvre en protides (0,3 g/kg/j) mais supplémenté en céto-analogues
des acides aminés essentiels, chez des patients porteurs d'une
insuffisance rénale chronique avancée, n'a pas plus prolongé
la survie rénale qu'un régime apportant 0,7 g/kg/j de protides
[16].
En pratique, il semble logique de proposer une normalisation des apports
protidiques (1 g/kg/j) lorsque l'insuffisance rénale est débutante,
puis 0,8 g/kg/j lorsque l'insuffisance rénale chronique est modérée,
sans jamais descendre au-dessous de 0,7 g/kg/j au stade de l'insuffisance
rénale chronique avancée. Pour vérifier l'application
du régime, la mesure de l'excrétion urinaire d'urée
est utile : schématiquement, on obtient le nombre de grammes
de protides ingérés quotidiennement en divisant par 5
l'urée urinaire des 24 heures (exprimée en mmol) [18].
Bien des patients adoptent spontanément au fil du temps, du fait
d'une anorexie croissante, une réduction adéquate de leurs
apports en protides [19]. Pour d'autres, en revanche, un tel régime
est pénible, frustrant et souvent mal suivi : la collaboration
d'une diététicienne est alors précieuse afin de
réajuster les apports. Bien entendu, il faut vérifier
l'absence de dénutrition calorique ou protidique en surveillant
régulièrement poids, trophicité musculaire, albuminémie,
voire pré-albumine ou transferrine [20].
Maintien de l'équilibre hydroélectrolytique
Apports hydriques
Dans la plupart des cas, l'insuffisance rénale chronique avancée
s'accompagne d'une polyurie avec polydipsie et nycturie. La polyurie
s'intensifie à mesure que l'insuffisance rénale chronique
progresse : elle est pour partie « osmotique », liée
à l'élévation de l'urée sanguine, mais aussi
« insipide », due à une diminution de la sensibilité
tubulaire à l'action de la vasopressine (ADH, antidiuretic
hormone, hormone antidiurétique). En pratique, les apports
hydriques sont libres et le patient pourra boire selon sa soif, de façon
à compenser les pertes hydriques urinaires, soit en moyenne de
1,5 à 3 l/j. Au stade ultime, cependant, les reins sont incapables
d'excréter une charge hydrique importante et une hyponatrémie
peut apparaître : une restriction hydrique modérée
est alors indiquée.
Apports sodés
Le « bilan sodé » est très longtemps normal
au cours de l'insuffisance rénale chronique, de sorte que la
très grande majorité des patients consomment sans inconvénient
de 6 à 10 g de sel par jour. Abusivement prescrite, une restriction
sodée alimentaire stricte pourrait induire une déshydratation
extracellulaire et une aggravation fonctionnelle de l'insuffisance rénale
: en situation d'insuffisance rénale chronique avancée,
les reins sont le plus souvent incapables de réduire l'excrétion
urinaire de sodium au-dessous de 50 mmol/j. L'insuffisance des apports
sodés est particulièrement dangereuse chez les patients
porteurs d'une « néphropathie avec perte urinaire de sel
» (certaines néphropathies tubulo-interstitielles), pour
qui les besoins sodés alimentaires varient parfois de 12 à
20 g/j.
Les indications d'un régime sans sel (2 g/j) sont rares :
hypertension artérielle sévère et résistante
au traitement pharmacologique ;
survenue d'un syndrome démateux, qui s'explique
d'ailleurs rarement par la seule insuffisance rénale (insuffisance
cardiaque droite ou globale, cirrhose hépatique et facteur compressif
doivent être recherchés).
Hyperkaliémie
La kaliémie est longtemps normale au cours de l'insuffisance
rénale chronique car les néphrons sains augmentent leur
fraction d'excrétion du potassium. De plus, les diurétiques
de l'anse (furosémide, bumétamide) couramment employés
dans cette maladie augmentent significativement la kaliurèse [21,
22]. L'encadré 3 rappelle les causes d'hyperkaliémie
au stade d'insuffisance rénale chronique modérée.
L'hyperkaliémie due à la seule insuffisance rénale
est en règle générale tardive (clairance de la créatinine
inférieure à à 15 ml/min) et non rapidement évolutive.
Le traitement est ambulatoire et fait appel [21] :
à l'éviction des aliments les plus riches en
potassium (tableau 2)
;
à la correction d'une éventuelle acidose métabolique
;
à la prescription temporaire ou définitive d'une
résine échangeuse d'ions (Kayexalate® ou
Calcium Sorbistérit®, une cuiller mesure toutes
les 24 ou 48 h).
