ARTICLE
Propriétés et avantages de l'injection
directe d'ADN
C'est la simplicité de sa mise au point, la facilité de
sa mise en uvre et sa remarquable efficacité qui font de
l'immunisation génétique une méthode séduisante
pour la mise au point de nouveaux vaccins.
L'ADN utilisé comme immunogène consiste en un plasmide
bactérien contenant à la fois des séquences procaryotes
nécessaires à sa propagation dans les bactéries et
des séquences eucaryotes nécessaires à l'expression,
chez l'animal in vivo, des gènes ou des antigènes
d'intérêt (figure
1). L'ADN, purifié à partir des bactéries,
est généralement injecté par voie intramusculaire,
en solution saline, au moyen d'une seringue ou par voie intradermique
fixé sur des billes d'or propulsées dans la peau de l'animal
par une sorte de pistolet appelé gene gun. D'autres voies
d'injection (intraveineuse, sous-cutanée, orale, intranasale, intravaginale
et même intrasplénique) ont été testées
et se sont révélées efficaces, mais les voies intramusculaire
et intradermique sont les mieux caractérisées et les plus
utilisées. L'ADN, après être entré dans les
cellules proches du point d'injection, persiste dans celles-ci sous forme
épisomale. Il est ensuite transcrit puis traduit permettant ainsi
l'expression de la protéine ou de l'antigène codé
par le plasmide. Cette protéine subit à l'intérieur
de la cellule des modifications post-traductionnelles (glycosylation,
translocation, sécrétion) et est ainsi présentée
sous une forme native au système immunitaire.
Un des plus grands attraits des vaccins à base d'ADN est qu'ils
stimulent à la fois la réponse humorale et la réponse
à médiation cellulaire. L'induction de lymphocytes T cytotoxiques,
due à la néosynthèse in vivo des antigènes,
confère aux vaccins à base d'ADN l'efficacité des
vaccins vivants atténués sans toutefois présenter
de risques d'infection ou de réversion. L'immunité de longue
durée qu'ils induisent, souvent sans besoin d'injections de rappel,
est sans doute due à la persistance de l'expression des antigènes
in vivo.
Parmi les autres avantages des vaccins à base d'ADN on peut encore
citer la stabilité de l'ADN à la chaleur rendant inutile
la chaîne du froid ; la relative facilité à purifier
ce type de molécule avec un protocole de préparation unique
applicable à tous les vaccins. Enfin, la facilité de manipulation
de l'ADN rend certainement beaucoup plus rapide toute modification de
la séquence en relation avec la mutation des pathogènes
ou l'apparition de nouvelles souches (i.e. virus influenza).
Réponses immunes
induites par les vaccins à base d'ADN
Dans le domaine des maladies infectieuses, les vaccins à base
d'ADN nu ont permis d'obtenir des réponses immunes contre une grande
variété de pathogènes dans un grand nombre d'espèces.
Les premiers résultats ont été obtenus dans le modèle
du virus influenza [3], du virus de l'immunodéficience humaine
(HIV-1) [5], du virus de l'hépatite B (HBV) [6], du virus de la
rage [7] et du virus de l'herpès bovin [8]. Puis cette méthodologie
a été utilisée pour améliorer ou mettre au
point des vaccins spécifiques de bactéries tel Mycobacterium
tuberculosis [9, 10], de parasites comme Plasmodium falciparum
[11] ou même d'antigènes tumoraux [12]. Dans la plupart des
cas, on a pu mettre en évidence les trois types de réponses
immunes que l'on peut attendre d'un vaccin idéal :
Réponse T cytotoxique
Les lymphocytes T cytotoxiques (CTL) CD8+ reconnaissent des
peptides antigéniques associés aux molécules de classe
I du complexe majeur d'histocompatibilité (CMH), produits par découpage
d'antigènes néosynthétisés. Les vaccins à
base d'ADN, en permettant la synthèse d'antigènes in vivo, sont donc particulièrement efficaces pour l'induction
de fortes réponses T cytotoxiques comparables à celles que
l'on peut observer au cours d'infections. Des réponses CTL spécifiques
des antigènes viraux ont été obtenues chez la souris
dans les modèles de l'influenza et de l'hépatite B par exemple
(figure 2B). Ces réponses
sont précoces et persistent même après une seule injection
d'ADN.
