ARTICLE
Quelques rappels épidémiologiques
Environ 60 % des receveurs d'une transplantation d'organe ont une sérologie
CMV positive et 40 % une sérologie négative. Parmi les receveurs
dont la sérologie CMV est positive, environ la moitié développera
une infection et un quart une maladie à CMV. Parmi les receveurs
dont la sérologie CMV est négative et qui sont transplantés
avec l'organe d'un donneur CMV positif, environ 60 % développeront
une infection et entre 30 à 50 % une maladie à CMV. Ceci
est bien sûr schématique et dépend en grande partie
de l'organe transplanté et donc du niveau global d'immunosuppression
appliqué. On estime que la fréquence globale de maladie
à CMV augmente selon l'ordre suivant : transplantation rénale,
hépatique, cardiaque, rénale et pancréatique, intestinale
et cur-poumons [1, 4, 5].
On utilise le terme de primo-infection lorsque le receveur est CMV négatif
et que le donneur d'organe est CMV positif. On utilise le terme d'infection
secondaire dans les autres cas, qu'il s'agisse d'une réactivation
chez les receveurs CMV-positif ou d'une surinfection lorsque le receveur
est CMV-positif et que le donneur l'est également. En l'absence
de symptômes, il s'agit d'une infection asymptomatique à
CMV. Si cette infection s'accompagne de symptômes, il s'agit d'une
maladie à CMV. Les facteurs de risque sont désormais bien
identifiés [6, 7], ce qui permet de définir une population
à haut risque. Le principal facteur est l'absence de contact antérieur
du receveur avec la CMV (receveur CMV-négatif). Les autres sont
: un organe transplanté ou des produits sanguins provenant d'un
donneur CMV-positif (les patients les plus à risque étant
donc les patients du groupe D+R-), l'utilisation
d'une immunosuppression à base d'anticorps anti-lymphocyte mono-
ou polyclonaux, la survenue d'un ou plusieurs épisodes de rejet
aigu, l'excrétion de CMV dans les suites de la transplantation
ce qui traduit l'importance de la charge virale, un nombre élevé
d'incompatibilités HLA, l'hépatite fulminante comme indication
de la transplantation hépatique, une co-infection par les virus
HHV-6 et 7, des infections bactériennes après transplantation
et probablement, la richesse de l'organe transplanté en tissu lymphoïde.
En raison de l'introduction récente de nouveaux immunosuppresseurs
puissants (tacrolimus, mycophénolate mofétil), l'épidémiologie
actuelle est marquée par une relative stabilité de l'incidence
de l'infection à CMV, une diminution de la mortalité induite
par le CMV malgré une augmentation des formes invasives [8] comportant
une ou plusieurs localisations viscérales, cet apparent paradoxe
étant probablement expliqué par l'utilisation de plus en
plus fréquente d'une prévention anti-CMV.
Les tableaux cliniques de la maladie
à CMV
L'infection à CMV peut se traduire de différentes manières
volontiers décrites de façon hétérogène
dans la littérature, ce qui peut être source de confusion.
Elle peut tout d'abord être strictement asymptomatique
et n'être diagnostiquée que grâce à la recherche
systématique du virus lui-même ou de différents marqueurs
viraux, dans le sang périphérique, les urines ou sur des
fragments biopsiques. C'est de loin le cas le plus fréquent à
l'heure actuelle. Plus les techniques utilisées sont sensibles,
plus la fréquence des formes asymptomatiques augmente, moins leur
signification est évidente et connue et plus la conduite pratique
à adopter est mal codifiée.
La présence d'une fièvre témoigne du caractère
symptomatique de l'infection et pour de nombreux auteurs, autorise à
parler de maladie à CMV. Celle-ci survient entre le 1er
et le 4e mois suivant la transplantation comme ceci a été
décrit par Rubin dans la chronologie des infections post-transplantation
[2, 9] (figure 1). Elle
survient plus précocement en cas de primo- infection et en cas
de transplantation hépatique et intestinale. L'utilisation de plus
en plus fréquente d'une prophylaxie de l'infection à CMV
après transplantation a fait apparaître des formes plus tardives
volontiers pauci-symptomatiques après le 4e mois post-transplantation.