De façon plus rare, des hyperkaliémies sévères
(potassium supérieur à 6 mmol/l), rapidement évolutives
et accompagnées d'anomalies nettes de l'électrocardiogramme
peuvent survenir : elles engagent le pronostic vital et réclament
un traitement immédiat en milieu hospitalier.
Acidose métabolique
Une acidose métabolique précoce est possible dans certaines
néphropathies avec atteinte prédominante du tube rénal
proximal et s'explique par une fuite urinaire de bicarbonate. Cependant,
la plupart des acidoses métaboliques observées chez l'insuffisant
rénal surviennent à un stade avancé de la maladie
et s'expliquent par une diminution de l'excrétion tubulaire distale
d'ammoniac, alors qu'il y a une rétention croissante d'ions H+
et d'acides anioniques (sulfates, phosphates et acides organiques) [22,
23]. La concentration plasmatique de bicarbonate est longtemps stable
du fait de la mobilisation de tampons osseux. Tant que le taux plasmatique
de bicarbonate est supérieur à 21 mmol/l, aucune mesure
thérapeutique n'est nécessaire. En deçà,
une correction au moins partielle de l'acidose est souhaitable pour
préserver le capital osseux et les capacités de synthèse
du calcitriol, et pour réduire la tendance hyperkaliémique
(I'acidose favorise la sortie du potassium hors des cellules). En moyenne,
de 2 à 4 g de bicarbonate de sodium par jour permettent de maintenir
la réserve alcaline entre 21 et 25 mmol/l. L'apport peut se faire
sous forme de poudre, de gélules ou d'eau de Vichy Célestins
(500 cc = 2 g de HCO3Na) ; le trometamol (Alcaphor®,
4 à 8 g/j), qui n'apporte pas d'ions sodium, n'est utilisé
qu'en cas de régime désodé strict.
Traitement des troubles ostéo-articulaires
Prévention de l'ostéodystrophie rénale
Les anomalies du métabolisme phospho-calcique et de la structure
osseuse sont précoces au cours de l'insuffisance rénale
chronique. Il existe, d'une part, une tendance hyperphosphorémique
due à la baisse du débit de filtration glomérulaire
et de la charge filtrée en phosphates et, d'autre part, une balance
calcique négative pour de nombreuses raisons, dont :
un déficit en vitamine D active (calcitriol) par défaut
de 1-a hydroxylation rénale (réduction néphronique,
acidose métabolique) ;
une chélation par les phosphates en excès.
Calcémie et phosphorémie sont longtemps maintenues normales,
du fait d'une augmentation de production et de sécrétion
de parathormone (PTH) : c'est l'hyperparathyroïdie secondaire. Malgré
l'apparente normalité de la calcémie et de la phosphorémie,
l'altération de la structure osseuse est précoce au cours
de l'insuffisance rénale chronique et répond à deux
mécanismes :
l'hyperparathyroïdie stimule l'activité des ostéoclastes
et produit des lésions d'ostéite fibreuse ;
la balance calcique négative et le déficit en
calcitriol ralentissent la minéralisation osseuse et produisent
des lésions d'ostéomalacie. Ces deux types de lésions
sont volontiers associées chez l'insuffisant rénal, réalisant
l'« ostéodystrophie rénale » [24]. Les anomalies
radiologiques et cliniques liées à l'ostéodystrophie
(déminéralisation, stries de Looser-Milkman, douleurs, fractures)
sont tardives et ne devraient plus se voir pour peu qu'un traitement préventif
correct et précoce ait été mis en place. En pratique,
dès que la clairance de la créatinine est inférieure
à 50 ml/min, une surveillance régulière de la calcémie
et de la phosphorémie est utile, couplée à un dosage
annuel de la parathormone. Les objectifs intermédiaires sont une
calcémie normale, une phosphorémie inférieure à
1,7 mmol/l et une parathormone élevée par nécessité,
mais pas excessivement (de 2 à 3 fois la valeur normale lorsque
l'insuffisance rénale chronique est avancée). Les moyens
thérapeutiques à mettre en uvre sont :
le carbonate de calcium (CaCO3 contenant 40 % de
calcium-élément, 2 à 8 g/j). Il a un double effet
bénéfique : il contribue à normaliser la calcémie
en augmentant la quantité de calcium absorbée par l'intestin
malgré le déficit en calcitriol et corrige efficacement
l'hyperphosphorémie en chélatant les phosphates apportés
par l'alimentation dans la lumière digestive [25]. Le carbonate
de calcium sera pris en dehors des repas si la correction de la calcémie
prime ou, le plus souvent, à la fin des repas riches en phosphore
(midi et soir) si c'est la baisse de la phosphorémie qui prime
[25, 26]. Signalons ici que la réduction des apports protidiques
contribue au contrôle de la phosphorémie et que les gels
d'alumine, puissants chélateurs du phosphore, ne sont plus utilisés
au long cours du fait du risque devenu inacceptable d'intoxication aluminique
;
la vitamine D, en utilisant de préférence un dérivé
1a-hydroxylé (alfacalcidol ou calcitriol). Elle est utile lorsque
les taux de parathormone mesurés sont très élevés
(supérieurs à 3 fois la normale) ou lorsque la calcémie
reste basse malgré l'usage de carbonate de calcium [27-28]. Elle
augmente l'absorption intestinale du calcium mais aussi celle des phosphates
: la phosphorémie doit impérativement être inférieure
à 1,5 mmol/l avant le début du traitement, sous peine
de voir apparaître des dépôts phospho-calciques tissulaires.