Réponse T auxiliaire
Les lymphocytes T auxiliaires (Th) CD4+ reconnaissent des
peptides antigéniques associés aux molécules de classe
II du CMH. Ces peptides sont généralement issus du découpage
d'antigènes exogènes capturés par les cellules présentatrices
d'antigène ou CPA (figure
2C). Les lymphocytes Th sont classés en deux sous-populations
selon les cytokines qu'ils produisent. Les cellules Th1 produisent principalement
de l'interferon gamma (IFN-gamma) et de l'interleukine 2 (IL2), alors
que les cellules Th2 produisent de l'IL4, IL5 et IL10. La vaccination
à base d'ADN induit une forte réponse de type Th1 caractérisée,
entre autre, par la production d'interferon gamma par les lymphocytes
T spécifiquement activés (figure
2D) et accompagnée de la production d'immmunoglobulines
d'isotype dominant IgG2a par les lymphocytes B. Ce biais dans la réponse
Th qui est plus fortement marqué après immunisation par
voie intramusculaire que lors de l'immunisation intradermique a pu être
attribué à certaines séquences présentes dans
les plasmides bactériens et appelées séquences immunostimulatrices
(voir plus bas). Les réponses de type Th1 observées après
immunisation au moyen d'ADN viennent donc, par le biais de la sécrétion
de cytokines, renforcer la réponse T cytotoxique nécessaire
à l'élimination des cellules infectées (figure
1).
Réponse humorale
D'une manière générale, la réponse anticorps
induite par la vaccination génétique est plus faible que
celle que l'on peut induire au moyen d'antigène purifié
et adjuvé. Néanmoins, elle est fortement dépendante
de l'antigène codé par l'ADN vaccin. De très fortes
réponses anticorps ont par exemple été obtenues après
immunisation par des vecteurs codant pour les protéines d'enveloppe
de l'HBV [13] (figure 2A)
alors que la réponse humorale aux protéines du virus HIV
est généralement faible et transitoire lors de l'immunisation
génétique. Ceci a conduit de nombreux expérimentateurs
à combiner les deux types d'immunisation, une première immunisation
à base d'ADN pour orienter la réponse vers un profil Th1
et favoriser la réponse cellulaire suivie d'une seconde immunisation
au moyen d'antigène purifié ou d'un virus recombinant pour
amplifier la réponse productrice d'anticorps [14]. On a pu constater
au cours de ce type d'expériences que l'effet de l'immunisation
génétique était dominant en orientant irréversiblement
la réponse vers une réponse de type Th1 et une production
d'immunoglobulines dominée par la présence d'IgG2a.
Mécanismes d'activation
du système immunitaire par les vaccins à base d'ADN
Les fortes réponses immunitaires obtenues avec les vaccins à
base d'ADN sont probablement dues à la combinaison de trois facteurs
: i) la présentation efficace de l'antigène due à
sa néosynthèse in vivo, ii) l'expression prolongée
de l'antigène à partir de l'ADN et iii) l'effet adjuvant
de certaines séquences bactériennes présentes dans
l'ossature des plasmides dites séquences immunostimulatrices.
Présentation de l'antigène par
les vaccins à base d'ADN
Des progrès considérables ont été faits
récemment dans la compréhension des mécanismes par
lesquels l'antigène produit à partir des ADN plasmidiques
injectés active les cellules du système immunitaire (figure
3). On pensait jusqu'à présent que les cellules
au point d'injection, cellules du tissu musculaire et kératinocytes
selon le mode d'injection, servaient à la production de l'antigène.
