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Syndromes lymphoprolifératifs avec autoimmunité : un défaut de régulation de l’apoptose lymphocytaire


Médecine thérapeutique. Volume 3, Numéro 8, 675-80, Octobre 1997, Mécanisme des maladies


Résumé  

Auteur(s) : F. Rieux-Laucat, J.-P. de Villartay, F. Le Deist, .

Résumé : L’apoptose est une mort cellulaire programmée, morphologiquement reconnaissable, contrôlée par un ensemble de gènes qui ont été particulièrement bien conservés au cours de l’évolution depuis les nématodes jusqu’à l’homme en passant par la drosophile. La cellule en apoptose se caractérise par des modifications membranaires, cytoplasmiques et nucléaires, en particulier, la dégradation de l’ADN internucléosomique, qui permettent aux biologistes de mesurer qualitativement ou quantitativement ce phénomène. L’apoptose est donc une mort cellulaire physiologique qui intervient au cours du développement, dans l’homéostasie, les systèmes de défense et dans le vieillissement [1]. C’est au début des années 80 qu’a été mise en évidence la mort par apoptose des thymocytes traités par les glucocorticoïdes [2]. Il est maintenant établi que l es thymocytes immatures qui « échouent à l’apprentissage » du soi et du non-soi dans le thymus (et sont donc potentiellement autoréactifs) sont éliminés (sélection négative) et meurent par apoptose [3]. En périphérie, ce programme de mort est « réveillé » sur les cellules cibles par la cellule cyto-toxique ainsi que sur les lymphocytes activés, permettant un contrôle de la réponse immune et l’établissement d’une tolérance périphérique vis-à-vis des clones autoréactifs [4]. Un défaut d’apoptose pourrait ainsi être la cause de l’émergence de lymphocytes autoréactifs. Certaines maladies autoimmunes pourraient être liées à un défaut d’apoptose lymphocytaire. Ce dernier serait secondaire à une anomalie d’un effecteur de l’apoptose (un récepteur, son ligand, des molécules responsables de la transmission du signal de mort cellulaire). Les syndromes lymphoprolifératifs associés à des défauts d’apoptose induite par Fas sont décrits aujourd’hui selon deux types de défauts génétiques : – des mutations qui touchent les deux allèles du gène Fas (homozygote ou double hétérozygote) et provoquent un défaut complet d’apoptose ; – des mutations hétérozygotes du gène Fas qui provoquent des défauts variables d’apoptose et représentent le facteur ou un cofacteur responsable de la maladie. Les défauts de Fas ont donc des conséquences de deux ordres : directe, le syndrome lymphoprolifératif, et indirecte, la facilitation d’une auto-immunité latente. Enfin, il faut souligner que nous avons observé et qu’il a été rapporté des cas identiques de syndromes lymphoprolifératifs sans défauts de Fas ni de FasL [25], suggérant que des altérations d’autres voies d’apoptose lymphocytaire pourraient conduire à la même maladie.

Mots-clés : Fas, apoptose, lymphoprolifération, auto-immunité.

Illustrations

ARTICLE

L'apoptose est une mort cellulaire programmée, morphologiquement reconnaissable, contrôlée par un ensemble de gènes qui ont été particulièrement bien conservés au cours de l'évolution depuis les nématodes jusqu'à l'homme en passant par la drosophile. La cellule en apoptose se caractérise par des modifications membranaires, cytoplasmiques et nucléaires, en particulier, la dégradation de l'ADN internucléosomique, qui permettent aux biologistes de mesurer qualitativement ou quantitativement ce phénomène. L'apoptose est donc une mort cellulaire physiologique qui intervient au cours du développement, dans l'homéostasie, les systèmes de défense et dans le vieillissement [1].

C'est au début des années 80 qu'a été mise en évidence la mort par apoptose des thymocytes traités par les glucocorticoïdes [2]. Il est maintenant établi que les thymocytes immatures qui « échouent à l'apprentissage » du soi et du non-soi dans le thymus (et sont donc potentiellement autoréactifs) sont éliminés (sélection négative) et meurent par apoptose [3]. En périphérie, ce programme de mort est « réveillé » sur les cellules cibles par la cellule cytotoxique ainsi que sur les lymphocytes activés, permettant un contrôle de la réponse immune et l'établissement d'une tolérance périphérique vis-à-vis des clones autoréactifs [4]. Un défaut d'apoptose pourrait ainsi être la cause de l'émergence de lymphocytes autoréactifs. Certaines maladies autoimmunes pourraient être liées à un défaut d'apoptose lymphocytaire. Ce dernier serait secondaire à une anomalie d'un effecteur de l'apoptose (un récepteur, son ligand, des molécules responsables de la transmission du signal de mort cellulaire).

