ARTICLE
Données économiques
Une enquête menée fin 1997 a permis d'évaluer le
coût de la progression des ventes annuelles de lecteurs de glycémie
en France [4] : elles sont en effet passées de 50 000 par an en
1993 à 155 000 en 1997, ce qui correspond au renouvellement des
anciens lecteurs, mais surtout à l'augmentation de la prescription
des lecteurs glycémiques chez les patients diabétiques de
type II. Les ventes de bandelettes réactives ont été
évaluées à 235 millions en France en 1997, ce qui,
compte tenu du nombre de lecteurs (évalué à 500 000
la même année), équivaut à une moyenne de 1,3
glycémie capillaire par jour et par lecteur. Compte tenu du tarif
du remboursement par la Sécurité sociale des lecteurs et
des bandelettes, les dépenses pour l'assurance maladie ont ainsi
pu être évaluées de 900 millions à 1 milliard
de francs pour 1997 [4]. On peut cependant espérer que ces dépenses
liées à l'auto-surveillance glycémique pourraient
permettre une économie de santé liée à la
réduction des accidents métaboliques aigus et/ou des complications
chroniques du diabète [5].
Intérêt théorique de l'autosurveillance glycémique
chez le diabétique de type II
Pour certains diabétologues, l'auto-surveillance glycémique
est un outil essentiel dans la prise en charge du diabète de type
II non-insulinotraité [6]. Son rôle serait de permettre la
prise de conscience de l'hyperglycémie le plus souvent asymptomatique,
et ainsi de motiver les patients à se traiter de façon optimale.
Cependant, la mesure de la glycémie à jeun et/ou post- prandiale
au laboratoire peut également permettre au patient de se rendre
compte qu'il est réellement diabétique et qu'il faut faire
quelque chose, si toutefois il a reçu une information correcte
sur l'objectif glycémique permettant d'éviter les complications
chroniques de la maladie.
L'intérêt de l'auto-surveillance glycémique est
de permettre des contrôles plus fréquents, notamment à
des horaires différents, afin de mieux appréhender la variabilité
des chiffres glycémiques dans la journée, en fonction de
l'alimentation et de l'activité physique. Ceci permettrait donc
de vérifier l'efficacité des mesures hygiéno-diététiques,
ou inversement, de souligner les effets néfastes des écarts
de régime, ce qui renforcerait la motivation des patients [7].
En revanche, il n'y a probablement aucun intérêt à
prôner une auto-surveillance glycémique régulière
dans des situations d'échappement thérapeutique où,
malgré ses efforts, le patient relève régulièrement
des glycémies élevées, ce qui pourrait alors constituer
au contraire un élément de découragement. La glycémie
effectuée au laboratoire permet aussi bien de constater le déséquilibre
chronique, et d'amorcer la discussion sur un passage éventuel à
l'insuline.
L'auto-surveillance glycémique présente aussi un intérêt
pour guider la prescription des traitements antidiabétiques oraux
: en effet, la détermination du profil glycémique dans la
journée peut orienter vers l'utilisation d'une classe médicamenteuse
plutôt qu'une autre [7] : par exemple en cas d'hyperglycémie
prédominant le matin à jeun et diminuant dans la journée
pour atteindre des valeurs parfois basses en fin d'après-midi,
on sera plus prudent dans l'utilisation des sulfamides hypoglycémiants,
et on choisira plus volontiers un traitement par biguanides en première
intention, afin de freiner la production hépatique de glucose.
En cas d'hyperglycémie postprandiale, les inhibiteurs des alpha-glucosidases
ou les glinides seraient plus indiqués. Enfin la constatation de
glycémies élevées en fin d'après-midi (17-19
h), traduisant un déficit de l'insulinosécrétion
stimulée par les repas, conduira préférentiellement
à la prescription d'un sulfamide hypoglycémiant [7]. Il
semble en effet que la glycémie mesurée en fin d'après-midi
soit mieux corrélée à l'HbA1c que les glycémies
à jeun [8].