Il faut, en outre, surveiller régulièrement l'absence
d'hypercalcémie et veiller à ce qu'un certain degré
d'hyperparathyroïdie persiste, un freinage trop poussé de
la parathormone (inférieure à 2 fois la normale) pouvant
être la source d'une autre altération osseuse, connue sous
le nom d'ostéopathie adynamique [29].
Crises de goutte
L'hyperuricémie est le plus souvent asymptomatique au cours
de l'insuffisance rénale chronique. Elle entraîne rarement
une goutte « secondaire ». La colchicine est alors utilisable
à faibles doses (1 mg/j initialement) et pour une brève
période, sachant qu'elle induit presque toujours une diarrhée
chez le malade urémique. Un hypo-uricémiant (allopurinol)
assurera la prévention des récidives, avec une posologie
considérablement réduite lorsque l'insuffisance rénale
est avancée (100 mg/j) ou terminale (50 mg/j). L'allopurinol
n'a pas d'indication en prévention primaire des accidents goutteux
chez l'insuffisant rénal.
Traitement des troubles
hématologiques
Correction de l'anémie
Une anémie normochrome normocytaire arégénérative
apparaît progressivement dans la plupart des néphropathies
chroniques évoluées. Elle s'explique essentiellement par
un déficit de synthèse rénale d'érythropoïétine.
Une hémolyse modérée due aux toxines urémiques
et plusieurs carences (fer, acide folique, vitamine B12) peuvent y contribuer
partiellement. Les conséquences de l'anémie sont invalidantes
et les mécanismes adaptatifs cardiaques (augmentation du débit,
hypertrophie ventriculaire gauche) sont délétères
à long terme. Chez certains patients, une insuffisance coronarienne
en partie fonctionnelle peut apparaître au-dessous d'un certain
seuil d'hémoglobinémie.
L'objectif du traitement est de maintenir le taux d'hémoglobine
entre 10 et 12 g d'hémoglobine [30]. Dans un premier temps, il
faut s'assurer de l'absence de cause associée d'anémie
pouvant réclamer un traitement propre telle qu'une carence martiale
par perte sanguine occulte (le plus souvent digestive), une carence
en vitamines B9 ou B12, une maladie inflammatoire chronique, une hypothyroïdie,
une myélodysplasie... Dans un second temps, une supplémentation
martiale sera systématiquement prescrite si la ferritinémie
est inférieure à 150 mmol/l ou si le coefficient de saturation
est inférieur à 20 % : en moyenne, 100 mg de fer par jour,
per os, en dehors des repas. Cette mesure permet de combattre, alors
que le stock martial est jugé normal selon les normes habituelles,
la « carence martiale fonctionnelle » qui nuit, chez l'insuffisant
rénal, à une érythropoïèse efficace.
