ARTICLE
L'insuffisance rénale chronique pose des problèmes d'ordre
familial, professionnel et psychologique surtout vers le terme de son
évolution, lorsqu'un traitement de substitution doit être
envisagé. La prise en charge de ces problèmes doit commencer
bien avant la date prévue pour débuter l'épuration
extrarénale, voire avant la préparation « médicale
» comprenant la vaccination contre l'hépatite B et la création
de l'abord vasculaire. La première étape comprend l'information
du patient, destinée à lui expliquer le principe du traitement
de substitution, le pourquoi de la création de l'abord vasculaire
ou péritonéal. Il faut prévoir un entretien avec
l'assistante sociale pour la mise en uvre et l'organisation pratique
du traitement et les modifications éventuelles à envisager
dans le domaine de la situation socio-professionnelle du patient. Un
soutien par un(e) psychologue, souhait secret de beaucoup de malades,
devrait pouvoir aider tout patient atteint d'insuffisance rénale
à aborder les problèmes à venir le plus sereinement
possible. En pratique, la « psycho-néphrologie » n'a
pas pris, en France, l'essor qu'elle connaît aux États-Unis
et le rôle du psychologue en néphrologie est loin d'être
reconnu comme indispensable, contrairement à ce qui se passe
dans bien d'autres disciplines cliniques.
Information
Une prise en charge précoce des patients atteints d'insuffisance
rénale chronique permet au néphrologue de leur fournir les
informations relatives à leur état et à la progression
envisageable de leur maladie, les résultats (et les limites) qu'ils
sont en droit d'attendre du traitement médicamenteux et diététique
et les différentes possibilités de traitement substitutif.
Le « message » ne passe pas en une seule fois et il faut savoir
le transmettre en plusieurs fois, en laissant au patient le temps de «
digérer » ce qu'il vient d'apprendre et de formuler des questions.
La lecture de documents écrits [1-3] ou le visionnage d'une cassette
vidéo* peut aider à compléter l'information. Informer
au mieux le patient prend beaucoup de temps, temps qui manque parfois
au cours d'une consultation chargée. Il est alors utile d'envisager
d'autres solutions et de lui conseiller de s'entretenir avec une infirmière
du service de dialyse, par exemple, ou de rencontrer des patients déjà
dialysés qui lui feront part de leur expérience. Il existe
des associations telles que l'Association pour l'information et la recherche
sur les maladies rénales génétiques (AIRG) et l'Association
des insuffisants rénaux (AIR)** dont l'un des objectifs est l'information
et l'assistance aux insuffisants rénaux chroniques.
L'insuffisant rénal chronique doit être informé
des différentes modalités de traitement. Celui-ci commencera
presque invariablement par la dialyse, soit (le plus souvent) une hémodialyse,
soit une dialyse péritonéale. La seule solution de remplacement
à la dialyse, la transplantation rénale, n'est qu'exceptionnellement
réalisable d'emblée, sauf quand, par chance, un donneur
vivant compatible est volontaire pour un don d'organe. Les méthodes
d'épuration extrarénale diffèrent par leur technique,
leur abord (vasculaire ou accès péritonéal), leur
lieu (en centre ou à domicile), leur encadrement médical
(centre « lourd » ou autodialyse) et la participation demandée
au patient (active ou passive). Dans le cas idéal, le choix des
modalités de la dialyse est fait en tenant compte des souhaits
du patient, de son autonomie, de son entourage familial, de son activité
et de bien d'autres facteurs encore. Pour faire l'évaluation
de l'ensemble de ces facteurs, l'aide d'une assistante sociale est très
précieuse.
Rôle de l'assistante
sociale
Un contact précoce du patient en insuffisance rénale
chronique avec une assistante sociale est tout aussi nécessaire
et bénéfique que la prise en charge néphrologique.
Des entretiens répétés avec le service social font
même partie intégrante d'une bonne préparation à
la dialyse. Nombreux sont en effet les problèmes qui peuvent faire
obstacle à la réadaptation du patient à sa «
nouvelle » vie de dialysé.
