ARTICLE
Les inhibiteurs de l'enzyme de conversion sont principalement utilisés
dans trois situations cliniques : l'hypertension artérielle,
l'insuffisance cardiaque et certaines néphropathies. Nous considérerons
ici individuellement chacune de ces situations pathologiques, en détaillant
en particulier les effets des inhibiteurs de l'enzyme de conversion
sur le système rénine-angiotensine intrarénal,
ainsi que leurs conséquences cliniques, favorables ou non, sur
la fonction rénale.
Inhibiteurs de l'enzyme de conversion et rein chez
l'hypertendu
Les inhibiteurs de l'enzyme de conversion permettent, en monothérapie,
de normaliser la pression artérielle d'environ 50 à 60
% des hypertendus caucasiens, soit un taux de réponse équivalent
à celui des autres monothérapies proposées en première
intention dans cette indication [1]. Ils sont préférentiellement
utilisés lorsque, outre l'hypertension artérielle, il
existe une insuffisance cardiaque congestive, une néphropathie
avec insuffisance rénale chronique et/ou protéinurie,
ou un antécédent d'infarctus du myocarde antérieur
étendu. Comparativement aux autres classes d'antihypertenseurs,
ils sont réputés avoir peu d'effets indésirables
[2], mais leur avantage en termes de qualité de vie est incertain
[3].
Déterminants de la réponse hypotensive
L'inhibition de l'enzyme de conversion permet une baisse
de la pression artérielle par un double mécanisme : diminution
de la formation d'angiotensine II (puissant agent vasopresseur, également
responsable de la sécrétion d'aldostérone) et augmentation
de la production de kinines vasodilatatrices (stimulant la biosynthèse
endogène de prostaglandines vasodilatatrices) (figure
1) [4].
Les patients noirs pourraient avoir une moins bonne réponse
hypotensive à une monothérapie par inhibiteurs de l'enzyme
de conversion que les caucasiens, mais les mécanismes gouvernant
cet effet de population ne sont pas pleinement élucidés
[5]. Chez les Causasiens, il a été longtemps admis que les
patients jeunes ayant une activité rénine plasmatique élevée
avaient une sensibilité élective à l'action hypotensive
des inhibiteurs de l'enzyme de conversion. Cette assertion n'a jamais
reçu de démonstration épidémiologique convaincante
et, en pratique, de nombreux sujets âgés et/ou ayant une
activité rénine plasmatique basse ont une réponse
hypotensive satisfaisante sous inhibiteur de l'enzyme de conversion [5].
Ceci suggère que le dosage plasmatique de l'activité rénine
n'est qu'un marqueur grossier de l'activation de ce système, qui
ne reflète pas l'activité des systèmes rénine-angiotensine
tissulaires, en particulier dans l'endothélium vasculaire et le
rein [6]. La formation tissulaire d'angiotensine II pourrait être
un déterminant important de l'élévation de la pression
artérielle chez nombre d'hypertendus essentiels. Chez ces patients
soumis à une charge sodée, l'augmentation des résistances
vasculaires rénales et la diminution du flux plasmatique rénal
sont efficacement corrigées par l'administration d'un inhibiteur
de l'enzyme de conversion : alors que l'activité rénine
plasmatique mesurée dans le sang veineux est normale ou basse,
ceci suggère une activation importante des systèmes rénine-angiotensine
tissulaires, non mesurable en pratique. Chez l'animal, cependant, plusieurs
éléments expérimentaux déterminants ont permis
de souligner l'importance de la production locale d'angiotensine II [7,
8]. La concentration tubulaire et capillaire rénale peut être
jusqu'à 1 000 fois supérieure au dosage plasmatique. Les
souris transgéniques totalement déficitaires en enzyme de
conversion ont une pression artérielle basse, de même que
celles qui, après mutagenèse dirigée, ont une enzyme
de conversion enzymatiquement active et normalement produite, mais entièrement
sécrétée par les cellules, privant ainsi les tissus
d'une activité enzymatique locale [9]. À l'inverse, une
transgenèse additive faisant s'exprimer un gène supplémentaire
codant pour la rénine chez le rat produit une hypertension artérielle
sévère et très sensible aux inhibiteurs de l'enzyme
de conversion, sans que l'activité rénine ou l'angiotensine
II soit pour autant élevée [10].