Sans traitement, cette fièvre est très évocatrice
par sa régularité : un pic quotidien à 39-40 °C
survenant tous les jours à peu près à la même
heure, suivi d'une défervescence. À l'heure actuelle, le
traitement curatif est instauré très précocement
et cette fièvre typique n'est plus observée. Il convient,
bien entendu, d'éliminer les autres causes de fièvres, infectieuses
ou non, avant de rapporter la fièvre au CMV. Dans les formes sans
localisation viscérale, la fièvre s'accompagne d'une asthénie,
parfois d'arthralgies, d'une leucopénie relative ou absolue, d'une
thrombopénie et d'une cytolyse hépatique.
Les localisations viscérales, témoins du caractère
invasif de l'infection à CMV, font toute la gravité de la
maladie. Très schématiquement, l'organe transplanté
est volontiers le siège d'une localisation viscérale de
la maladie à CMV : c'est en tout cas vrai pour le foie en transplantation
hépatique, pour l'intestin en transplantation intestinale et pour
le poumon en transplantation pulmonaire. Ceci est moins évident
pour le rein en transplantation rénale et pour le cur en
transplantation cardiaque. Ceci peut être dû à une
charge virale spécifique et différente d'un organe à
l'autre ou encore à la surveillance accrue de l'organe transplanté
lui-même. Les principales localisations sont :
- l'hépatite à CMV qui se traduit par une cytolyse
hépatique suivie rapidement d'une élévation des phosphatases
alcalines et de gamma-GT sans modification de la bilirubinémie
(le diagnostic de certitude repose sur la mise en évidence du virus
ou de marqueurs viraux sur un fragment biopsique) ;
- la pneumopathie à CMV, bilatérale, diffuse, hypoxémiante,
le plus souvent mais pas exclusivement interstitielle. Cliniquement, il
existe une toux et une dyspnée. Le diagnostic positif est souvent
compliqué par l'existence d'une autre infection concomitante, en
particulier une infection à Pneumocystis carinii ;
- les localisations digestives de la maladie à CMV pouvant
intéresser tout le tractus digestif depuis l'sophage jusqu'au
colon. La symptomatologie est donc protéiforme et parfois peu évocatrice.
Il convient donc d'être particulièrement vigilant devant
une hémorragie digestive, un tableau
de perforation intestinale. Les aspects endoscopiques sont eux aussi peu
spécifiques et la biopsie est nécessaire pour poser le diagnostic
;
- la rétinite à CMV, rare ;
- la glomérulonéphrite à CMV dont l'authenticité
est discutée ;
- les autres localisations : la peau, le système nerveux
central, l'épididyme, le myocarde, la vessie, l'uretère,
l'endomètre, etc.
Les conséquences de l'infection
à CMV
Le cytomégalovirus induit un état d'immunosuppression
non spécifique qui fait le lit des surinfections à germes
opportunistes, au premier rang desquelles se situe le Pneumocystis
carinii. La diminution des fonctions des macrophages alvéolaires
dues au cytomégalovirus explique probablement l'association bien
documentée dans la littérature entre infection symptomatique
à cytomégalovirus et pneumonie à Pneumocystis
carinii [10]. En outre, le cytomégalovirus favorise la colonisation
des voies aériennes supérieures par des bacilles Gram-négatifs,
ce qui conduit à une augmentation de l'incidence des pneumonies
à bacille Gram-négatif [11]. Une association entre infection
à CMV et d'autres infections virales a également été
évoquée : syndrome lympho-prolifératif lié
à l'EBV, infections à HHV6 et 7.
Une question importante et encore un peu confuse est celle des conséquences
délétères ou non de l'infection à CMV sur
la fonction de l'organe transplanté. Les effets indirects
du CMV sur l'organe transplanté sont à la fois aigus et
chroniques [12].
En transplantation cardiaque, en 1989, Grattan et al. [13] rapportèrent
l'expérience du groupe de Stanford sur l'influence de l'infection
à cytomégalovirus à propos de 301 patients. Certes,
l'incidence du rejet aigu était significativement augmentée
chez les patients qui avaient développé une infection à
cytomégalovirus, mais, fait plus intéressant, les lésions
d'athérosclérose du greffon, appréciées tant
angiographiquement qu'histologiquement, étaient significativement
plus sévères chez les patients infectés que chez
les patients indemnes d'infection à cytomégalovirus. Enfin,
la mortalité due à ces lésions d'athérosclérose
était, elle aussi, accrue. Or, on connaît les similitudes
entre les lésions histologiques d'athérosclérose
et celles de rejet chronique dans sa forme essentiellement vasculaire.
