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Syndrome aigu inflammatoire fébrile du scrotum chez un diabétique : une urgence urologique


Médecine thérapeutique. Volume 4, Numéro 9, 749-52, Novembre 1998, Cas clinique


Résumé  

Auteur(s) : Arnaud Méjean, Yann-Pierre Codet, Diane Damotte, Karim Tasi, Yves Chrétien, Bertrand Dufour, .

Résumé : Monsieur Z, 65 ans, diabétique insulinorequérant, tabagique à 45 paquets-année, avec un antécédent de pancréatite chronique d'origine éthylique, est hospitalisé pour un abcès du scrotum et une fièvre à 40 °C. Il présentait depuis un mois des signes d'hyperglycémie (polyuropolydypsie, amaigrissement, asthénie) alors qu'il était traité par deux injections quotidiennes d'une insuline semi-lente (34 unités le matin, 30 unités le soir). Il avait été admis en urgence quatre jours auparavant (en médecine interne), pour une douleur scrotale bilatérale, une rougeur et une inflammation avec une hyperleucocytose (17 000/mm3) à polynucléaires neutrophiles (90 %). Le diagnostic d'orchite bilatérale a été évoqué et un traitement par oxacilline a été administré. Dans les 48 heures qui ont suivi, on a noté une majoration des signes locaux avec une augmentation de l'inflammation et des douleurs et l'apparition en surface d'une zone cutanée lustrée. La température était à 39-40 °C et l'hyperleucocytose à 19 800/mm3. L'antibiothérapie a été modifiée, associant une céphalosporine de 3e génération et une fluoroquinolone par voie veineuse. Devant l'aggravation des signes, le patient a été adressé 24 heures plus tard en urologie. À l'arrivée, l'examen a révélé des lésions intéressant la totalité du scrotum avec douleurs, rougeurs, suintements nauséabonds perlant en gouttelettes, sphacèles, crépitations neigeuses et zone cutanée nécrotique de 4 cm (figure 1). La fièvre montait à 39,8 °C sans signes de choc mais on notait des marbrures aux membres inférieurs ; il n'y avait pas de signes digestifs, l'abdomen était souple et la région anale normale. L'hyperleucocytose était à à 25 600/mm3. Des prélèvements à visée bactériologique ont été effectués : hémocultures, mise en culture de peau scrotale, prélèvement de liquide suintant sur milieu aérobie et anaérobie (injection sous-cutanée de 1 ml de sérum physiologique puis aspiration immédiate et mise en culture). Ils mettront en évidence une flore multiple associant Escherichia coli, streptocoques, Bacteroides, staphylocoques et Clostridium difficile. Les principaux paramètres biologiques sont indiqués dans le tableau. Le patient est opéré en urgence par débridement chirurgical (figure 2) de tous les plans cutanés et sous-cutanés, de la base de la verge à la base de l'anus avec excision très large des tissus nécrosés et douteux, abrasion des berges, lavage à la bétadine diluée, drainage du champ par des lames ondulées de type Delbet et pansement au tulle gras. Les testicules sont enfouis dans la région inguinale. La vessie est drainée par cathéter sus-pubien. Une colostomie iliaque de dérivation est effectuée par voie sous-costale gauche. L'examen anatomopathologique de la pièce opératoire confirme la présence de larges zones sous-cutanées abcédées et nécrotiques avec destruction de l'architecture, dissociation des faisceaux de collagène et musculaire, et infiltration des lobules adipeux sans thrombose vasculaire. Le revêtement épidermique est pratiquement toujours respecté sauf en regard de quelques zones ulcérées qui correspondent aux zones de nécrose cutanée (figure 3). Le patient est suivi en réanimation chirurgicale avec une triple antibiothérapie à large spectre (céphalosporine de 3e génération + fluoroquinolone + métronidazole) et correction des troubles métaboliques. Le pansement est fait tous les jours sous anesthésie générale au bloc opératoire avec excision systématique des tissus atones et douteux, abrasion et parage des berges, lavage et pansement. Au 8e jour, les berges sont toniques et propres et le pansement est alors fait sans anesthésie au lit du patient. On réalise, au 30e jour, des greffes de peau libre en filet prélevée sur la face interne des cuisses au dermatome. Le patient sort de réanimation à la 12e semaine. Des complications ont émaillé l'évolution : une encéphalite virale, une cholécystite alithiasique, une pneumopathie et un ulcère gastro-duodénal. Le rétablissement de la continuité digestive est réalisé à 4 mois par incision élective. Le patient est revu en bonne forme 2 mois plus tard (figure 4).