Les doses d'inhibiteurs de l'enzyme de conversion permettant
d'obtenir une action hypotensive satisfaisante sont à présent
mieux connues : de 100 à 150 mg/j pour le captopril et de 10 à
15 mg/j pour l'énalapril. L'utilisation de doses plus fortes de
ces produits n'apporte qu'un bénéfice thérapeutique
minime et augmente significativement l'incidence des effets indésirables
[10]. Chez certains patients, la chute brutale du taux d'angiotensine
II produite par les inhibiteurs de l'enzyme de conversion en début
de traitement peut se traduire par une hypotension, parfois sévère.
Ce phénomène est fréquemment observé en cas
de déplétion volémique (traitement diurétique
en cours, hypertension artérielle maligne), chez l'insuffisant
cardiaque et chez les patients âgés. Il est alors recommandé
de commencer le traitement par une dose réduite d'au moins 50 %.
Le choix de l'inhibiteur de l'enzyme de conversion chez l'hypertendu
privilégie habituellement les produits à longue durée
d'action, ayant un rapport pic/vallée supérieur à
50 %, ce qui permet une seule prise quotidienne du produit, pourrait améliorer
l'application du traitement et optimiser le contrôle de la pression
artérielle pendant 24 heures, en évitant en particulier
une remontée rapide de la pression artérielle en fin de
nuit.
L'effet maximal d'une monothérapie par inhibiteur
de l'enzyme de conversion sur la pression artérielle doit être
évalué entre 4 et 6 semaines après le début
du traitement. À cette date, si des chiffres élevés
de pression artérielle persistent, il est possible d'augmenter
la posologie de l'inhibiteur de l'enzyme de conversion jusqu'à
la dose maximale ou d'y associer un autre antihypertenseur permettant
une action synergique.
La coprescription d'un diurétique thiazidique permet de normaliser
la pression artérielle chez 85 % des patients souffrant d'hypertension
artérielle modérée [11]. Beaucoup d'auteurs privilégient
cette association lorsque les apports sodés alimentaires du patient
sont importants (natriurèse supérieure à 100 mEq/24
h). À l'inverse, lorsqu'ils sont modérés (natriurèse
inférieure à 100 mEq/24 h), un inhibiteur calcique est
volontiers prescrit, sachant que son action est synergique avec les
inhibiteurs de l'enzyme de conversion [12]. En revanche, l'association
inhibiteur de l'enzyme de conversion et bêtabloquant n'est pas
synergique et a, au maximum, un effet additif. Le manque d'efficacité
de cette association est probablement dû au fait que les deux
produits, permettant une diminution de la formation d'angiotensine II,
ont une voie effectrice commune.
Effets sur la fonction
rénale
Avant de préciser les effets des inhibiteurs de l'enzyme de
conversion sur la fonction rénale dans les hypertensions artérielles
essentielle et réno-vasculaire, il convient de préciser
les effets glomérulaires de l'angiotensine II ainsi que les mécanismes
d'autorégulation du débit de filtration glomérulaire
au cours de l'hypertension artérielle. L'angiotensine II a un
effet vasonconstricteur préférentiellement sur l'artériole
efférente du glomérule [13], ce qui a pour effet d'obtenir
une pression intraglomérulaire stable ou augmentée et,
par conséquent, un débit de filtration glomérulaire
qui l'est aussi. En outre, l'angiotensine II a une action de constriction
sur les cellules mésangiales du glomérule, ce qui provoque
une réduction de la surface glomérulaire filtrante et
a pour conséquence une discrète diminution du débit
de filtration glomérulaire. Lorsque, du fait d'un traitement
antihypertenseur, la pression artérielle systémique et
la pression de perfusion rénale diminuent, le rein est capable,
pendant longtemps, de maintenir le débit de filtration glomérulaire
grâce à la mise en jeu du phénomène d'autorégulation
[14]. Quand la baisse de la pression artérielle est modérée,
une dilatation de l'artériole afférente permet d'augmenter
la transmission de la pression artérielle systémique aux
glomérules. Quand cette baisse est plus marquée, le système
rénine-angiotensine est activé et la production accrue
d'angiotensine II, qui a un effet vasoconstricteur sur l'artériole
efférente, permet de maintenir le débit de filtration
glomérulaire. Ces mécanismes ne sont plus efficaces lorsque
la baisse de la pression artérielle est extrême [15] (figure
2).