Mais qu'il s'agisse de lésions d'athérosclérose ou
plus probablement de lésions de rejet chronique, il n'en demeure
pas moins que l'impact de l'infection à cytomégalovirus
était délétère en transplantation cardiaque.
En transplantation rénale, il existe plusieurs arguments plaidant
également en faveur d'un effet délétère. Simmons
et al. [14], les premiers en 1970, avaient évoqué
le possible déclenchement d'un rejet aigu par une infection à
cytomégalovirus. Lopez et al. [15] sur une plus grande série,
avaient mis en évidence une relation temporelle entre infection
à cytomégalovirus et rejet aigu d'allogreffe, l'infection
pouvant déclencher une réaction de rejet ou au contraire,
le rejet pouvant déclencher une infection. Même si des homologies
de séquence ont été mises en évidence chez
l'homme, entre la chaîne béta des molécules d'histocompatibilité
de classe II et un antigène précoce du cytomégalovirus
humain, le dilemme des inter-relations cytomégalovirus/rejet n'est
toujours pas résolu à l'heure actuelle. Il existe une relation
statistique entre infection à CMV et rejet aigu comme cela a été
bien démontré par Pouteil-Noble et al. [16] sans
qu'il soit possible, là encore, de déterminer formellement
si le rejet aigu est la cause ou la conséquence de l'infection
à CMV. Les données du registre nord-américain de
transplantation (UNOS) retrouvent un effet délétère
certes modeste (une diminution de la survie du greffon d'environ 5 % à
3 ans) mais significatif [17]. En outre, en traitant par 14 jours de ganciclovir
IV, toute infection asymptomatique à CMV (définie par la
positivation de l'antigénémie pp65), Akposso et al.
[18] ont rapporté que la survie à long terme des patients
et des greffons était comparable chez les patients n'ayant jamais
développé d'infection et chez ceux ayant été
traité préventivement, comme si l'éventuel effet
rénal délétère du CMV avait été
gommé par le traitement antiviral. Enfin, l'argument le plus important,
même s'il demande à être confirmé, est celui
apporté dans l'étude de Lowance et al. [19] en 1999
: la prévention de l'infection à CMV chez les patients les
plus à risque (D+R-) diminue significativement
l'incidence du rejet aigu (figure
2).
En transplantation hépatique et pulmonaire, l'infection à
CMV est un facteur reconnu de moins bon pronostic de la transplantation
probablement par le biais, d'une part, de l'état de sur-immunosuppression
induit et d'autre part, par le développement de lésions
de rejet chronique, ductopénie biliaire en cas de transplantation
hépatique et bronchiolite oblitérante en cas de transplantation
pulmonaire [20].
Les conséquences de l'infection à CMV sur le coût
de la transplantation sont également importantes.
On sait que l'infection à CMV entraîne une prolongation
de la durée d'hospitalisation pendant la première année
suivant la transplantation rénale et un coût multiplié
par 2,3 environ. On sait également indirectement que la transplantation
rénale des patients D+R- est significativement
plus coûteuse que celle des patients des autres groupes d'après
les données du Medicare. Des arguments similaires existent
en transplantation hépatique [21]. À l'inverse, on dispose
d'arguments indiquant que la prévention de l'infection et de la
maladie à CMV est coût-efficace, en particulier dans le groupe
des patients à risque D+R-, que ce soit avec
les gamma-globulines anti-CMV ou avec le valaciclovir [22].
Le traitement de l'infection
à CMV
En transplantation d'organe, le traitement de l'infection à CMV,
symptomatique ou non, qu'il soit curatif ou préventif, repose essentiellement
sur les antiviraux, le ganciclovir et le valaciclovir principalement.
Le traitement curatif
Le traitement curatif de l'infection symptomatique ou maladie à
CMV a été radicalement transformé par la disponibilité
à partir de 1985, de 2 antiviraux efficaces et relativement bien
tolérés, le ganciclovir d'une part [23] et le foscarnet
d'autre part [24].
En ce qui concerne le ganciclovir, utilisé par voie
intraveineuse, son efficacité a été bien démontrée
dans plus de trente études non contrôlées et non randomisées.
Les modalités pratiques du traitement curatif sont relativement
homogènes : la dose recommandée est de 5 mg/kg deux fois
par jour, à perfuser sur une période d'une heure. La dose
est à adapter à la fonction rénale évaluée
par la formule de Cockcroft-Gault.