Ainsi, l'assistante sociale veille à ce qu'il bénéficie
d'une couverture sociale à 100 %, les frais du traitement par dialyse
dépassant largement les moyens financiers de quiconque. Elle aide,
si nécessaire, à une reconversion professionnelle, à
trouver des stages d'adaptation ou de rééducation pour éviter
un licenciement ou à demander des aménagements d'horaire
pour que la personne dialysée puisse se rendre à son traitement.
Elle intervient pour un relogement prioritaire si une personne souhaitant
la dialyse à domicile est trop petitement logée. Nous ne
parlerons pas ici de la tâche quasiment insurmontable de la régularisation
de la situation de patients étrangers, lourde charge pour les assistantes
sociales des hôpitaux publics. Compte tenu de la pénurie
de places dans beaucoup de régions de France, en particulier pour
des patients peu autonomes, la recherche d'un centre de dialyse qui accepte
de prendre en charge un malade un peu « lourd » est très
consommatrice de temps pour l'assistante sociale. Celle-ci peut être
amenée, pour des personnes âgées, à trouver
une structure d'hébergement de long séjour et/ou de rééducation
selon les cas, ou à instruire un dossier pour mise sous tutelle
si nécessaire. C'est elle que l'on interroge pour trouver un centre
de dialyse d'accueil pendant les vacances du patient. Elle peut aussi
avoir à trouver une solution de garde pour les enfants d'une mère
au foyer dialysée pendant les heures passées en dialyse.
Ce ne sont ici que quelques exemples de l'emploi du temps d'une assistante
sociale en néphrologie [4], les problèmes étant en
réalité aussi divers que les patients eux-mêmes.
La participation de l'assistante sociale à l'information du
patient est souvent importante car nombre d'entre eux lui posent les questions
qu'ils n'ont pas osé poser au médecin. Parfois, elle joue
le rôle de conseiller juridique ou aide à remplir la déclaration
de revenus d'un patient, à acheminer une facture de transport non
réglée... On peut regretter que le secteur privé
ne dispose pas obligatoirement d'assistantes sociales, ne serait-ce qu'à
temps partiel, puisque les problèmes d'ordre socio-familial ne
sont pas l'exclusivité du secteur public.
Le travail de l'assistante sociale continue après la transplantation
rénale quand, souvent, une réinsertion socio-professionnelle
meilleure est devenue possible. L'assistante sociale est un élément
clé de l'équipe soignante et travaille en étroite
collaboration avec les médecins et les infirmières tout
comme le ou la psychologue du service.
Soutien psychologique
Les patients qui présentent une insuffisance rénale
chronique préterminale sont informés de la nécessité
du traitement par dialyse mais tentent, le plus souvent, de reculer autant
que faire se peut l'échéance de l'institution de l'épuration
extrarénale. Parfois le néphrologue, craignant la réaction
du patient, tarde à aborder le problème du traitement de
suppléance et à en exposer les modalités. Mais, même
bien préparés à ce traitement, les patients vivent
toujours la mise en hémodialyse comme un traumatisme [5]. En effet,
ce traitement, lourd de contraintes, est très anxiogène
pour le malade : la complexité apparente et les bruits de la machine,
les ponctions et le « branchement » des premières séances
de dialyse et la vue du sang qui circule dans les tubulures, hors de l'organisme,
sont des sources d'inquiétude. Le rôle sécurisant
du personnel soignant est essentiel.
La mise en dialyse vient signer la fin d'un état de bonne santé.
Désormais chaque semaine, pour survivre, 12 heures seront consacrées
à l'hémodialyse (soit 3 séances hebdomadaires de
4 heures). Si la dialyse péritonéale est choisie, les manipulations
seront moins longues mais plus fréquentes et quotidiennes, soit
plutôt 14 que 12 heures hebdomadaires. Cette contrainte de temps
dont dépend sa vie implique, pour le patient, une perte réelle
d'autonomie. Les obligations temporelles de la dialyse perturbent sa vie
qui s'organise désormais en fonction de la dialyse : « J'aimerais
pouvoir oublier les séances de dialyse mais elles font partie de
ma vie, je ne peux rien prévoir librement » explique une patiente
du service. Les perspectives d'avenir et les projets de vacances sont
dorénavant liés aux obligations de la dialyse et doivent
être organisés longtemps à l'avance.