Hypertension artérielle essentielle
Chez l'hypertendu essentiel, les glomérules sont soumis à
une pression artérielle systémique et à une pression
de perfusion rénale élevées, de sorte que le débit
de filtration glomérulaire est peu dépendant de l'activation
du système rénine-angiotensine. En conséquence,
la fonction rénale des patients ne varie pas après l'instauration
du traitement par inhibiteurs de l'enzyme de conversion. Chez certains
d'entre eux toutefois, une amélioration du débit de filtration
glomérulaire (+ 10 à 20 ml/min) peut être notée
en début de traitement [16]. Dans ce cas, il est possible que
l'activité locale de l'angiotensine II soit élevée
et que l'effet favorable des inhibiteurs de l'enzyme de conversion sur
la fonction rénale soit dû à une diminution de la
contraction mésangiale induite par l'angiotensine II. A contrario,
de façon très occasionnelle, les inhibiteurs de l'enzyme
de conversion produisent chez l'hypertendu essentiel une dégradation
importante de la fonction rénale, situation principalement observée
en cas de néphro-angiosclérose avancée, c'est-à-dire
quand le débit de filtration glomérulaire est maintenu
grâce à une importante activation locale du système
rénine-angiotensine aldostérone [17]. L'apparition d'une
insuffisance rénale chronique due à l'hypertension artérielle
(néphro-angiosclérose bénigne) est un événement
rare, probablement efficacement combattu par le bon contrôle de
la pression artérielle. Aucune étude épidémiologique
ne permet aujourd'hui de dire si, à long terme, les inhibiteurs
de l'enzyme de conversion protègent mieux la fonction rénale
que les autres classes d'antihypertenseurs.
Hypertension artérielle réno-vasculaire
Au cours de l'hypertension artérielle réno-vasculaire,
deux situations distinctes doivent être envisagées.
Lorsqu'il existe une sténose unilatérale de
l'artère rénale hémodynamiquement significative,
l'introduction d'un traitement par inhibiteurs de l'enzyme de conversion
ne s'accompagne généralement pas d'une diminution du débit
de filtration glomérulaire globale [18]. Du côté du
rein sténosé, ce débit, qui était initialement
maintenu du fait de l'activation en aval du système rénine-angiotensine,
chute de façon importante ; en revanche, celui qui est controlatéral
(rein non sténotique) est augmenté par diminution de la
vasoconstriction dépendant de angiotensine II, de sorte que le
débit de filtration glomérulaire total est inchangé.
Ces effets des inhibiteurs de l'enzyme de conversion sur les fonctions
rénales séparées sont utilisés au cours des
scintigraphies rénales avant et après captopril pour démontrer
qu'une sténose artérielle rénale unilatérale
est responsable d'une ischémie en aval : la positivité du
test (chute du débit de filtration glomérulaire après
inhibiteurs de l'enzyme de conversion du côté sténose)
laisse présager d'une bonne efficacité de la revascularisation
sur la pression artérielle [19]. Lorsque, à titre thérapeutique,
les inhibiteurs de l'enzyme de conversion sont utilisés de façon
durable au cours de l'hypertension artérielle réno-vasculaire
par sténose unilatérale, les effets sur la pression artérielle
sont en règle générale très bons, mais la
baisse du débit de filtration glomérulaire du côté
de l'artère sténosée peut s'accompagner d'une atrophie
rénale ischémique progressive, laissant un rein controlatéral
fonctionnellement unique [20]. Ce phénomène n'est cependant
pas propre aux inhibiteurs de l'enzyme de conversion, puisqu'il a été
observé expérimentalement avec d'autres classes d'antihypertenseurs
(notamment les anticalciques), pourvu qu'ils abaissent suffisamment la
pression artérielle systémique [21]. Par ailleurs, rien
ne permet de penser aujourd'hui que la réduction néphronique
unilatérale résultant d'un usage prolongé des inhibiteurs
de l'enzyme de conversion s'accompagne, à long terme, d'une insuffisance
rénale plus précoce. Voilà pourquoi, même si
la revascularisation unilatérale (par angioplastie ou chirurgie)
reste le traitement de référence dans cette indication,
la solution de remplacement médicale, à savoir un traitement
par inhibiteurs de l'enzyme de conversion, est probablement justifiée
[22].