Celui-ci après sécrétion ou relarguage par les cellules
transfectées pouvait être capturé par les cellules
présentatrices d'antigène ou CPA environnantes, les seules
à pouvoir initier la réponse T après migration dans
les ganglions. On s'est aperçu récemment que les seules
cellules indispensables sont en fait les CPA dérivées de
la moelle. Des expériences montrent que la réponse immunitaire
peut se développer et persister même après ablation
du muscle, 10 min seulement après l'injection d'ADN [15], suggérant
que celui-ci est immédiatement transporté hors du site d'injection.
Ces expériences ont été confirmées par la
mise en évidence dans les cellules dendritiques purifiées
à partir des ganglions, d'ADN, de produit de transcription de cet
ADN (ARN) et même de peptides antigéniques [16]. Il suffirait
donc d'un faible nombre de CPA transfectées pour obtenir la présentation
de l'antigène par les molécules de classe I et de classe
II et pour induire une réponse cellulaire complète. Néanmoins,
le mécanisme de transfert d'antigène ou de fragments peptidiques
des cellules non hématopoïétiques transfectées
vers les cellules dendritiques résidentes connu sous le nom de
cross presentation reste possible comme l'ont suggéré les
expériences de transfert in vivo de myocytes transfectés
in vitro [17]. De plus, les kératinocytes et les myocytes
transfectés semblent indispensables comme source d'antigène
natif pour la stimulation de la réponse humorale.
Maintenance des réponses
La vaccination génétique induit des réponses humorales
et cellulaires remarquablement persistantes. En effet dans le modèle
de l'hépatite B ou de l'influenza des anticorps sont détectés
pendant plus d'un an après une seule injection d'ADN. L'immunisation
génétique fournirait donc un réservoir intracellulaire
d'antigène qui ne serait pas sensible aux anticorps ni aux CTL.
Une production constante d'antigène à bas niveau pourrait
stimuler le système immunitaire et dispenser d'injections de rappel.
Néanmoins pour certains antigènes on a constaté une
destruction, par la réponse cellulaire cytotoxique, des fibres
musculaires transfectées [18]. Dans ce cas, le muscle ne serait
donc pas requis comme source d'antigène pour la persistance de
la réponse, mais celui-ci pourrait être stocké sous
forme de complexes immuns au sein des cellules folliculaires dendritiques
présentes dans les ganglions lymphatiques. La longévité
de la réponse pourrait être due d'autre part à l'induction
efficace et à l'expansion d'un pool de lymphocytes T précurseurs
suffisant pour alimenter une réponse à long terme [19].
Séquences d'ADN immunostimulatrices
On s'est longtemps posé la question de savoir comment les vaccins
à base d'ADN pouvaient avoir un si fort potentiel immunogène
alors qu'ils permettaient la synthèse de quantités si infimes
d'antigène et que l'ablation des tissus transfectés peu
de temps après injection n'altérait pas la réponse
immune. Une réponse à cette question a été
apportée, comme souvent en biologie, par des expériences
contrôles utilisant des plasmides vides ou codant pour des antigènes
contrôles. On s'est en effet aperçu que les séquences
d'origine bactérienne contenues dans l'ossature plasmidique contenaient
un nombre élevé de motifs palindromiques : purine-purine-CG-pyrimidine-pyrimidine
ou motifs CpG. On savait par ailleurs par des expériences plus
anciennes réalisées avec des séquences dérivées
de Mycobacterium que ces motifs avaient un effet stimulateur de
l'immunité innée en activant les cellules NK et la production
d'interféron-gamma (figure
1). Ces motifs CpG ou séquences immunostimulatrices sont
présents à une fréquence de 1/16 bases dans l'ADN
procaryote et seulement 1/50 dans l'ADN eucaryote, chez lequel les cytosines
de ces motifs sont en plus fréquemment méthylées.