Dans un troisième temps, si une anémie inférieure
à 9 ou 10 g/dl persiste après 6 semaines de supplémentation
martiale, la prescription d'érythropoïétine humaine
recombinante (r-Hu EPO) est justifiée [31]. Avant le stade de
l'épuration extrarénale, cette hormone est administrée
par voie sous-cutanée, en 2 injections hebdomadaires. Dès
le 8e jour survient une crise réticulocytaire, suivie
d'une remontée progressive de l'hémoglobine qui ne doit
pas dépasser 1 g/dl/mois sous peine de complications parfois
sévères (hypertension artérielle, encéphalopathie,
convulsions). Dès que l'hémoglobinémie cible est
atteinte (de 11 à 12 g/dl), une posologie d'entretien est prescrite,
faisant appel à des doses plus faibles d'érythropoïétine,
de l'ordre de 50 UI/kg/semaine. Durant tout le traitement, la stimulation
de l'érythropoïèse réclame, pour une efficacité
optimale, la poursuite de la supplémentation en fer et en acide
folique. Cette stratégie thérapeutique permet de réserver
la transfusion de culots globulaires aux cas où une correction
rapide de l'anémie est indispensable (hémorragie par exemple)
[30].
Thrombopathie urémique
Dans l'insuffisance rénale chronique avancée, une tendance
hémorragique est habituellement observée : gingivorragies,
ecchymoses, saignement digestif occulte. Les tests de coagulation sont
normaux mais l'hémostase primaire est perturbée : malgré
un nombre de plaquettes normal, le temps de saignement est allongé
[32]. Cette anomalie est réversible, en partie par correction
de l'anémie et, mieux encore mais transitoirement, par perfusion
de desmopressine (Minirin®). Cette dernière mesure
est réservée à des situations à haut risque
hémorragique [33].
Prévention cardio-vasculaire
Prévention de l'athérome « accéléré
»
L'athérome « accéléré » est la
première cause de mortalité au cours de l'insuffisance
rénale chronique avancée : l'infarctus du myocarde est,
par exemple, 3 fois plus fréquent que dans une population à
fonction rénale normale. Ce fait justifie pleinement la mise
en uvre de mesures de prévention primaire chez un patient
clairement informé : arrêt impératif de l'intoxication
tabagique, traitement rigoureux de l'hypertension artérielle,
correction d'une surcharge pondérale, amélioration de
l'équilibre glycémique... Nous ne détaillerons
ici que la prise en charge de deux facteurs de risque vasculaire spécifiquement
liés à l'insuffisance rénale chronique et qui contribuent
pour une large part à l'athérome accéléré
: les dyslipémies et l'hyperhomocystéinémie.
La dyslipémie liée à l'insuffisance rénale
chronique se caractérise par une élévation du cholestérol
total, du cholestérol LDL (low density lipoproteins), de
l'apolipoprotéine B et des triglycérides [34]. Les premières
mesures thérapeutiques sont diététiques, tant pour
le cholestérol (régime limité en cholestérol
et en graisses saturées au profit des graisses mono et poly-insaturées,
des acides gras de la série n-3 et des fibres alimentaires) que
pour les triglycérides (réduction pondérale, éviction
de l'alcool et des glucides d'absorption rapide). En seconde intention
et en association aux règles hygiéno-diététiques,
la prescription d'un hypolipémiant est justifiée : fibrate
en cas de dyslipémie mixte, statine en cas d'hypercholestérolémie
prédominante. Ces produits seront prescrits à doses initialement
réduites chez l'insuffisant rénal, en étant vigilant
sur le risque de lyse musculaire. Aucun objectif chiffré précis
n'a été établi dans l'insuffisance rénale
chronique de l'adulte d'âge moyen, mais il semble raisonnable de
maintenir principalement le cholestérol total à moins de
6 mmol/l et, plus accessoirement, les triglycérides à moins
de 1,7 mmol/l [35].
L'hyperhomocystéinémie est un facteur de risque indépendant
majeur d'athérome (principalement coronarien), de reconnaissance
récente. Le taux d'homocystéine plasmatique s'élève
de façon importante à mesure que l'insuffisance rénale
chronique progresse, mais une supplémentation en acide folique
peut le réduire d'environ 40 % en stimulant la reméthylation
de l'homocystéine en cystéine (non athérogène)
[36, 37]. Aucune étude clinique n'a encore démontré
le bénéfice d'une réduction de l'homocystéinémie
au cours de l'insuffisance rénale chronique en termes de prévention
de l'athérome, mais la prescription d'acide folique oral (5 mg
3 fois par semaine) est simple et sans danger, raison pour laquelle
beaucoup de néphrologues prescrivent d'ores et déjà
cette supplémentation à leurs patients dès que
la clairance de la créatinine est inférieure à
40 ml/min.