Récepteurs de l'apoptose : Fas et famille du TNF récepteur

Si l'apoptose peut être induite par des stimuli variés tels que les radiations, la suppression de facteurs de croissance ou l'utilisation de drogues, elle peut également être déclenchée par des récepteurs membranaires spécialisés dans l'induction de la mort cellulaire. En particulier deux récepteurs appartenant à la famille du TNF (tumor necrosis factor) récepteur (TNFR), le TNFR de type 1 (TNFR1) et Fas (ou CD95/Apo-1), ont été décrits comme des molécules déclenchant l'apoptose lymphocytaire après interaction avec leur ligand naturel ou un anticorps monoclonal agoniste [5]. Alors que leur homologie de structure extracytoplasmique (domaines riches en cystéine) définit leur appartenance à la famille du TNFR, ils se distinguent des autres membres par leur domaine cytoplasmique similaire, appelé domaine de mort (death domain). Ce domaine permet l'interaction du TNFR1 et de Fas avec des molécules intracytoplasmiques possédant également un domaine de mort. Ces interactions protéiques sont les premières étapes d'assemblage d'un véritable complexe moléculaire responsable de l'induction de l'apoptose (DISC, death inducing signaling complex) [6-8] (figure 1). Récemment, deux nouveaux membres de la famille du TNFR, DR3 et DR4 (death receptor 3 et 4), contenant un domaine de mort ont été décrits chez l'homme [9-11], définissant ainsi une sous-famille de protéines avec domaine de mort (TNFR1 et Fas pouvant alors être appelés respectivement DR1 et DR2). Tous les ligands connus de ces protéines, TNF, Fas ligand (FasL), TRAIL (TNF-related apoptosis inducing ligand), ligand de DR4, appartiennent à la famille du TNF (le ligand, de DR3 encore inconnu devant probablement suivre cette règle). Hormis l'interaction Fas-FasL, le rôle de ces récepteurs dans la régulation de la réponse immune n'est pas déterminé.

Fas est une glycoprotéine membranaire de type 1 de 45 kDa. Le gène unique codant pour cette protéine est fortement exprimé dans les organes lymphoïdes secondaires, le thymus, le foie, le cœur et les ovaires. La molécule Fas est exprimée sur les lymphocytes T activés et transmet le signal d'apoptose après interaction avec son ligand ou un anticorps anti-Fas [4].

FasL est une glycoprotéine de type 2 de 40 kDa. Cette protéine est exprimée dans les tissus lymphoïdes et au niveau du testicule, du poumon, de l'intestin grêle et de la cavité antérieure de l'œil. Présente à la surface des lymphocytes T activés et des cellules NK, FasL existe également sous forme soluble après protéolyse de la forme membranaire. Cette protéine, active sous forme d'un homotrimère, induit l'apoptose sur les cellules qui expriment Fas. Sur les lymphocytes T activés, FasL peut agir en trans (pour tuer une cible) ou en cis (suicide du lymphocyte). Son expression constitutive dans certains tissus, tels que la chambre antérieure de l'œil ou l'utérus, définit des régions protégées où toute prolifération lymphocytaire est abolie [12].

Modèle animal de défaut d'apoptose

Deux modèles murins sont illustratifs du rôle de Fas et de FasL dans le maintien de la tolérance périphérique : les souris lpr et gld présentent une maladie auto-immune proche du lupus érythémateux disséminé (glomérulonéphrite à complexes immuns, vascularite, hypergammaglobulinémie, auto-anticorps sériques) associée à un syndrome lymphoprolifératif caractérisé par l'accumulation dans les organes lymphoïdes périphériques de lymphocytes T CD4­ CD8­ portant un récepteur T pour l'antigène alpha /beta [13]. Dans ces deux lignées, ont été identifiées respectivement des anomalies des molécules Fas [14] et de FasL [15]. Chez la souris lpr, l'insertion d'un transposon dans le deuxième intron du gène Fas entraîne un épissage anormal de l'ARN messager et l'arrêt prématuré de la transcription du gène. La conséquence finale de cette mutation est une réduction quasi complète de l'expression de Fas à la membrane. Chez la souris gld, une mutation ponctuelle dans l'exon codant pour le domaine extracellulaire de FasL conduit à la synthèse d'une protéine anormale ne pouvant se lier à son récepteur Fas. Une troisième lignée, appelée lprcg, présente une mutation ponctuelle dans l'exon codant pour la portion intracytoplasmique de Fas aboutissant à l'expression d'une protéine modifiée incapable de transmettre un signal d'apoptose [4]. Toutes ces mutations s'exprimant selon un mode récessif, les souris hétérozygotes présentent un phénotype sain. La souris totalement déficiente pour Fas (Fas­/­), générée après inactivation du gène correspondant in vitro sur des cellules embryonnaires, présente un phénotype encore plus sévère avec une apparition plus précoce des symptômes et une durée de vie réduite [16]. De plus, cette souris mutante développe une hépatomégalie sans pour autant présenter de défaut des fonctions hépatiques. La responsabilité de la mutation du gène Fas dans le syndrome de la souris lpr a été définitivement prouvée par la disparition de la maladie après expression, par transgenèse, du gène Fas sauvage. Enfin, il est important de noter que la sévérité des manisfestations autoimmunes varie en fonction du fonds génétique de ces souris.