En plus de ces contraintes de temps non négligeables, le patient
doit accepter, dans son propre intérêt, des contraintes diététiques.
Pour la majorité des patients, la diurèse se tarit peu à
peu. La prise de poids interdialytique ne devant pas excéder 2
à 3 kilos, le patient doit donc veiller à limiter ses boissons
et aliments liquides, et à ne pas manger trop salé. Il doit
également restreindre ses apports en aliments riches en potassium,
car il connaît les complications liées à l'hyperkaliémie.
Cette frustration orale est mal supportée par le patient qui doit
renoncer au plaisir d'un repas convivial.
À cette diminution réelle d'autonomie
s'ajoute la perturbation de l'image corporelle. En effet, la perte de
l'émission d'urine est le plus souvent mal vécue, surtout
chez les hommes. Le corps ne fonctionne plus en parfaite autarcie mais
est désormais dépendant d'une machine. S'ajoute à
cela la présence de la fistule artério-veineuse, mal ressentie
par son aspect inesthétique et parfois même inquiétant
: le patient la dissimule alors sous un vêtement à manches
longues, ce qui conduit à des contraintes d'habillement. Le patient
traité par dialyse péritonéale a des problèmes
comparables à ceux relatifs au cathéter « sortant du
ventre près du nombril » qui crée une gêne incontestable
pour les baignades et les tenues de plage.
En raison de l'ensemble de ces contraintes, l'impact psychologique
du traitement est important pour le sujet dialysé. Lors de la mise
en dialyse, le patient est toujours angoissé et envahi par des
multiples interrogations sur ce qu'il est en train de subir. La perspective
d'un corps en « survie », assujetti à une machine, a
des répercussions psychologiques profondes. Être à
l'écoute de la souffrance verbale ou non verbale et être
compréhensif devant les difficultés de certains à
supporter « l'insupportable » joue un rôle indubitable
sur l'équilibre psychique du dialysé. Chacun des membres
de l'équipe soignante, médecins, infirmières et aides
soignantes, psychologues et assistante sociale, a son rôle pour
délivrer le traitement et les soins les plus adaptés dans
des conditions de sécurisation optimales. L'angoisse et les douleurs
générées par des complications ou des incidents même
mineurs peuvent provoquer des sentiments de révolte demandant beaucoup
de compréhension de la part des soignants [6].
Les contraintes inévitablement liées au traitement par
dialyse sont d'autant moins faciles à assumer qu'il s'agit d'une
thérapeutique substitutive qui n'offre aucun espoir de guérison.
La transplantation rénale, qui seule peut se substituer à
la dialyse « à vie », est désirée par beaucoup
de patients comme une issue vers une liberté qu'ils n'acceptent
pas d'avoir perdue définitivement. Les patients dialysés
ne sont pas tous candidats à une greffe. Pour un grand nombre d'entre
eux, le grand âge et/ou une comorbidité sévère
constituent un risque tel qu'il ne serait pas raisonnable de l'envisager.
Les contraintes de la transplantation rénale (prise de médicaments
immunosuppresseurs, parmi lesquels les corticoïdes et les modifications
morphologiques qu'ils induisent, surveillance médicale initiale
rapprochée, complications à court et long termes) sont vécues
de façon variable et imprévisible d'un patient à
l'autre. Un éventuel échec conduisant au retour en dialyse
est ressenti comme très douloureux et s'effectue parfois dans le
contexte d'une catastrophe. Les insuffisants rénaux, surtout si
leur condition physique est mauvaise, ont un énorme besoin d'aide
de leur entourage et de tous les professionnels de la santé.
CONCLUSION
La prise en charge psycho-sociale de l'insuffisance rénale chronique
doit débuter précocement tout comme la prise en charge néphrologique.