Mots-clés : gangrène de Fournier, cellulite nécrosante, diabète, fasciite fulminante infectieuse.

Illustrations

ARTICLE

Monsieur Z, 65 ans, diabétique insulinorequérant, tabagique à 45 paquets-année, avec un antécédent de pancréatite chronique d'origine éthylique, est hospitalisé pour un abcès du scrotum et une fièvre à 40 °C. Il présentait depuis un mois des signes d'hyperglycémie (polyuropolydypsie, amaigrissement, asthénie) alors qu'il était traité par deux injections quotidiennes d'une insuline semi-lente (34 unités le matin, 30 unités le soir). Il avait été admis en urgence quatre jours auparavant (en médecine interne), pour une douleur scrotale bilatérale, une rougeur et une inflammation avec une hyperleucocytose (17 000/mm3) à polynucléaires neutrophiles (90 %). Le diagnostic d'orchite bilatérale a été évoqué et un traitement par oxacilline a été administré. Dans les 48 heures qui ont suivi, on a noté une majoration des signes locaux avec une augmentation de l'inflammation et des douleurs et l'apparition en surface d'une zone cutanée lustrée. La température était à 39-40 °C et l'hyperleucocytose à 19 800/mm3. L'antibiothérapie a été modifiée, associant une céphalosporine de 3e génération et une fluoroquinolone par voie veineuse. Devant l'aggravation des signes, le patient a été adressé 24 heures plus tard en urologie.
À l'arrivée, l'examen a révélé des lésions intéressant la totalité du scrotum avec douleurs, rougeurs, suintements nauséabonds perlant en gouttelettes, sphacèles, crépitations neigeuses et zone cutanée nécrotique de 4 cm (figure 1). La fièvre montait à 39,8 °C sans signes de choc mais on notait des marbrures aux membres inférieurs ; il n'y avait pas de signes digestifs, l'abdomen était souple et la région anale normale. L'hyperleucocytose était à à 25 600/mm3.
Des prélèvements à visée bactériologique ont été effectués : hémocultures, mise en culture de peau scrotale, prélèvement de liquide suintant sur milieu aérobie et anaérobie (injection sous-cutanée de 1 ml de sérum physiologique puis aspiration immédiate et mise en culture). Ils mettront en évidence une flore multiple associant Escherichia coli, streptocoques, Bacteroides, staphylocoques et Clostridium difficile. Les principaux paramètres biologiques sont indiqués dans le tableau.
Le patient est opéré en urgence par débridement chirurgical (figure 2) de tous les plans cutanés et sous-cutanés, de la base de la verge à la base de l'anus avec excision très large des tissus nécrosés et douteux, abrasion des berges, lavage à la bétadine diluée, drainage du champ par des lames ondulées de type Delbet et pansement au tulle gras. Les testicules sont enfouis dans la région inguinale. La vessie est drainée par cathéter sus-pubien. Une colostomie iliaque de dérivation est effectuée par voie sous-costale gauche.
L'examen anatomopathologique de la pièce opératoire confirme la présence de larges zones sous-cutanées abcédées et nécrotiques avec destruction de l'architecture, dissociation des faisceaux de collagène et musculaire, et infiltration des lobules adipeux sans thrombose vasculaire. Le revêtement épidermique est pratiquement toujours respecté sauf en regard de quelques zones ulcérées qui correspondent aux zones de nécrose cutanée (figure 3).

Le patient est suivi en réanimation chirurgicale avec une triple antibiothérapie à large spectre (céphalosporine de 3e génération + fluoroquinolone + métronidazole) et correction des troubles métaboliques. Le pansement est fait tous les jours sous anesthésie générale au bloc opératoire avec excision systématique des tissus atones et douteux, abrasion et parage des berges, lavage et pansement. Au 8e jour, les berges sont toniques et propres et le pansement est alors fait sans anesthésie au lit du patient. On réalise, au 30e jour, des greffes de peau libre en filet prélevée sur la face interne des cuisses au dermatome. Le patient sort de réanimation à la 12e semaine. Des complications ont émaillé l'évolution : une encéphalite virale, une cholécystite alithiasique, une pneumopathie et un ulcère gastro-duodénal. Le rétablissement de la continuité digestive est réalisé à 4 mois par incision élective. Le patient est revu en bonne forme 2 mois plus tard (figure 4).