En cas de sténose bilatérale des artères rénales
associée à une hypertension artérielle, le débit
de filtration glomérulaire total est dépendant de l'activation
du système rénine-angiotensine et la chute rapide du taux
d'angiotensine II produite par les inhibiteurs de l'enzyme de conversion
s'accompagne fréquemment de celle du débit de filtration
glomérulaire avec, pour corollaire, une élévation
simultanée de la créatinine plasmatique [23]. Il est donc
recommandé de mesurer la créatininémie quelques
jours après l'institution d'un traitement par inhibiteurs de
l'enzyme de conversion, de façon à ne pas méconnaître
ce phénomène. Bien entendu, lorsqu'une sténose
bilatérale des artères rénales est suspectée
ou démontrée, les inhibiteurs de l'enzyme de conversion
doivent être évités et le traitement antihypertenseur
doit idéalement faire appel à des produits n'interférant
pas avec les mécanismes d'autorégulation glomérulaire
(tels que les inhibiteurs calciques) ou, mieux encore, à la correction
des sténoses par angioplastie ou chirurgie. La maladie réno-vasculaire
bilatérale n'est cependant pas la seule cause d'insuffisance
rénale aiguë sous inhibiteurs de l'enzyme de conversion
chez l'hypertendu, comme nous le verrons plus loin.
Inhibiteurs de l'enzyme de conversion et rein chez
l'insuffisant cardiaque
Les épreuves fonctionnelles rénales effectuées
chez l'homme, ou à l'aide de modèles animaux, ont montré
que lors d'une insuffisance cardiaque débutante, outre la baisse
du débit cardiaque, il existe une baisse du débit sanguin
rénal. Cependant, la fonction rénale reste inchangée,
ce qui s'explique par une augmentation de la fraction de filtration glomérulaire.
Des tests de microperfusion chez l'animal (rats insuffisants cardiaques)
ont permis de préciser qu'il y avait une élévation
préférentielle de la vasoconstriction de l'artériole
efférente du glomérule. Cette vasoconstriction fait augmenter
la pression hydrostatique des capillaires glomérulaires et améliore
la fraction de filtration, ce qui permet de maintenir une fonction rénale
normale malgré l'insuffisance cardiaque. Lorsque celle-ci est très
évoluée, le débit sanguin rénal est effondré
et la fonction rénale se dégrade malgré une élévation
supplémentaire (en règle générale modeste)
de la fraction de filtration [24]. Les principaux médiateurs de
la vasoconstriction de l'artériole efférente du glomérule
sont, chez l'insuffisant cardiaque, la noradrénaline et l'angiotensine
II [25]. Le second événement hémodynamique rénal
chez ce type de patient est l'hyper-réabsorption hydrosodée
tubulaire. Au cours de l'insuffisance cardiaque débutante, les
patients soumis à une perfusion intraveineuse de soluté
salé isotonique excrètent la charge hydrosodée de
façon retardée et prolongée par rapport à
des sujets normaux. Lorsque l'insuffisance cardiaque progresse, un régime
hydrosodé normal s'accompagne fréquemment d'une prise de
poids et d'dèmes. Si l'insuffisance cardiaque est grave,
une hyponatrémie apparaît, témoignant d'une hyperhydratation
intracellulaire se surajoutant à celle, extracellulaire, déjà
présente et provoquant une hyperhydratation globale. L'hyper-réabsorption
tubulaire rénale est due à des facteurs physiques péritubulaires
modifiant le phénomène de Starling capillaire (diminution
de la pression hydrostatique capillaire et augmentation de la différence
de pression onco-osmotique) ainsi qu'à une stimulation hormonale
de la réabsorption hydrosodée tubulaire, dépendant
de la noradrénaline, de l'angiotensine II et de l'hormone antidiurétique,
ces deux dernières étant élevées chez l'insuffisant
cardiaque et activant des transporteurs sodium-proton, sodium-bicarbonates
ainsi que les aquaporines [26].
Le système rénine-angiotensine est donc un
acteur fondamental de la réponse neuro-humorale à l'insuffisance
cardiaque. La sécrétion de rénine par l'appareil
juxtaglomérulaire du rein est stimulée au cours de l'insuffisance
cardiaque pour au moins trois raisons : stimulation adrénergique bêtaêta1 de l'appareil juxtaglomérulaire, diminution du débit
chloré devant les cellules tubulaires de la macula densa
et diminution du calibre de l'artériole afférente. Cette
activation du système rénine-aldostérone est facilement
décelable au cours de l'insuffisance cardiaque grave ou décompensée
(activité rénine plasmatique élevée), ce qui
n'est pas le cas lorsque celle-ci est modérée et stable
: comme nous l'avons déjà évoqué, il est probable
qu'il existe tout de même, dans ces cas, une activation du système
rénine-angiotensine tissulaire rénal non accessible aux
dosages. Là encore, de nombreuses preuves expérimentales
soutiennent cette hypothèse, par exemple une expression beaucoup
plus élevée de l'ARN messager de l'angiotensinogène
chez le rat insuffisant cardiaque que chez le rat normal [27]. Le principal
effecteur rénal de ce type est l'angiotensine II, dont nous avons
rappelé les grandes actions hémodynamiques rénales
tant sur le débit de filtration glomérulaire que sur la
réabsorption hydrosodée.