La durée du traitement est en revanche variable d'un centre à
l'autre de 2 à 4 semaines, la plupart des équipes utilisant
une durée de 2 semaines. Le traitement est interrompu soit empiriquement
après une période de temps donnée, soit après
avoir obtenu la disparition dans le sang périphérique des
marqueurs viraux d'infection (antigénémie pp65 ou ADN viral),
ce qui diminue probablement d'une part, le risque de rechute et d'autre
part, celui de développement de souches résistantes au ganciclovir.
Les rechutes après un premier épisode traité par
ganciclovir sont fréquentes et leurs caractéristiques ont
été longtemps méconnues, bien que, dans l'étude
initiale, 79 % des patients aient présenté une rechute [23].
On estime que le risque de rechute est de 20 à 40 %, sans doute
supérieur en cas de primo-infection à CMV [25]. La prévention
des rechutes repose sur l'obtention de la clairance du CMV à la
fin du traitement de l'épisode initial et l'utilisation du ganciclovir
oral pendant une période prolongée (jusqu'à 3 mois),
bien que cette attitude ne soit pas validée et expose peut-être
au risque d'émergence de souches résistantes au ganciclovir
[26].
L'utilisation du ganciclovir, utilisé par voie orale,
pour traiter l'infection symptomatique à CMV n'est pas validée
et ne peut donc être recommandée.
Le foscarnet est peu utilisé en transplantation d'organes
en raison de sa neuro et de sa néphrotoxicité. Celle-ci
est toutefois considérablement diminuée par une hydratation
correcte. La dose est de 180 mg/kg/j en 3 perfusions de 60 min, avec une
hydratation de 500 à 1 000 cc par perfusion de sérum salé
isotonique. Cette dose est à adapter à la fonction rénale.
Le foscarnet est actuellement réservé aux formes de plus
en plus fréquentes de maladie à CMV résistantes au
ganciclovir.
L'autre traitement des formes résistantes au ganciclovir est
le cidofovir, lui aussi très néphrotoxique.
Enfin, dans les formes sévères en particulier lorsqu'il
existe une localisation pulmonaire ou dans les formes cliniquement résistantes
au ganciclovir, de nombreuses équipes utilisent des gamma-globulines
soit anti-CMV, soit standard, bien que, là encore, le bénéfice
réel ne soit pas démontré [27].
Le traitement préventif
À partir du milieu des années 80, un immense effort de
prévention a été initié à l'instigation
des greffeurs de moelle. À l'heure actuelle, de nombreuses possibilités
de prévention existent qui permettent de définir une véritable
stratégie de prévention de l'infection à CMV. Cette
prévention a d'une part, modifié la présentation
clinique de la maladie et d'autre part, fait surgir de nouvelles interrogations,
en particulier le risque d'émergence de souches virales résistantes
aux antiviraux.
La prévention de l'infection à CMV peut reposer sur une
prophylaxie, une prévention ciblée ou l'association des
deux.
La prophylaxie consiste à administrer un traitement ou tout autre
modalité préventive à l'ensemble d'un groupe à
risque en espérant que les patients qui auraient dû développer
l'infection ne la développeront pas. Le nombre de patients traités
« inutilement » est donc par définition important.
La prévention ciblée consiste au contraire à définir
au préalable les patients les plus à risque et à
n'appliquer le traitement qu'à cette sous-population. Les deux
attitudes ont été utilisées en transplantation d'organe,
sans qu'il soit possible à l'heure actuelle de définir quelle
est la plus pertinente.
La prophylaxie peut reposer sur :
- la prévention de la transmission du CMV au receveur,
que ce soit par l'organe transplanté ou par les produits sanguins.
Cette attitude est efficace mais peu utilisée en ce qui concerne
la transmission par le rein transplanté, en raison de la pénurie
actuelle ;
- la modulation de l'immunosuppression. La limitation de l'utilisation
des anticorps mono- et polyclonaux à la phase initiale de la transplantation
diminue le risque de survenue d'une infection à CMV ;
- l'interféron-alpha. Ce traitement, utilisant les capacités
d'inhibition de la réplication virale des interférons, n'est
actuellement plus utilisé en raison d'une part, d'une efficacité
discutée mais surtout d'autre part, de la survenue de plusieurs
cas d'insuffisance rénale aiguë parfois irréversible
[28] ;
- la vaccination anti-CMV. Là encore, cette technique
n'est plus utilisée car elle ne modifiait l'incidence ni des infections,
ni des maladies à CMV et n'entraînait qu'une diminution globale
et modérée du score de sévérité des
maladies à CMV ;
- les gamma globulines standard ou spécifiques anti-CMV.