Discussion

En 1883, Fournier publiait le cas d'un homme jeune atteint d'une gangrène génitale rapidement fulminante de cause inconnue [1]. Depuis, de nombreuses publications, concernant le plus souvent des cas rapportés ou des petites séries, ont permis d'améliorer les connaissances sur les causes et la physiopathologie de cette affection. La gangrène de Fournier est une fasciite nécrosante d'origine infectieuse des régions génitale, périnéale ou péri-anale. Avec une incidence estimée entre 1/5 300 et 1/7 500, elle atteint surtout l'homme au-delà de 50 ans avec des extrêmes allant de la période néonatale à 89 ans [2].
Le fait le plus marquant actuellement concerne le mode de présentation, les patients étant presque toujours atteints d'une maladie systémique chronique [3]. Un diabète est présent dans 40 à 60 % des cas et un alcoolisme chronique dans 25 à 50 % [4-6]. Il est donc habituel que les patients aient déjà été pris en charge par des services de médecine. Rajbhandari a montré l'importance de faire rapidement le diagnostic de ces infections rares dans la population diabétique [7]. D'autres circonstances ont été décrites commes l'immunodépression (après transplantation ou chimiothérapie), l'infection par le VIH et la malnutrition notamment en Afrique [8].
La porte d'entrée de l'infection est soit urogénitale (45 % : sténose de l'urètre, traumatisme urétral, biopsies prostatiques, prothèse pénienne, etc.), soit anorectale (33 % : abcès, biopsies rectales, manipulations d'hémorroïdes, carcinome rectal, diverticulite, maladie de Crohn avec fistule, etc.) soit, enfin, cutanée (21 %) [6].
Dans le cas que nous présentons, nous n'avons pas retrouvé la porte d'entrée ce qui, pour Smith, invite à étendre les investigations urologiques à la recherche d'une porte d'entrée infectieuse [3].
La physiopathologie fait intervenir des germes aéro et anaérobies dont la production d'enzymes et de protéines (héparinase, endotoxines, hyaluronidase, streptokinase, etc.) contribue aux différentes phases de la maladie [4]. En revanche, on ne sait pas pourquoi la flore normale contenue dans l'urètre, le rectum ou la peau est capable d'engendrer une infection si sévère. Le retard diagnostique est fréquent [9].
Au début, les signes locaux associent des douleurs scrotales qui s'amplifient, un érythème, un œdème prurigineux qui tend à s'étendre et une sensation de striction scrotale. Les signes généraux précèdent ou accompagnent toujours les signes locaux : fièvre, sensation de malaises, frissons, sueurs voire état de choc. Il est important de reconnaître la maladie à ce stade pour éviter l'extension des lésions. Le contexte prédisposant d'une maladie chronique doit attirer l'attention, surtout lorsqu'un traitement antibiotique ne permet pas l'amélioration des signes cliniques.
Au stade suivant, les signes locaux se modifient avec intensification des douleurs, extension de l'œdème et de l'inflammation et apparition de zones cutanées bronzées, luisantes et succulentes pouvant s'étendre au périnée et à la paroi abdominale. La crépitation neigeuse, traduisant l'emphysème sous-cutané, est présente dans 50 à 62 % des cas. Il faut se rappeler que la gangrène de Fournier débute par une nécrose des tissus sous-cutanés.
Apparaissent ensuite des phlyctènes puis des zones de sphacèles et de nécrose par lesquelles sourd un liquide sale et particulièrement fétide. Les douleurs, à ce stade, diminuent mais les signes généraux s'aggravent avec état de choc, iléus intestinal et altération de la conscience. En l'absence de traitement approprié, le décès survient dans un tableau d'insuffisance polyviscérale.
Un des rares facteurs pronostiques admis par l'ensemble des publications est la précocité du diagnostic et le délai de prise en charge [3, 10]. En cas de doute ou au stade précoce, il peut être complété par des examens radiologiques. Les radiographies sans préparation peuvent révéler un emphysème sous-cutané. L'échographie montre un épaississement des tissus, et surtout la présence de gaz dans la paroi scrotale, ce qui est très suggestif en cas d'absence de crépitation clinique [11]. Elle permet aussi de contrôler la normalité des éléments intrascrotaux qui sont très rarement atteints puisque dépendants d'une vascularisation différente. La tomodensitométrie confirme la présence de gaz mais permet surtout de mieux apprécier l'étendue des lésions [12, 13].
Le diagnostic différentiel est indiqué dans l'encadré. Celui auquel il faut penser d'emblée est l'abcès du contenu scrotal (fonte purulente testiculaire) et la hernie étranglée. Le traitement est de toute façon chirurgical. Par ailleurs, il faut bien distinguer la gangrène de Fournier d'une épididymite. Le diagnostic d'orchi-épididymite bilatérale est souvent posé par excès. Or dans la plupart des cas, l'épididymite est isolée et unilatérale en rapport avec une infection rétrograde à point de départ urétral. Le testicule est rarement atteint et de fait le terme d'orchi-épididymite est abusif puisque seul l'épididyme est atteint. Le diagnostic est avant tout clinique et échographique. Enfin, les atteintes microvasculaires du scrotum dans le cadre de vascularites sont exceptionnelles. Leur aspect clinique est proche des atteintes infectieuses et la biopsie peut faciliter le diagnostic [14]. Le traitement non chirurgical est une corthicothérapie à fortes doses.
Le traitement de la gangrène de Fournier associe, hormis celui de la cause quand elle est identifiable, un débridement chirurgical dont l'importance est fonction du degré d'extension des lésions initiales, et donc du retard diagnostique, associé à une triple antibiothérapie large. L'évolution doit être suivie particulièrement suivant trois axes : la prise en charge postopératoire en réanimation avec correction des troubles métaboliques, nombreux chez ces patients fragiles ; la détersion appropriée des lésions, au bloc opératoire, sous anesthésie générale, les jours suivant le débridement initial pour parfaire l'excision des tissus infectés et des berges ; la réalisation d'une colostomie de dérivation dans les gangrènes étendues pour éviter la souillure fécale du site d'excision et autoriser des pansements propres. La reconstruction par greffe ou plastie de peau n'est pas toujours nécessaire, elle dépend de l'importance du débridement.
L'oxygénothérapie hyperbare a fait l'objet de quelques publications dont certaines en rapportent les mérites [15]. Cependant ces publications sont toutes rétrospectives comme celle d'Hollabaugh qui suggère l'intérêt de l'oxygénothérapie hyperbare mais avec une population partiellement décrite [16] et des lésions très différentes en termes d'extension locale. Aucune étude n'a jamais comparé prospectivement un groupe traité avec ou sans oxygénothérapie. Les bénéfices de celle-ci restent donc actuellement théoriques et discutables.