Les inhibiteurs de l'enzyme de conversion sont très largement
utilisés dans le traitement de l'insuffisance cardiaque : en
diminuant la formation d'angiotensine II, ils diminuent les résistances
artériolaires et veineuses systémiques, augmentent le
débit cardiaque et améliorent les symptômes cliniques
et la survie des patients. En théorie, leur action est bénéfique
sur le plan rénal avec une amélioration du débit
sanguin régional rénal et de la fonction rénale,
et une excrétion hydrosodée accrue. En pratique, dans
les études cliniques les plus optimistes, 25 % des patients insuffisants
cardiaques (c'est-à-dire une minorité) ont une fonction
rénale améliorée par les inhibiteurs de l'enzyme
de conversion [28]. Celle de la plupart d'entre eux est stable à
moyen terme sous inhibiteurs de l'enzyme de conversion. Dans de rares
cas (11 % des insuffisants cardiaques au cours de l'étude CONSENSUS)
[29], une insuffisance rénale aiguë apparaît sous
inhibiteurs de l'enzyme de conversion : les facteurs de risque de dégradation
de la fonction rénale au décours de ce traitement sont
la prise d'un traitement diurétique à forte dose avec,
comme corollaire, une hypovolémie cliniquement décelable,
une hyponatrémie, une insuffisance rénale fonctionnelle
préalable au traitement et une baisse cliniquement significative
de la pression artérielle sous traitement, c'est-à-dire
des situations où le débit de filtration glomérulaire
est dépendant de l'activation du système rénine-angiotensine
[30]. Chez l'insuffisant cardiaque, la prévention de l'insuffisance
rénale aiguë induite par les inhibiteurs de l'enzyme de
conversion repose sur deux mesures principales qui ont fait la preuve
de leur efficacité (diminution préalable de la posologie
des diurétiques et utilisation des inhibiteurs de l'enzyme de
conversion à faible dose initialement), tandis que deux autres
mesures plus hypothétiques n'ont pas d'incidence sur la pratique
quotidienne (utilisation d'inhibiteurs de l'enzyme de conversion à
demi-vie diminuée ou à action tissulaire réduite)
[31].
Inhibiteurs de l'enzyme
de conversion en néphrologie
Le néphrologue a d'abord connu les inhibiteurs de l'enzyme de
conversion pour leurs effets indésirables « néphrologiques
» : protéinuries induites (historiques), hyperkaliémie
et insuffisance rénale aiguë. Aujourd'hui, ces effets sont
mieux maîtrisés qu'auparavant et les inhibiteurs de l'enzyme
de conversion sont quotidiennement utilisés en milieu néphrologique
pour réduire le débit des protéinuries importantes
et tenter de ralentir l'évolution de certaines néphropathies
vers l'insuffisance rénale terminale.
Protéinurie induite par les inhibiteurs
de l'enzyme de conversion
Plusieurs observations de protéinurie, voire de syndrome néphrotique
induits par le captopril ont été rapportées par
le passé. Dans tous les cas histologiquement documentés,
la néphropathie iatrogène était une glomérulonéphrite
extra-membraneuse, d'évolution lentement favorable à l'arrêt
du traitement. Le captopril a la particularité de comporter,
tout comme la D-pénicillamine, un groupe sulfhydryle susceptible
d'induire des lésions glomérulaires extramembraneuses.
Cette complication rare du traitement n'a été rapportée
qu'à l'époque où le captopril était utilisé
à fortes doses (de 300 à 600 mg/j) [32]. Aucun cas de
protéinurie induite n'a été signalé avec
les autres inhibiteurs de l'enzyme de conversion, ni avec le captopril
à doses normales (inférieures à 150 mg/j).
De nos jours, bien au contraire, les inhibiteurs de l'enzyme de conversion
sont utilisés pour réduire les fortes protéinuries,
y compris dans les glomérulonéphrites extramembraneuses
idiopathiques [33].