Complications de l'athérome « accéléré
»
L'athérome « accéléré » de l'insuffisant
rénal expose principalement à l'insuffisance coronarienne,
aux accidents vasculaires cérébraux, à l'artérite
des membres inférieurs et à l'anévrisme aortique.
Le dépistage de ces complications repose sur un interrogatoire
et un examen physique cardio-vasculaires soigneux, un électrocardiogramme
systématique, parfois une échographie cardiaque et aortique
et un doppler des principaux axes vasculaires. La prescription d'aspirine
à faibles doses est possible, à titre d'anti-agrégant
plaquettaire. Lorsqu'une revascularisation artérielle par angioplastie
ou pontage semble utile chez un insuffisant rénal avancé,
le bénéfice doit être confronté au risque
de dégradation irréversible de la fonction rénale
sous l'effet du produit de contraste dans les premiers jours et de la
mobilisation d'embols de cholestérol par la suite.
Hypertrophie ventriculaire gauche
L'anomalie cardiaque la plus fréquente au cours de l'insuffisance
rénale chronique est l'hypertrophie ventriculaire gauche. Elle
est favorisée par l'hypertension artérielle, l'augmentation
chronique de la volémie et l'anémie. Elle est associée
à un risque relatif élevé de troubles du rythme
cardiaque et de mort subite [38]. Cliniquement, elle se traduit parfois
par une dyspnée d'effort pouvant aller jusqu'à l'dème
pulmonaire : dans ce cas, un excès sodé alimentaire, une
infection intercurrente ou un passage en fibrillation auriculaire est
souvent retrouvé. Plus rarement, l'hypertrophie ventriculaire
gauche est la cause d'un angor sous-endocardique. En réalité,
elle est le plus souvent asymptomatique, dépistée par
l'électrocardiogramme puis confirmée par l'échocardiographie
: masse ventriculaire gauche supérieure à 125 g/m2
de surface corporelle, épaississement des parois du ventricule
gauche avec altération de la fonction diastolique du cur
gauche (rapport E/A < 1), puis systolique dans les cas évolués.
La correction de l'hypertension artérielle, de l'anémie
et de la surcharge hydrosodée permet de faire régresser
les anomalies échocardiographiques en quelques mois et de prévenir
les complications sus-citées [39].
Vie génitale
Chez l'homme
Dans près de 50 % des cas, la fonction érectile de l'insuffisant
rénal avancé est altérée. L'anémie,
une atteinte neurologique modérée, l'usage de certains
antihypertenseurs (bêta-bloquants, diurétiques, antihypertenseurs
centraux), un diabète, une atteinte vasculaire sévère
et des difficultés psychologiques peuvent concourir à
ce trouble. Les traitements par androgènes sont usuellement peu
efficaces. L'érythropoïétine, la dialyse ou le retour
à une fonction rénale normale (après transplantation)
améliorent parfois la situation. La fertilité persiste
mais est diminuée.
Chez la femme
Des troubles des règles à type d'irrégularité,
spanioménorrhée, aménorrhée ou ménorragies
sont fréquents et sensibles, en cas d'insuffisance lutéale,
à un traitement progestatif. La contraception elle aussi fait
appel aux progestatifs ou, parfois, à un stérilet ; les
strogènes de synthèse sont contre-indiqués
en raison du risque d'hypertension artérielle sévère.
Lorsqu'il existe un désir de maternité, une grossesse
peut être envisagée si l'insuffisance rénale chronique
est modérée (créatininémie inférieure
à 200 mmol/l), la pression artérielle parfaitement contrôlée
et un suivi étroit possible. Lorsque l'insuffisance rénale
chronique est plus avancée, l'espoir d'une survie ftale
est mince et la mère est exposée à un risque de
dégradation rapide de la fonction rénale [40]. Ultérieurement,
une grossesse sera envisageable non pas en dialyse mais, idéalement,
2 ans après une transplantation rénale si la pression
artérielle est normale et la fonction du greffon satisfaisante.
Limiter l'effet iatrogène
des médicaments
L'accumulation de médicaments à élimination rénale
expose aux risques d'aggravation toxique de l'insuffisance rénale,
à l'atteinte toxique d'autres organes (oreille interne, système
nerveux central ou périphérique, muscles) et à
des accidents de surdosage. Par ailleurs, les conséquences d'un
accident immuno-allergique sont plus graves chez l'insuffisant rénal.