On retiendra que le débridement chirurgical est toujours la première ligne de traitement associé à l'antibiothérapie à large spectre. Toutefois, le nombre de débridements, l'intensité de l'excision, l'intérêt de la dérivation urinaire et plus encore de la colostomie restent à adapter à chaque cas en fonction de l'extension initiale. Celle-ci est souvent mal appréciée et mal décrite : c'est pourtant à partir d'elle que sera fondé le traitement chirurgical. Soulignons qu'aujourd'hui la mortalité rapportée de la gangrène de Fournier varie de 0 à 80 % avec un pronostic qui reste redoutable, essentiellement dans les formes étendues [3, 17].

ENCADRÉ

Principaux diagnostics différentiels de la gangrène de Fournier (d'après Smith et al. [3])
 
Hernie étranglée
Abcès scrotal
Syndromes d'occlusion vasculaire
Herpès simplex
Balanite ou balanoposthite infectée
Pyoderma gangrenosum
Vascularite allergique
Périartérite noueuse
Érythème migrateur nécrosant (glucagonome)
Ecthyma gangrenosum

CONCLUSION

La gangrène de Fournier est de diagnostic difficile au stade précoce car les lésions cutanées sont minimes alors que la nécrose sous-cutanée est déjà présente. C'est néanmoins à ce stade que le diagnostic devrait être fait le plus souvent par les services de médecine dans lesquels les patients sont hospitalisés ou suivis pour leur maladie systémique chronique. La prise en charge dans un service d'urologie est une grande urgence.

REFERENCES

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2. Hubert J., Fournier G., Mangin P., Punga-Maole M. 1995. Gangrène des organes génitaux externes. Prog Urol 5 : 911-924.

3. Smith G.L., Bunker C.B., Dinneen M.D. 1998. Fournier's gangrene. Br J Urol 81 : 347-355.

4. Spirnack J.P., Resnick M.I., Hampel N., Perski L. 1984. Fournier's gangrene : a report of 20 patients. J Urol 131 : 289-291.

5. Baskin L.S., Carroll P.R., Cattolica E.V., McAninch J.W. 1990. Necrotising soft tissue infections of the perineum and genitalia. Bacteriology, treatment and risk assessment. Br J Urol 65 : 524-529.

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8. McKay T.C., Waters W.B. 1994. Fournier's gangrene as the presenting sign of an undiagnosed human immunodeficiency virus infection. J Urol 152 : 1552-1554.

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