Hyperkaliémie
L'excrétion urinaire de potassium est régulée
par l'action tubulaire de l'aldostérone, dont la production dépend
principalement des taux plasmatiques de potassium et d'angiotensine
II. L'inhibition, au cours d'un traitement par inhibiteurs de l'enzyme
de conversion, de la synthèse d'angiotensine II par la zone glomérulée
cortico-surrénalienne se traduit donc par une réduction
de l'excrétion urinaire du potassium. Chez les sujets à
fonction rénale normale, l'élévation de la kaliémie
résultant du traitement par inhibiteurs de l'enzyme de conversion
est généralement modeste, inférieure à 0,5
mmol/l. La survenue d'une hyperkaliémie (définie par une
kaliémie supérieure à 5 mmol/l) est un événement
peu fréquent (environ 10 % des patients) avec, comme principaux
facteurs de risque, l'insuffisance rénale, un âge avancé
et l'usage simultané (contre-indiqué) d'anti-inflammatoires
non stéroïdiens ou de diurétiques épargneurs
de potassium [34].
Insuffisance rénale aiguë
Chez certains patients ayant une pression de perfusion intrarénale
réduite, le système rénine-angiotensine local est
activé : l'angiotensine II, en augmentant les résistances
de l'artériole efférente, permet de maintenir un régime
de pression hydrostatique satisfaisant au sein des capillaires glomérulaires
en amont, propre à maintenir une filtration glomérulaire
efficace. Les principales circonstances où le débit de filtration
glomérulaire peut être dépendant du système
rénine-angiotensine sont la sténose bilatérale des
artères rénales, la néphro-angiosclérose sévère,
la polykystose rénale, l'hypertension artérielle maligne
et l'insuffisance cardiaque. Dans ces cas, lorsqu'un traitement par inhibiteurs
de l'enzyme de conversion est institué, la production d'angiotensine
II diminue rapidement et il est possible d'observer, en quelques jours,
une élévation rapide de la créatininémie qui
traduit une chute du débit de filtration glomérulaire. Chez
les patients porteurs d'une sténose artérielle rénale
pré-occlusive, une baisse excessive de la pression artérielle
systémique peut favoriser la survenue d'une thrombose artérielle,
mais cet événement, parfois associé à une
poussée d'insuffisance rénale aiguë, n'est certainement
pas propre aux inhibiteurs de l'enzyme de conversion [35]. Il est donc
vivement conseillé de mesurer la créatininémie 3
jours après le début d'un traitement par inhibiteurs de
l'enzyme de conversion, en particulier dans les situations à risque
évoquées plus haut, qu'elles soient connues ou suspectées.
Le dosage de la créatininémie doit être répété
au bout de 3 semaines, ce qui permet d'identifier quelques cas d'insuffisance
rénale aiguë retardée, notamment chez les patients
âgés et/ou athéromateux.
En réalité, la plupart des insuffisances rénales
aiguës traitées par inhibiteurs de l'enzyme de conversion
surviennent à distance du début du traitement, dans une
circonstance où le débit de filtration glomérulaire
devient transitoirement dépendant du système rénine-angiotensine
: la déshydratation, en rapport le plus souvent avec des pertes
digestives importantes. Les patients les plus sensibles à cet
événement sont âgés, athéromateux,
porteurs d'une insuffisance rénale chronique et soumis à
un traitement diurétique. Lorsque l'insuffisance rénale
aiguë survient, il est classique d'évoquer la possibilité
d'une sténose bilatérale des artères rénales,
en fait rarement retrouvée (10 % des cas) [36]. Le traitement
repose sur l'arrêt des diurétiques et des inhibiteurs de
l'enzyme de conversion, et la réhydratation. Le patient doit
savoir appliquer ces mesures de façon préventive, avant
même de consulter son médecin lorsqu'un accident de déshydratation
survient, telle une diarrhée aiguë (encadré).
Les inhibiteurs de l'enzyme de conversion sont-ils
néphroprotecteurs ?
Ralentir, voire prévenir, la progression des néphropathies
chroniques vers l'insuffisance rénale terminale est un objectif
important de santé publique et un défi constant pour le
néphrologue.
Chez l'animal rendu insuffisant rénal par réduction néphronique
chirurgicale, les glomérules restants (initialement sains) sont
soumis à des conditions hémodynamiques particulières
: vasodilatation des artérioles afférentes exposant davantage
les capillaires glomérulaires à la pression artérielle
systémique afin d'augmenter la pression intraglomérulaire
pour améliorer in fine la filtration glomérulaire.