On peut donc diviser les vaccins à base d'ADN en deux composants
distincts : une unité de transcription eucaryote permettant la
synthèse de l'antigène et une partie adjuvante constituée
par l'ossature du plasmide bactérien (figure
1). Au cours de ces dernières années, les données
expérimentales se sont accumulées sur ces séquences
CpG et l'on sait maintenant qu'elles sont responsables de l'activation
de l'immunité innée, sorte de système de surveillance
primaire donnant l'alerte à la moindre reconnaissance de séquences
étrangères (procaryotes). Ces séquences que l'on
peut mimer par des oligonucléotides synthétiques ont un
effet mitogène sur les cellules B, augmentent la production d'immunoglobulines
et d'IL6 par les cellules B, activent les cellules présentatrices
d'antigènes pour la sécrétion de cytokines (IL18,
IFN-gamma, IFN-alpha et beta, IL12) et les cellules NK par le biais de
l'IFN-gamma. L'activation due à ces séquences CpG crée
un environnement en cytokines favorable au développement en présence
de l'antigène d'une réponse de type Th1 favorisant ensuite
la persistance de la réponse spécifique [20]. Récemment,
on a mis en évidence dans le génome de certains virus des
séquences d'ADN qui auraient un effet inverse, c'est-à-dire
des effets négatifs [21] rendant ainsi ces virus invisibles pour
le système immunitaire inné.
Champs d'application
de la vaccination génétique
L'immunisation contre des pathogènes est le domaine le plus documenté
et le plus en avance, les premiers essais cliniques étant en cours
de réalisation (voir plus bas). Mais l'injection d'ADN n'est pas
restreinte à ce seul domaine, on trouve des applications potentielles
dans le cadre de la thérapie anticancer et anti-allergique.
Utilisation d'ADN comme vaccin antipathogène
: agents viraux, bactériens ou parasites
Les gènes insérés dans les vecteurs ADN codent
le plus souvent pour des protéines structurales du pathogène
telles les protéines d'enveloppe ou de capside (HBV, HIV). Mais
il est également possible d'induire des réponses immunitaires
humorales et cellulaires contre des protéines non structurales
telles la polymérase de HBV, la protéine NS5 du virus de
l'hépatite C HCV [22] ou les protéines nef, tat et rev de
HIV [23]. Certaines approches utilisent un vecteur codant pour un ARN
polycistronique permettant ainsi la synthèse de plusieurs protéines
à la fois [24]. Il est également possible de construire
des vecteurs contenant des séquences appelées minigènes
codant pour un ou des épitopes (B, T auxiliaires ou T cytotoxiques)
déterminés [25].
L'immunisation à base d'ADN est un outil particulièrement
efficace et rapide pour la mise au point de vaccins. En effet, la vaccination
à base d'ADN peut être utilisée chez l'animal afin
de déterminer parmi plusieurs antigènes d'un pathogène
donné ceux nécessaires pour induire une protection efficace.
De plus, l'immunisation ADN, réalisée avec une banque de
fragments d'ADN génomique, peut être utilisée pour
définir une région codant pour une protéine conférant
la protection. Ainsi Barry et al. [26] ont immunisé
des souris avec plus de 3 000 plasmides contenant différents fragments
du génome de Mycoplasma pulmonis. Lors de
l'épreuve d'infection ils ont montré que cette méthode
avait permis de conférer une protection efficace contre le pathogène.
Un tri dans cette banque de plasmides a permis par la suite de déterminer
la ou les régions efficaces pour induire la protection.
Les vaccins génétiques pourraient être également
utilisés à des fins thérapeutiques dans le cas d'infections
chroniques. Leur rôle serait alors de stimuler une réponse
immunitaire faible ou d'en élargir la spécificité.
Des souris transgéniques pour l'antigène de surface du virus
de l'hépatite B ont été utilisées comme modèle
animal de portage chronique du virus. Chez ces souris l'injection d'ADN
codant pour les protéines d'enveloppe de l'HBV permet la levée
de la tolérance à cet antigène, l'induction d'une
réponse immunitaire humorale et cellulaire spécifique et
un contrôle de l'expression des gènes viraux dans le foie
[27]. Des essais cliniques de vaccination thérapeutique chez des
patients chroniquement infectés par le virus HIV sont en cours
et valideront ce type d'approche.