Deux exemples de profils glycémiques différents sont illustrés
dans les figures 1
et 2.
Surtout l'auto-surveillance glycémique permet de contrôler
l'effet des antidiabétiques oraux, en particulier des sulfamides
hypoglycémiants, lors de leur instauration ou d'une intensification
thérapeutique. Elle permet notamment de dépister une tendance
hypoglycémique en fin d'après-midi [8] ou en cas d'activité
physique, et ainsi d'ajuster la posologie de ces traitements.
Enfin, en cas d'affection intercurrente, la pratique d'une glycémie
capillaire permet de dépister précocement un déséquilibre
aigu du diabète. C'est le cas également lors de la prescription
d'un traitement diabétogène, en particulier d'une corticothérapie
où l'aggravation concerne surtout les glycémies postprandiales
et de la journée, plutôt que la glycémie à
jeun.
Dans ces dernières situations d'ajustement thérapeutique
et de dépistage des situations de déséquilibre aigu,
l'auto-surveillance glycémique présente un intérêt
théorique certain, mais transitoire. Sa généralisation
au long cours pour la surveillance quotidienne ou hebdomadaire du diabète
de type II nécessite une évaluation plus précise
de son bénéfice réel : c'est l'objet des études
cliniques mesurant son efficacité en matière d'équilibre
glycémique à long terme.
L'auto-surveillance glycémique est-elle réellement
utile pour améliorer l'équilibre métabolique des
diabétiques de type II ?
Il existe peu d'études cliniques menées selon une méthodologie
suffisamment rigoureuse pour pouvoir permettre de répondre à
cette question. Une méta-analyse reprenant les travaux publiés
sur l'auto-surveillance glycémique chez le diabétique de
type II n'a retenu que cinq études prospectives randomisées
et contrôlées, menées pendant une durée suffisante,
comparant l'efficacité (en terme d'équilibre métabolique)
de l'auto-surveillance glycémique versus les tests urinaires
ou l'absence d'auto-surveillance glycémique chez ces patients [9].
Les résultats de ces études sont résumés dans
le tableau 1. Trois de
ces études [11, 12, 14] ne montrent pas de différence dans
l'équilibre métabolique des sujets pratiquant l'auto-surveillance
glycémique par rapport à ceux utilisant des bandelettes
urinaires, alors que deux études [11, 12] montrent une amélioration
non significative de l'HbA1c et du poids. Une seule étude [13]
conclut au bénéfice de l'autosurveillance glycémique
sur l'équilibre glycémique ; cependant dans cette étude,
le schéma d'optimisation thérapeutique n'était appliqué
que dans le groupe des sujets pratiquant l'autosurveillance glycémique,
ce qui rend l'interprétation de ces résultats délicate.
L'éducation des patients et l'attention des soignants varient en
effet selon que le sujet pratique l'auto-surveillance glycémique
ou non. En l'absence d'une étude prospective réellement
objective comparant l'efficacité de l'autosurveillance glycémique
chez les patients rigoureusement comparables quant à l'éducation
diabétologique reçue et chez qui est appliqué le
même schéma thérapeutique, il est donc impossible
à l'heure actuelle de répondre de façon définitive
à la question de l'efficacité de l'autosurveillance glycémique
chez ces patients. Il n'existe donc actuellement aucune preuve scientifique
que l'auto-surveillance glycémique améliore l'équilibre
glycémique ou la perte de poids chez le diabétique de type
II [15, 16].