Ces conditions hémodynamiques favorisent à long terme
l'apparition et l'extension de lésions histologiques de hyalinose
segmentaire des glomérules aboutissant à une perte supplémentaire
de néphrons, qui s'associe à la progression de l'urémie
[37]. L'hyperpression intraglomérulaire est donc un mécanisme
adaptatif délétère à long terme. Or, les
inhibiteurs de l'enzyme de conversion réduisent la pression intraglomérulaire
par deux mécanismes indépendants (baisse de la pression
artérielle systémique et levée du tonus vasoconstricteur
exercé par l'angiotensine II au niveau des artérioles
efférentes glomérulaires) qui permettent de ralentir la
progression de l'insuffisance rénale chez l'animal [38]. C'est
à partir de ces constatations expérimentales qu'est né,
au cours de la dernière décennie, le concept de «
néphroprotection pharmacologique » induite par les inhibiteurs
de l'enzyme de conversion, qui a ouvert un vaste champ d'investigations
cliniques chez l'homme. Signalons ici que, indépendamment de
leurs effets hémodynamiques, les inhibiteurs de l'enzyme de conversion
pourraient contribuer à la néphroprotection en limitant
la prolifération des cellules mésangiales et la production
locale de médiateurs profibrogènes.
Inhibiteurs de l'enzyme
de conversion, pression intraglomérulaire et protéinurie
Chez l'homme, la pression intraglomérulaire n'est pas mesurable
par le clinicien mais, en revanche, ses variations peuvent être
indirectement évaluées : le débit de protéinurie
est augmenté lorsque la pression intraglomérulaire s'élève
et diminué lorsqu'elle baisse. Il est d'ailleurs bien établi
à présent que l'existence d'une hypertension artérielle
et celle d'une forte protéinurie sont des facteurs de risque
indépendants de la dégradation rapide de la fonction rénale,
probablement liés à une pression intraglomérulaire
excessive [39]. Si l'objectif final d'un traitement néphroprotecteur
est de ralentir la progression de la néphropathie, les objectifs
intermédiaires logiques sont donc une diminution de la pression
artérielle systémique et de la protéinurie, reflétant
indirectement la baisse de la pression intraglomérulaire (figure
3). Les inhibiteurs de l'enzyme de conversion permettent de
réduire la protéinurie d'environ 30 % chez l'homme, avant
toute baisse significative de la pression artérielle. Au-delà,
chaque réduction de 1 % de la pression artérielle s'accompagne
d'une diminution supplémentaire de 1,5 % de la protéinurie
[40] (figure 4). L'effet
maximal est observé au bout de 1 mois de traitement, ce qui suggère
que le mécanisme de cette action antiprotéinurique n'est
pas exclusivement hémodynamique. L'effet antiprotéinurique
est renforcé, à pression artérielle équivalente,
par un régime limité en sodium et la coprescrition d'un
diurétique ou de certains inhibiteurs calciques non dihydropyridiniques
[41]. En pratique néphrologique, les inhibiteurs de l'enzyme
de conversion sont utilisés à titre purement symptomatique
pour réduire la protéinurie au cours des syndromes néphrotiques
chroniques. Lorsque la fonction rénale est initialement normale,
un effet néphroprotecteur à long terme est possible mais
non formellement établi [42, 43].
Inhibiteurs de l'enzyme de conversion et progression
des néphropathies :
résultats des études cliniques
Depuis le début des années 90, plusieurs études
cliniques humaines contrôlées ont montré le rôle
néphroprotecteur des inhibiteurs de l'enzyme de conversion au
cours de la néphropathie diabétique, puis ont suggéré
un bénéfice analogue au cours des néphropathies
non diabétiques.
Néphropathies diabétiques
Chez les patients diabétiques de type 1, normotendus
et micro-albuminuriques, les inhibiteurs de l'enzyme de conversion réduisent
de 43 % le risque de progression vers un stade plus évolué
de la néphropathie diabétique, défini par une protéinurie
dosable par les méthodes conventionnelles. Dans ce groupe de patients,
un bénéfice sur la fonction rénale à long
terme est possible mais reste à démontrer par des études
plus longues. Chez les patients diabétiques de type 1 protéinuriques
et insuffisants rénaux modérés (créatininémie
inférieure à 220 mmol/l), les inhibiteurs de l'enzyme de
conversion permettent, indépendamment du contrôle de la pression
artérielle, de ralentir la progression de l'insuffisance rénale
[44] (figure 5).