Utilisation de vaccin ADN comme traitement
anticancer
Jusqu'alors les principaux traitements anticancer étaient peu
spécifiques (chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie)
mais actuellement les efforts mis en uvre semblent se tourner vers
des méthodologies plus spécifiques mettant à contribution
le système immunitaire. On sait en effet que l'élimination
ou la régression des tumeurs peut être liée à
la présence de lymphocytes T qui éliminent spécifiquement
les cellules tumorales. Afin de stimuler ou d'intensifier plus ou moins
spécifiquement la réponse immunitaire cellulaire, différentes
approches thérapeutiques sont envisagées, dont l'immunisation
à base d'ADN. Certaines tumeurs sont associées à
l'existence d'un antigène spécifique tel le PSA (prostate
specific antigen) ou le CEA (human carcinoembryonic antigen),
il est alors possible d'envisager une vaccination génétique
contre cet antigène. Les vaccins ADN pouvant induire une réponse
cytotoxique contre de multiples épitopes portés par le même
vecteur, il est alors possible d'utiliser cette approche pour induire
une réponse plus large lorsque plusieurs antigènes cibles
ont été identifiés pour un même cancer [25].
Pour étudier l'efficacité de la vaccination génétique
comme traitement antitumoral, des modèles animaux ont été
utilisés. Des cellules exprimant stablement un antigène
tumoral sont implantées chez l'animal conduisant à un développement
tumoral létal. Schrimbeck et al. ont ainsi montré
que la réponse immunitaire induite par l'injection de plasmide
codant pour un antigène tumoral (antigène T du virus SV40)
empêchait le développement de la tumeur présentant
cet antigène. Cet effet était médié par les
lymphocytes T CD8+ de l'animal [28]. Dans le cas où
les antigènes spécifiques de la tumeur ne sont pas connus,
il est possible d'utiliser des vecteurs codant pour des cytokines connues
pour leur activité antitumorale telles que l'IL12, l'IFN-alpha
[29].
Vaccination génétique : traitement
des allergies
Dans la perspective de mise au point d'un traitement efficace contre
les allergies, les travaux de Hsu et al. [30] semblent très
prometteurs. Ils ont montré que chez le rat, l'injection intramusculaire
d'un plasmide codant pour un allergène aérien, inhibait
la production d'IgE et d'histamine lors du test d'épreuve avec
le même allergène administré au niveau des voies aériennes.
Cette inhibition de la réponse allergique est très certainement
corrélable avec l'induction d'une réponse cellulaire CD8+.
Les lymphocytes T CD8+ produisant l'INF-gamma inhibent la production
d'IgE par les lymphocytes B et réorientent les lymphocytes CD4+
Th2 spécifiques de la réponse allergique vers un profile
Th1. La vaccination à base d'ADN pourrait donc être envisagée
comme traitement des allergies et notamment de l'asthme chez l'homme.
Les
accessoires de la vaccination ADN
L'induction d'une réponse immunitaire intense, stable et durable
après injection de vecteurs ADN codant pour un antigène
dépend fortement de la nature de cet antigène. De plus,
les quantités d'ADN utilisées dans les modèles animaux
sont importantes et peu transposables aux essais chez l'homme. Pour cela,
il est apparu intéressant de mettre en uvre des adjuvants
permettant d'améliorer la réponse obtenue. Ces molécules
accessoires peuvent être des cytokines, des molécules de
costimulation ou de ciblage de l'antigène dans les différents
compartiments cellulaires. Celles-ci peuvent être administrées
soit sous forme soluble soit sous forme d'ADN par co-injection avec les
vecteurs codant pour l'antigène ou par injection directe de vecteurs
coexprimant l'antigène et la molécule accessoire.
Les cytokines
La nature des cytokines utilisées pour améliorer la vaccination
génétique est variée. Un plasmide codant pour l'IL2
a été utilisé avec succès pour augmenter la
réponse anticorps et la réponse proliférative subséquente
à l'injection d'un vaccin ADN anti-HBV [31]. La coadministration
d'un vecteur codant pour l'IL12 avec un vaccin ADN permet généralement
une augmentation importante de la réponse T cytotoxique spécifique
de l'antigène mais elle peut également s'avérer catastrophique
pour un antigène dérivé d'un autre pathogène.