Les recommandations officielles actuelles concernant l'auto-surveillance
glycémique chez les diabétiques de type II
En l'absence de preuve formelle de l'efficacité de l'autosurveillance
glycémique chez le diabétique de type II, l'Alfediam (Association
de langue française pour l'étude du diabète et des
maladies métaboliques) [17] et l'Anaes [18] précisent que
« l'ASG n'est pas recommandée de principe pour le suivi
du diabète de type II traité par régime plus ou moins
antidiabétiques oraux. Cependant, l'ASG peut être utile à
titre temporaire pour sensibiliser le patient à l'effet de la diététique
et de l'activité physique, pour déterminer la posologie
d'un traitement sulfamide hypoglycémiant au début de ce
traitement ou pour rechercher un déséquilibre glycémique
aigu en cas de maladie intercurrente ou de prescription d'un traitement
diabétogène ».
L'ADA (American diabetes association) [19] souligne que «
bien que controversée, l'ASG peut être utile chez les patients
diabétiques non traités par l'insuline », sans
toutefois préciser pour quel type de patients l'autosurveillance
glycémique présenterait un intérêt.
L'auto-surveillance glycémique en pratique
La prescription de l'auto-surveillance glycémique doit obligatoirement
être accompagnée d'une formation technique permettant au
patient d'utiliser son lecteur de façon fiable. En France, les
lecteurs glycémiques ont fait l'objet d'une procédure d'homologation
par l'Agence française de sécurité sanitaire des
produits de santé, basée sur leur fiabilité par rapport
aux glycémies veineuses. Il importe de s'assurer que ce lecteur
est bien utilisé par le patient, sans erreur technique (tableau
2) [6], et de vérifier périodiquement (une à
deux fois par an) que les résultats donnés par le lecteur
concordent avec une glycémie veineuse prélevée au
même moment, en sachant toutefois que la glycémie capillaire
sur sang total est inférieure de 15 % à la glycémie
plasmatique [17].
Lorsque l'auto-surveillance est préconisée, la fréquence
et les horaires de l'auto-surveillance glycémique doivent être
précisés en fonction de son indication. Ainsi, on conseillera
une auto-surveillance journalière s'il s'agit d'adapter la posologie
d'un traitement antidiabétique oral ou de dépister un déséquilibre
aigu en cas d'infection intercurrente. Dans une situation d'équilibre
glycémique stable, la fréquence souhaitable des glycémies
capillaires se situe entre deux et quatre contrôles par semaine,
à horaires variables (le matin à jeun, en postprandial,
en fin d'après-midi). Dans tous les cas, le but n'est pas d'effectuer
une surveillance glycémique « contemplative », mais il
est important, pour maintenir la motivation du patient, que cette auto-surveillance
débouche sur une possibilité d'intervention thérapeutique
si les glycémies sortent de l'objectif souhaité. C'est dire
que la prescription de l'auto-surveillance glycémique est indissociable
de l'éducation thérapeutique du patient [6, 7, 20]. Il est
aussi important que le soignant prenne en compte, lors de la consultation,
les résultats des glycémies capillaires, point de départ
d'une discussion avec le patient sur ses difficultés éventuelles
à suivre les conseils donnés et sur les adaptations thérapeutiques
possibles.
CONCLUSION Le
bénéfice de l'auto-surveillance glycémique en terme
d'amélioration de l'équilibre métabolique chez les
patients diabétiques de type II non insulinotraités n'est
pas prouvé, à l'heure actuelle, par des études cliniques
rigoureuses. Ce bénéfice est cependant fortement suspecté
chez certaines catégories de patients, ou dans certaines situations
thérapeutiques. Il doit être évalué précisément
afin de mieux cibler les indications où l'autosurveillance glycémique
présente un intérêt réel. Cette évaluation
peut cependant être difficile, notamment lorsqu'elle nécessite
de préciser le profil psychologique des patients qui semblent tirer
profit de l'auto-surveillance glycémique. En pratique, c'est souvent
l'expérience clinique du médecin formé à la
diabétologie qui permet de sélectionner ces patients candidats
à l'auto-surveillance glycémique. C'est cette même expérience
qui permet d'intégrer la prescription de l'auto-surveillance glycémique
dans une prise en charge éducative globale, conduisant à la
responsabilisation du patient vis-à-vis de sa maladie. REFERENCES
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