Chez les patients diabétiques de type 2 normotendus et micro-albuminuriques,
les inhibiteurs de l'enzyme de conversion permettent de stabiliser de
façon durable la fonction rénale, sans modifier la pression
artérielle [45]. Chez ceux qui sont hypertendus avec micro-albuminurie,
les inhibiteurs de l'enzyme de conversion confèrent probablement
une néphroprotection supérieure à celle obtenue
par les autres antihypertenseurs. Aucune étude contrôlée
spécifique satisfaisante n'a évalué le cas des
diabétiques de type 2 avec protéinurie et/ou insuffisance
rénale ; beaucoup appliquent dans ce cas, peut-être à
tort, les résultats obtenus dans le diabète de type 1.
Néphropathies non diabétiques
Plusieurs études contrôlées, effectuées
chez des insuffisants rénaux non diabétiques, suggèrent
un effet néphroprotecteur des inhibiteurs de l'enzyme de conversion,
indépendant de la baisse de la pression artérielle [46-50].
Cet effet est marqué en cas de protéinurie initialement
élevée (supérieure à 3 g/j) mais n'est pas
démontré lorsque la protéinurie est faible (inférieure
à 1 g/j), probablement parce que la progression de l'insuffisance
rénale chronique est plus lente dans ce groupe et/ou que la glomérulosclérose
n'est pas le principal déterminant de la progression, comme par
exemple au cours de la polykystose rénale [51]. Cependant, plusieurs
biais méthodologiques doivent être pris en compte dans l'analyse
des résultats. Dans la plupart de ces études, la pression
artérielle était légèrement mieux contrôlée
dans le groupe traité par inhibiteurs de l'enzyme de conversion
que dans le groupe recevant un placebo ou, plus rarement, équivalente
dans les deux groupes mais insuffisamment réduite : 144/88 mmHg
dans l'étude GISEN [48], alors que les recommandations de la Modification
of diet in renal disease study (MDRD) sont de 125/75 mmHg pour les
insuffisants rénaux avec forte protéinurie [51]. Dans tous
les cas, les inhibiteurs de l'enzyme de conversion sont favorisés
: leur action antiprotéinurique apparaît avant même
toute réduction de la pression artérielle, tandis que celle
des traitements conventionnels ne se manifeste qu'après une réduction
suffisante de la pression artérielle. On pourrait donc supposer
que, si une baisse assez forte de la pression artérielle avait
été obtenue dans les deux groupes, les inhibiteurs de l'enzyme
de conversion et les traitements conventionnels auraient probablement
abouti à une réduction comparable de la protéinurie
et au même effet néphroprotecteur. Il faut néanmoins
reconnaître que réduire la pression artérielle d'un
insuffisant rénal protéinurique jusqu'à 125/75 mmHg
n'est pas, en pratique, chose aisée et que, pour ce faire, nombre
de cliniciens jugent le recours aux inhibiteurs de l'enzyme de conversion
très utile, en association le plus souvent à un diurétique
et à un autre antihypertenseur [52].
Utilisation des inhibiteurs de l'enzyme de conversion
et insuffisance rénale : règles de prudence
* Écarter la possibilité d'une sténose
bilatérale des artères rénales et d'une coarctation
aortique.
* Prescription initiale :
commencer par de faibles doses (par exemple,
énalapril 2,5 mg/jour) si lésions vasculaires intrarénales
(néphro-angiosclérose, diabète) et si insuffisance
rénale chronique ;
vérifier l'absence de déshydratation
clinique ;
ne pas commencer simultanément un
traitement par inhibiteurs de l'enzyme de conversion et diurétiques
à fortes doses.
* En cas de risque d'insuffisance rénale aiguë
précoce, effectuer deux contrôles lors du premier mois de
traitement :
à J 3, diurèse, kaliémie
et créatininémie ;
à J 30, kaliémie et créatininémie.
* Adaptation posologique : vérifier l'efficacité
du traitement (pression artérielle ± protéinurie) à
J 30 et décider ou non d'une augmentation progressive de la posologie.
Vérifier à nouveau la créatininémie et la
kaliémie 3 semaines plus tard.
* En cas d'éventuelle insuffisance rénale
aiguë tardive, informer le patient des situations à risque
:
il doit interrompre le traitement en cas
de déshydratation aiguë (diarrhée, vomissements) et
consulter ;
s'il y a coprescrition de diurétiques,
il doit avoir un contact médical en cas de perte de poids excessive
ou de vertiges orthostatiques ;
les anti-inflammatoires non stéroïdiens
sont à exclure formellement.
CONCLUSION
Remerciements
Les auteurs remercient Marie-Christine Epaillard pour son aide précieuse.
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