L'injection d'un plasmide codant pour le GM-CSF (granulocyte
macrophage colony stimulating factor) augmente généralement
la réponse humorale alors que la coadmnistration d'IL12 supprime
cette réponse [32]. Toutes ces molécules sont donc à
manipuler avec la plus grande prudence et en tenant compte du pathogène
ou de l'antigène concerné (tableau).
Les molécules de costimulation
Lors de l'injection des vecteurs que cela soit par voie intradermique
ou par voie intramusculaire les principales cellules transfectées
sont respectivement les kératinocytes ou les fibres musculaires.
Ces cellules ne sont pas reconnues comme des cellules présentatrices
d'antigène, elles sont déficientes pour les molécules
de costimulations telles B7.1 (CD80) et B7.2 (CD86), or ces molécules
sont nécessaires pour l'initiation de la réponse cellulaire.
Lors de l'administration de séquences codantes pour CD86 soit par
co-injection de vecteurs soit par coexpression avec l'antigène
[33] on observe un renforcement de la réponse cellulaire spécifique
de l'antigène.
Les molécules de ciblage
Les séquences codant pour l'antigène peuvent être
fusionnées à des séquences permettant sa sécrétion
favorisant ainsi la stimulation des lymphocytes B et la production d'anticorps.
Au contraire, les fusions avec l'ubiquitine favorisent la dégradation
des protéines dans le protéasome et augmentent la présentation
de l'antigène par les molécules de classe I du CMH [34].
De même, les séquences de rétention dans le réticulum
endoplasmique favorisent l'induction de la réponse cytotoxique
en augmentant la dégradation intracellulaire de l'antigène.
Boyle et al. ont aussi fusioné CTLA-4, partenaire sur le
lymphocyte T de la molécule de costimulation B7, à l'antigène
pour augmenter son apprêtement par les CPA [35].
Problèmes de sécurité liés
à l'injection d'ADN
Trois problèmes majeurs de sécurité ont été
étudiés dans des modèles animaux avant l'injection
d'ADN chez l'homme : i) l'intégration possible du plasmide bactérien
dans le génome de l'hôte ; ii) la production d'anticorps
anti-ADN potentiellement dangereux et iii) l'induction de tolérance
vis-à-vis de l'antigène exprimé.
Intégration
La possibilité théorique d'intégration chromosomique
de l'ADN plasmidique est le principal problème de sécurité
soulevé par l'injection d'ADN chez l'homme. Cette intégration
pourrait soit activer un oncogène soit désactiver un gène
suppresseur de tumeur ou un gène de régulation conduisant
à une altération du contrôle de la division cellulaire
en créant ainsi un événement prénéoplasique.
Les premières études sur la capture de l'ADN dans le muscle
de souris avaient montré que cet ADN persistait sous forme circulaire,
non intégrée. Des études plus récentes utilisant
la PCR ont montré que l'ADN injecté était rapidement
éliminé des tissus autres que ceux directement ciblés
(muscle, peau) [36]. De plus aucune forme intégrée n'a été
retrouvée avec une sensibilité de détection de 1-7,5
plasmides/150 000 noyaux, ce qui est largement en dessous de la fréquence
des mutations spontanées dans l'ADN génomique.
Anticorps anti-ADN
Ces anticorps pourraient être potentiellement responsables de
pathologies auto-immunes du type lupus érythémateux chez
des individus prédisposés. De tels anticorps n'ont pas été
retrouvés chez des animaux hyperimmunisés avec de l'ADN
ni plus récemment chez l'homme après injection d'ADN [37].
L'induction de tels anticorps nécessite en fait l'injection d'ADN
chromosomique complexé à des protéines bactériennes
et à un adjuvant puissant de type Freund. De plus, l'injection
d'ADN plasmidique purifié à des souris produisant spontanément
des auto-anticorps délétères n'a eu que peu d'effet
sur leur taux d'anticorps anti-ADN, ni sur la survie de ces souris [38].