Les effets délétères [7, 8] d'une prise en charge
trop tardive sont manifestes. Comme cela a été rapporté,
on constate chez le patient non préparé, parvenu en urgence
au stade ultime de sa maladie rénale, une augmentation du nombre
et de la gravité des complications conduisant à une hospitalisation
prolongée, à une interruption brutale et non planifiée
de ses activités. Le retentissement sur les conditions psycho-sociales
est peut-être encore plus lourd de conséquences : souvent,
le patient vit le début du traitement et tout ce qui l'entoure
(pose de cathéter, examens invasifs, vaccinations, chirurgie pour
fistule, etc.) comme un véritable cauchemar. Certains, désemparés,
n'envisagent même pas qu'une reprise du travail soit possible après
« tout ce qui m'est tombé dessus ». Il va de soi que
de telles conditions rendent la réinsertion socio-familiale difficile.
Dans la prise en charge précoce de l'insuffisance rénale,
le néphrologue est le premier à intervenir, même dans
la préparation psychologique du patient. C'est lui qui fera comprendre
à son patient l'intérêt de rencontrer une assistante
sociale. L'entretien avec un(e) psychologue, pourtant souhaitable, se
fait en pratique bien plus tard et en général guère
avant le début des dialyses. Une information éclairée
est à la base d'une bonne préparation à la dialyse,
indispensable pour orienter le patient vers des solutions comme l'autodialyse
ou, même, la dialyse à domicile, lui permettra, du fait de
sa participation active, d'avoir une plus grande autonomie. La qualité
de vie du patient soumis au traitement substitutif qu'est l'épuration
extrarénale (hémodialyse et dialyse péritonéale)
et, même, pendant la transplantation rénale, dépend
de la motivation et de l'efficacité de l'ensemble de l'équipe
du service de néphrologie : médecins, infirmières,
aides soignantes, assistantes sociales et psychologues.
REFERENCES
* Vivre avec la dialyse. Vidéo-cassette, Boehringer-Mannheim,
92563 Rueil-Malmaison.
** Néphrogène. Publication de l'AIRG, 130, boulevard
du Montparnasse, 75014 Paris, France. Réalisation : MVS, 4, rue
de la Gare, 92594 Levallois-Perret cedex, France. Fédération
nationale d'aide aux insuffisants rénaux (FNAIR) : La voix
des dialysés et transplantés. Rédaction : 167,
avenue Ledru-Rollin, 75011 Paris, France. Réalisation : Pleine
Lune, 75003 Paris, France.
1. Jungers P., Man N.K., Legendre C. 1998. L'insuffisance rénale
chronique : prévention et traitement. Paris : Flammarion
Médecine-Sciences, 222 p.
2. Fries D. 1987. Vivre sans rein. Ouverture médicale.
Paris : Hermann, 98 p.
3. Man N.K., Zingraff J., Jungers P. 1996 L'hémodialyse chronique.
Paris : Flammarion Médecine-Sciences, 127 p.
4. Nollet A., ASNEP 1996. Que fait l'assistant social en néphrologie.
Néphrologie 17 : 307-308.
5. Montagnac R., Defert P., Schillinger F. 1992. Impacts psychologiques
de l'hémodialyse périodique chez l'adulte. Néphrologie
13 : 145-149.
6. Zingraff J., Gailhoustet L., Voisin G., Touam M. 1997. Problèmes
aigus d'ordre psycho-social dans un service hospitalier d'hémodialyse.
In : Séminaires d'uro-néphrologie de la Pitié-Salpêtrière
XXIIIe série. Paris : Masson, 154-159.
7. P Jungers H., et al. 1997. Bénéfices d'une
prise en charge néphrologique précoce de l'insuffisance
rénale chronique. Presse Med 26 : 1325-1329.
8. Sesso R., Yoshihiro M.M. 1997. Time of diagnosis
of chronic renal failure and assessment of quality of life in haemodialysis
patients, Nephrol Dial Transplant 12 : 2111-2116.
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