Défaut d'apoptose chez l'homme

Les caractéristiques cliniques et immunologiques de trois patients présentant un syndrome lymphoprolifératif non malin avec manisfestations auto-immunes évoquaient un phénotype identique à celui de la souris lpr [17, 18]. Le premier patient est une petite fille de 1 an née de parents consanguins et les deux autres (patients 2 et 3 par la suite) sont frère et sœur âgés respectivement de 12 et 9 ans et nés de parents non consanguins. Ces trois patients présentent une hépatosplénomégalie, une hyperlymphocytose T dans le sang périphérique, une hypergammaglobulinémie sérique touchant les isotypes IgG et IgA et des manifestations autoimmunes à des degrés variables. Chez le patient 1, des auto-anticorps anti-muscle lisse et anticardiolipides sont détectés sans retentissement clinique. Inversement, une anémie hémolytique et une thrombocytopénie sont retrouvées chez le patient 3 et sont associées à la présence d'anticorps sériques antiglobules rouges et antiplaquettes (anti-gp1b). La lymphoprolifération T parfois sévère et rebelle aux traitements immunosuppresseurs est caractérisée par l'accumulation d'une population T double négative inhabituelle CD3+, TcR alpha /beta , CD4­, CD8­.

Par analogie avec le modèle murin, nous avons recherché un défaut d'apoptose induite par Fas chez ces patients. Une absence d'expression de la molécule Fas liée à une mutation homozygote du gène Fas a été observée sur les lymphocytes du patient 1. Cette mutation est transmise génétiquement, chacun des deux parents étant hétérozygote pour la mutation et sain. L'observation d'une hépatosplénomégalie néonatale chez cet enfant suggère un début anténatal du syndrome lymphoprolifératif. Une greffe de moelle osseuse a permis la rémission complète de ce syndrome [19].

Les patients 2 et 3 présentaient un défaut partiel d'apoptose induite par Fas (l'expression de la protéine étant normale). Une mutation hétérozygote du gène Fas a été caractérisée et retrouvée chez la mère. Toutefois, aucune anomalie de l'apoptose lymphocytaire n'a été mise en évidence in vitro chez celle-ci. En revanche, le père, sain également, présente un défaut partiel d'apoptose (intermédiaire entre celui des enfants et d'un sujet contrôle). Cela suppose qu'une mutation est héritée du père et qu'elle affecte un gène codant pour une protéine impliquée dans la signalisation de l'apoptose induite par Fas (plusieurs gènes candidats sont en cours d'étude). Alors que le syndrome lymphoprolifératif de ces enfants est moins sévère que celui présenté par le patient 1, l'un d'eux a présenté des manifestations autoimmunes importantes (anémie hémolytique et thrombocytopénie sévères) [18]. À la suite de ces descriptions, quinze autres cas de syndrome lymphoprolifératif avec auto-immunité ont été rapportés, décrivant douze nouvelles mutations [20-22]. Ces travaux soulignent l'homogénéité clinique et immunologique des conséquences des mutations du gène Fas (lymphadénopathie, splénomégalie, hypergammaglobulinémie, accumulation de lymphocytes T DN) ainsi que le rôle charnière du domaine de mort dans lequel se situent plus de 70 % des mutations décrites (dix des quatorze mutations publiées à ce jour) (figure 2). Parmi ces quinze cas, quatorze semblent être la conséquence de mutations d'un seul allèle du gène Fas.

Hypothèses et mécanismes

Il est aisé de comprendre cette maladie lorsque les deux allèles du gène Fas sont défectueux et qu'aucune molécule fonctionnelle n'est produite. Un défaut complet d'apoptose entraîne une lymphoprolifération. Il est plus délicat d'expliquer l'apparition du syndrome quand une protéine mutée est synthétisée en même temps qu'une protéine fonctionnelle, comme cela se produit chez les patients porteurs d'une mutation hétérozygote du gène Fas. Deux hypothèses permettent d'expliquer cette observation.