Tolérance
La persistance à long terme de l'antigène produit par
le plasmide injecté, pouvait laisser craindre l'établissement
d'une tolérance immunitaire à cet antigène. Mais,
dans certains modèles, il a été montré que
la production de l'antigène était autolimitée par
la réponse cytotoxique [18], restreignant ainsi cette possibilité.
D'autre part, des injections successives d'ADN codant pour l'antigène
induisent un effet rappel patent sur la réponse anticorps indiquant
qu'une tolérance n'a pas été induite.
Les essais cliniques
Les premiers essais cliniques de vaccination à base d'ADN ont
été déjà réalisés chez l'homme
dans des essais de phase I ou II. À titre préventif, des
vecteurs codant pour des protéines du Plasmodium falciparum
ont été injectés à des sujets naïfs (28
volontaires) et ont stimulé une réponse cytotoxique spécifique
de plusieurs épitopes du parasite et ceci dans plusieurs contextes
HLA [39]. Les doses d'ADN injecté par voie intramusculaire allaient
de 20 à 2 500 µg et des réponses cytotoxiques ont été
obtenues après seulement deux injections de 20 µg d'ADN. L'injection
de 500 ou 2 500 µg d'ADN induisait malgré tout une réponse
significativement meilleure. À titre thérapeutique, deux
essais ont été réalisés chez des patients
chroniquement infectés par le virus HIV. Le but de ces approches
thérapeutiques vaccinales était de rappeler une réponse
préexistante, mais faible, et d'induire une réponse cellulaire
cytotoxique de longue durée visant à contrôler la
réplication virale. Dans un essai réalisé en Suède
[40], on a pu observer chez 8/9 des patients ayant reçu l'ADN vaccin
(3 injections de 100 µg par voie IM), une augmentation de la fréquence
des précurseurs de cellules T cytotoxiques spécifiques de
HIV ainsi qu'une réponse proliférative transitoire. Dans
un autre essai réalisé aux USA [37] les 15 patients ont
reçu 3 doses d'ADN vaccin de 30, 100 ou 300 µg par voie IM
en présence d'un facilitateur pour la capture de l'ADN, la bipuvacaïne.
Dans cet essai, il n'a pas été noté de réactions
locales ou systémiques, ni d'anormalités dans les analyses
de laboratoire courantes. En particulier, aucun anticorps anti-ADN, ni
élévation des enzymes musculaires n'ont pu être mis
en évidence dans le sérum des patients vaccinés.
D'autres essais sont en cours, à titre préventif contre
l'influenza et l'hépatite B, à titre curatif contre l'herpès
génital par exemple. La médecine vétérinaire
est également un champ d'application pour ce type de vaccin.
CONCLUSION
De 1993, date des premières publications relatant une immunité
protectrice induite chez l'animal par la vaccination génétique,
à 1998 date des premiers essais cliniques chez l'homme, il ne s'est
écoulé que cinq ans pour la mise au point des vaccins à
base d'ADN. Il s'agit d'une durée particulièrement courte
en termes de biotechnologie des vaccins. Des vaccins à base d'ADN
ont été mis au point chez l'animal aussi bien dans une optique
prophylactique contre des bactéries, des virus ou des parasites,
que dans un but thérapeutique pour traiter des cancers ou des maladies
infectieuses chroniques. L'usage thérapeutique des vaccins à
base d'ADN semble très prometteur mais le passage à l'homme
reste néanmoins soumis à des considérations de sécurité
et d'efficacité par rapport aux vaccins existants. Les premiers
essais cliniques sont encourageants en termes de réponse immune
mais les quantités d'ADN injecté et le nombre d'injections
restent encore trop importants. Les progrès récents réalisés
dans la compréhension des mécanismes d'induction de la réponse
immunitaire permettront sans doute d'améliorer l'efficacité
de ces vaccins.
Remerciements
Merci à O. Schwartz pour sa lecture critique du manuscrit et
à R. Whalen pour nous avoir fourni certaines références
bibliographiques disponibles sur le site Web consacré à
l'immunisation génétique : http://www.genweb.com/Dnavax/dnavax.html
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