En pratique, toute prescription médicamenteuse chez ce type de
patient exige trois vérifications :
Le produit est-il contre-indiqué ?
Quelles sont les précautions d'emploi chez l'insuffisant
rénal ?
Un ajustement posologique (dose unitaire et/ou rythme des prises)
est-il nécessaire ?
Lors de la progression de l'insuffisance rénale, la posologie
de certains médicaments d'usage chronique sera diminuée
et d'autres médicaments seront interrompus. En cas de doute ou
de prescription à haut risque (iode, aminosides), l'avis du néphrologue
doit être sollicité. À titre d'exemple, l'injection
d'iode comporte toujours un danger lorsque l'insuffisance rénale
est avancée, en particulier chez les diabétiques, malgré
les précautions d'usage (arrêt des diurétiques et
hydratation préalable). Elle ne se discute pas si le bénéfice
attendu dépasse le risque (par exemple, coronarographie pour
angor instable) ; dans le cas contraire, on doit lui préférer
une technique d'imagerie n'utilisant pas l'iode. L'effet iatrogène
des médicaments est par définition le fait des médecins
prescripteurs, mais le patient doit savoir que certains médicaments
en vente libre lui sont contre-indiqués (en particulier l'aspirine
à fortes doses) et qu'en théorie, aucun produit pharmaceutique,
si banal soit-il, ne doit être consommé sans avis médical.
Un problème fréquent : l'aggravation
de l'insuffisance rénale chronique
L'aggravation brutale d'une insuffisance rénale chronique doit
faire rechercher systématiquement plusieurs causes (encadré
4). Le diagnostic de poussée évolutive de la néphropathie
est toujours un diagnostic d'élimination. L'hospitalisation est
souvent nécessaire. L'anamnèse, les données cliniques
et quelques examens simples d'imagerie (échographie rénale,
cliché d'abdomen sans préparation) ou de biologie identifient
le plus souvent la cause de l'aggravation. Un traitement précoce
permet, en règle générale, un retour rapide à
la fonction rénale antérieure, comme la réhydratation
après un épisode de diarrhée ou de vomissements
sévères.
Préparation au traitement de suppléance
Que dire au patient ?
Une annonce trop précoce de la nécessité future
de la dialyse est inutile et a parfois un effet désastreux, de
nombreux patients vivant inutilement dans l'angoisse ou renonçant
à tort à certains projets familiaux ou professionnels.
C'est le plus souvent au stade d'insuffisance rénale chronique
avancée, lorsque le rythme de progression de la maladie rénale
fait envisager une dialyse à moyen terme, qu'il faut évoquer
la préparation du traitement de suppléance.
Quels préparatifs ?
Le premier préparatif est la vaccination anti-virale B des patients
non immunisés. L'hépatite B et ses complications sont
une menace endémique dans les centres de dialyse et de néphrologie,
aussi bien pour les insuffisants rénaux que pour leur entourage
ou le personnel médical. Cette vaccination sera effectuée
aussi précocement que possible, car son succès décroît
avec l'âge et le degré d'insuffisance rénale. Un
protocole de vaccination renforcé est recommandé lorsque
l'insuffisance rénale chronique est avancée, comportant
4 injections en primo-vaccination (espacées de 1 mois) et un
rappel au douzième mois. Un titrage du taux des anticorps anti-HBs
est souhaitable après la quatrième injection afin de vérifier
qu'un taux protecteur d'anticorps est apparu (supérieur à
50 mUI/ml). Ultérieurement, une surveillance périodique
du taux d'anticorps permettra de déterminer le moment des rappels.
Le second préparatif est la confection d'un abord vasculaire
pour hémodialyse, ou la mise en place d'un cathéter de
dialyse péritonéale, selon la technique d'épuration
extrarénale choisie (voir les articles de P. Bourquelot, de M.
Touam et de J.-P. Ryckelynck dans ce numéro). Dans les deux cas,
l'intervention chirurgicale est effectuée lorsque la clairance
de la créatinine est comprise entre 10 et 15 ml/min, de façon
à ce que au moins quelques semaines de maturation se soient écoulées
avant que le montage soit utilisé. Concernant l'abord vasculaire,
le néphrologue aura pris soin, de longue date, d'épargner
le capital veineux du patient en suggérant que les prises de
sang ou les perfusions utilisent les vaisseaux du dos de la main ou
du bras dominant.
Quelle technique choisir ?