Dans la première hypothèse, la protéine mutée interfère avec la protéine normale, produisant un effet trans dominant négatif. La molécule Fas devant être trimérisée pour induire l'apoptose, un trimère sur huit est alors fonctionnel si une protéine mutée est exprimée. Cette hypothèse bute cependant sur deux objections majeures :

­ une molécule Fas non fonctionnelle est exprimée chez la souris lprcg hétérozygote qui ne présente par ailleurs aucun défaut. Il est malgré tout concevable que certaines mutations, situées dans le domaine de mort, entraînent l'expression d'une protéine mutée ayant un effet trans dominant négatif, alors que d'autres restent récessives (la protéine mutée, trop instable, n'étant pas exprimée à la membrane) ;

­ en conséquence, le parent conducteur doit présenter un défaut d'apoptose lymphocytaire. Ceci a été montré dans seulement deux familles parmi les onze susceptibles d'être les vecteurs d'une mutation hétérozygote. De plus, l'absence de syndrome lymphoprolifératif chez le parent conducteur reste inexpliquée.

La seconde hypothèse suppose que cette maladie soit la conséquence d'un défaut digénique, les deux gènes incriminés codant pour des protéines impliquées dans l'induction de l'apoptose. Elle est illustrée par la deuxième famille de notre observation. Le père a transmis une mutation (indépendante du gène Fas) responsable d'une diminution de l'apoptose induite par Fas (mesurée in vitro). Associée à la mutation de Fas d'origine maternelle (paradoxalement sans effet sur l'apoptose), elle provoque l'apparition d'un syndrome lymphoprolifératif chez les enfants qui ont reçu les deux mutations. À l'inverse de ce cas extrême, il est possible d'envisager que la mutation d'un deuxième gène soit silencieuse sur l'apoptose des lymphocytes du parent conducteur, alors qu'elle aggrave une mutation du gène Fas (responsable d'un défaut partiel d'apoptose) provoquant l'apparition de la maladie. Loin d'exclure la première hypothèse, la seconde permet d'expliquer l'absence de signes cliniques ou biologiques chez les parents.

Par analogie avec le modèle animal, nous pouvions raisonnablement anticiper l'existence de patients atteints d'un défaut de FasL. Curieusement, le seul cas de mutation hétérozygote de FasL décrit présente un tableau clinique et immunologique différent [23].

Il est surprenant que d'autres molécules impliquées dans l'activation du programme d'apoptose lymphocytaire, telles que le TNF par exemple, ne le soient pas dans ce type de syndrome lymphoprolifératif avec auto-immunité. En particulier, les souris rendues génétiquement déficientes en TNFR1 ou en TNFR2 ne présentent pas de syndrome lymphoprolifératif ni de manifestations auto-immunes. Ceci implique une délimitation précise du rôle joué par chacun des récepteurs responsables d'apoptose. Le rôle de l'interaction Fas-FasL semble ainsi dévolu au contrôle de la prolifération des lymphocytes autoréactifs [24] (figure 3). L'expression constitutive du gène Fas dans certains organes comme le cœur ou le foie appelle certaines remarques. En particulier, il est frappant de noter qu'aucun défaut « extralymphocytaire » n'est observé chez les malades. Ceci suggère que Fas n'a aucun rôle dans la formation et le maintien de ces organes ou qu'il existe d'autres voies de contrôle supplétives. De même, il semble, au moins chez la souris, que la forte expression de Fas sur les thymocytes n'ait pas d'effet sur la sélection négative thymique alors que, paradoxalement, 95 % des lymphocytes en formation meurent par apoptose dans cet organe. D'autres molécules apoptotiques (telles DR3 et DR4) ou anti-apoptotiques (les molécules de la famille Bcl-2 par exemple) interviennent également dans la régulation de l'homéostasie lymphocytaire. L'interdépendance et la redondance de ces multiples voies ne sont pas encore bien déterminées et peuvent varier en fonction du type ou de l'état d'activation cellulaire.

CONCLUSION

Les syndromes lymphoprolifératifs associés à des défauts d'apoptose induite par Fas sont décrits aujourd'hui selon deux types de défauts génétiques :

­ des mutations qui touchent les deux allèles du gène Fas (homozygote ou double hétérozygote) et provoquent un défaut complet d'apoptose ;

­ des mutations hétérozygotes du gène Fas qui provoquent des défauts variables d'apoptose et représentent le facteur ou un cofacteur responsable de la maladie.

Les défauts de Fas ont donc des conséquences de deux ordres : directe, le syndrome lymphoprolifératif, et indirecte, la facilitation d'une auto-immunité latente. Enfin, il faut souligner que nous avons observé et qu'il a été rapporté des cas identiques de syndromes lymphoprolifératifs sans défauts de Fas ni de FasL [25], suggérant que des altérations d'autres voies d'apoptose lymphocytaire pourraient conduire à la même maladie.

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