C'est là encore lorsque l'insuffisance rénale chronique
est avancée, chez un patient correctement informé, qu'il
faudra décider avec lui des modalités du traitement de suppléance.
Les questions auxquelles il faudra répondre sont schématiquement
les suivantes :
Hémodialyse ou dialyse péritonéale ? (voir
les articles de T. Petitclerc et de J.-P. Ryckelynck dans ce numéro).
En cas d'hémodialyse, quelle structure : à domicile,
en autodialyse, en centre hospitalier.
Une transplantation rénale est-elle envisageable, et
selon quelles modalités : donneur vivant apparenté, rein
de cadavre ? (voir l'article de É. Thervet dans ce numéro).
Surveillance de l'insuffisant rénal terminal
non dialysé
La surveillance d'un insuffisant rénal chronique s'effectue
en ambulatoire. Chez certains patients très âgés,
handicapés ou souffrant d'affections multiples réclamant
des examens complémentaires hospitaliers, la structure d'un hôpital
de jour est parfois plus appropriée. La mise au point de consultations
alternées avec le médecin traitant ou un autre spécialiste
(cardiologue, diabétologue) assure souvent un suivi optimal [3].
Le rythme des consultations de néphrologie dépend du degré
d'insuffisance rénale et de son rythme de progression : si 1
ou 2 consultations par an sont suffisantes en cas d'insuffisance rénale
chronique modérée, 1 visite mensuelle est utile en cas
d'insuffisance rénale chronique terminale avant le début
du traitement de suppléance.
Contenu des consultations
Le contenu des consultations est essentiellement clinique et biologique.
Plusieurs questions doivent être systématiquement posées
:
Quels sont les problèmes psychologiques, familiaux et
sociaux posés par l'insuffisance rénale chronique et la
perspective du traitement de suppléance ? (voir l'article de J.
Zingraff dans ce numéro).
Y a-t-il des signes fonctionnels de mauvaise tolérance
de l'insuffisance rénale chronique ? Ces signes n'apparaissent,
en règle générale, qu'au stade de l'insuffisance
rénale chronique avancée et s'accentuent au stade terminal
de la maladie : asthénie, insomnie nocturne et somnolence diurne,
troubles de la concentration, baisse de la libido, inappétence
et amaigrissement, nausées, polyurie, crampes, prurit. Leur survenue
et leur tolérance sont très variables d'un patient à
l'autre.
Y a-t-il des signes fonctionnels cardio-vasculaires, d'intolérance
médicamenteuse ?
Lors de l'examen clinique, il faut apprécier l'état
général et nutritionnel, rechercher des signes de surcharge
hydrosodée (prise de poids, dèmes, auscultation des
champs pulmonaires), mesurer la pression artérielle en clinostatisme
et en orthostatisme, et vérifier la qualité de l'abord vasculaire
pour hémodialyse lorsque celui-ci a été créé.
Lorsque l'insuffisance rénale est terminale, deux anomalies cliniques,
rares mais préoccupantes, doivent être recherchées
avec soin : la polynévrite urémique (brûlures plantaires,
jambes sans repos) et la péricardite urémique (douleurs
thoraciques, turgescence jugulaire, frottement péricardique). Leur
découverte impose de débuter l'épuration extrarénale
sans délai, sous peine d'engager le pronostic fonctionnel, voire
vital.
Les examens biologiques systématiquement effectués sont
la mesure de la concentration plasmatique de la créatinine, du
sodium, du potassium, des bicarbonates, du calcium et du phosphore,
et l'hémoglobinémie. Ponctuellement d'autres dosages sont
utiles : urée et sodium urinaires pour vérifier que les
précautions de régime sont respectées ; lipides
et glycémie chez les patients dyslipémiques et/ou diabétiques
; parathormone 1 à 2 fois par an ; albuminémie afin d'apprécier
l'état nutritionnel ; anticorps anti-Hbs après vaccination.
Quand faut-il débuter la dialyse ?
Les indications formelles pour débuter la dialyse sont résumées
dans l'encadré 5. En pratique, le traitement de suppléance
doit être mis en uvre avant l'apparition d'une dénutrition
ou d'une profonde altération de l'état général.
À ce moment, la clairance de la créatinine est volontiers
située entre 5 et 10 ml/min [41]. Une attitude excessivement «
attentiste » n'est pas justifiée chez un patient correctement
préparé car elle compromet la qualité de vie et expose
parfois à des complications sévères.
Estimation de la « fonction rénale »
(filtration glomérulaire)
* Clairance de la créatinine (en ml/min) calculée selon
la formule de Gault et Cockcroft :

avec l'âge en années, le poids en kilos, la créatininémie
en mmol/l, A = 1,04 chez la femme et 1,23 chez l'homme.
* Valeurs normales pour une surface corporelle de 1,73 m2
:
130 ± 20 ml/min chez l'homme ;
110 ± 20 ml/min chez la femme.
* Commentaires
La créatinine est un produit endogène
non toxique, issu du catabolisme de la créatine musculaire :
sa production quotidienne est constante
du fait du renouvellement de la masse musculaire ;
son élimination est exclusivement
urinaire (85 % par filtration glomérulaire et 15 % par sécrétion
tubulaire). La créatinine étant totalement filtrée
par le glomérule, non réabsorbée par les tubules
et très peu sécrétée, sa clairance est une
bonne approximation du débit de filtration glomérulaire.
Une réduction de ce débit se traduit par :
une élévation de la créatininémie
;
une baisse de la clairance de la créatinine.
ENCADRÉ 2
Utilisation des inhibiteurs de l'enzyme de conversion
dans l'insuffisance rénale :
règles de prudence
* Écarter la possibilité d'une sténose
bilatérale des artères rénales.
* Prescription initiale :
à faible dose
chez un patient cliniquement non déshydraté
les diurétiques éventuels
seront prescrits dans un second temps.
* Le premier mois :
vérifier l'absence d'insuffisance
rénale aiguë à J3 (diurèse, kaliémie
et créatininémie) et à J30 (kaliémie et créatininémie*)
;
vérifier l'efficacité (pression
artérielle ± protéinurie à J30) et décider
ou non d'une augmentation progressive de la posologie.
* Prévenir le patient :
interrompre le traitement en cas de déshydratation
aiguë (diarrhée, vomissements) et consulter ;
en cas de coprescrition de diurétiques,
contact médical si perte de poids excessive ou vertiges orthostatiques
;
éviction formelle des anti-inflammatoires
non stéroïdiens.
* Une élévation modérée et isolée
de la créatinine chez un patient initialement hypertendu sévère
devenu normotendu ne doit pas faire renoncer au traitement.
ENCADRÉ 3
Principales causes d'hyperkaliémie au cours
d'une insuffisance rénale chronique modérée
Apports alimentaires de potassium excessifs (tableau
2).
Acidose importante non corrigée.
Médicament hyperkaliémiant :
diurétique distal spironolactone,
triamtérène ou amiloride (contre-indiqués) ;
usage d'anti-inflammatoires non stéroïdiens
(contre-indiqués) ;
triméthoprime à dose forte
;
traitement par inhibiteurs de l'enzyme de
conversion.
ENCADRÉ 4
Principales causes d'aggravation d'une insuffisance
rénale chronique
* Obstacle sur les voies excrétrices :
rétention aiguë ou chronique
d'urine vésicale ;
migration lithiasique.
* Hypoperfusion rénale :
déshydratation extracellulaire ou
collapsus de toute cause, anémie sévère ;
infarctus rénal, thrombose des veines
rénales ;
poussée d'insuffisance cardiaque,
épanchement péricardique compressif.
* Hypertension artérielle maligne.
* Médicaments :
inhibiteurs de l'enzyme de conversion, en
cas de déshydratation aiguë ou de sténose bilatérale
des artères rénales ;
anti-inflammatoires non stéroïdiens,
iode, aminosides ;
tous produits inducteurs d'immuno-allergie
aiguë, de rhabdomyolyse (hypolipémiants) ou d'hémolyse.
* Toute infection, urinaire ou non.
ENCADRÉ 5
Indications formelles pour débuter la dialyse
* Indications de principe :
clairance de la créatinine (estimée
selon la formule de Gault et Cockroft) :
< ou = 7,5 ml/min chez un patient non diabétique
;
< ou = 10 ml/min chez un patient diabétique.
* Indications de nécessité, lors de trouble(s)
clinique(s) ou biologique(s) sévère(s), imputable(s) à
l'insuffisance rénale chronique, non contrôlé(s) par
le traitement conservateur mais corrigé(s) par la dialyse :
asthénie marquée, encéphalopathie
;
dénutrition ;
vomissements fréquents ;
surcharge hydrosodée ou hypertension
artérielle réfractaires ;
hyperkaliémie ou acidose incontrôlables
;
neuropathie urémique clinique ;
péricardite.
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