Seules ou associées à d'autres antiviraux, elles apportent
un bénéfice inconstant en diminuant notamment la sévérité
des maladies à CMV, que ce soit en transplantation cardiaque ou
hépatique. Ce bénéfice a été mieux
documenté en transplantation rénale par une méta-analyse
qui retrouve une diminution significative de l'incidence des maladies
à CMV, quel que soit le type de gamma globulines utilisées
(risque relatif = 0,58, intervalle de confiance à 95% 0,42-0,77)
[29]. En France, il convient cependant de noter que l'on ne dispose plus
de gamma globulines spécifiques anti-CMV ;
- la chimioprophylaxie. Elle repose principalement sur le ganciclovir
utilisé par voie IV ou per os, le valaciclovir et à
un moindre degré, sur l'aciclovir à fortes doses. La chimioprophylaxie
a largement supplanté les autres méthodes en raison de son
excellente efficacité et de sa bonne tolérance. Globalement,
la méta-analyse réalisée par Couchoud et al.
[30] indique que, malgré l'hétérogénéité
des études, notamment en ce qui concerne les antiviraux utilisés
et leur modalités d'utilisation, la chimioprophylaxie est efficace
et diminue significativement l'incidence des infections (risque relatif
= 0,74, intervalle de confiance à 95 % 0,62-0,88, p < 0,001)
et des maladies à CMV (risque relatif = 0,5, intervalle de confiance
à 95 % 0,40-0,62, p < 0,001) (figure
3). Les études les plus récentes, méthodologiquement
moins sujettes à caution, rapportent une efficacité encore
supérieure. L'étude de Winston et al. [31] en transplantation
hépatique montre une diminution de l'incidence de l'infection à
CMV (de 38 à 5 %) et de la maladie à CMV (de 10 à
0,8 %) très significative avec le ganciclovir IV par rapport à
de fortes doses d'aciclovir. En utilisant du ganciclovir per os
pendant 90 jours par rapport à un placebo en transplantation hépatique,
Gane et al. [32] ont démontré également une
efficacité (infection à CMV, de 51,5 à 24,5 %, maladie
à CMV, de 18,9 à 4,8 %) avec, pour la première fois,
une efficacité statistiquement significative dans le groupe le
plus à risque D+R- (figure
4). Plus récemment, en utilisant le valaciclovir pendant 90
jours par rapport à un placebo en transplantation rénale,
Lowance et al. [19] ont démontré une diminution de
l'incidence de l'infection et de la maladie à CMV, en particulier
dans le groupe le plus à risque (maladie à CMV, de 45 à
16 %) (figure 5). À
titre d'exemple, dans notre unité à l'hôpital Saint-Louis,
nous n'avons observé entre juillet 1998 et juin 2001 qu'un seul
cas de maladie à CMV pendant la durée du traitement prophylactique.
Il faut remarquer qu'un faible pourcentage de patients (5 sur 80 dans
notre expérience) développe, dans les semaines qui suivent
l'arrêt du valaciclovir, une primo-infection retardée, ce
qui justifie probablement la prolongation de la prophylaxie pendant une
durée totale de 4 à 6 mois. De nouveaux médicaments
apporteront probablement de nouveaux bénéfices en termes
d'efficacité et de tolérance, en particulier le valganciclovir
actuellement en essai de phase III mais aussi, à plus longue échéance,
le benzimidazole riboside, les anti-protéases, voire le léflunomide,
un agent qui combine des propriétés immunosuppressives et
anti-CMV [revue dans 33].
La prévention ciblée peut s'appliquer d'une part, aux
patients à risque et elle implique alors la prédiction de
ce risque et le traitement anticipé de l'infection pour éviter
la maladie et, d'autre part, à des situations à risque,
comme par exemple toutes les situations d'augmentation de l'immunosuppression
contemporaines du traitement d'un épisode de rejet aigu ou bien
encore la prévention des récidives après un premier
épisode de maladie à CMV (cf. supra) :
- la prévention ciblée appliquée aux patients
à risque consiste à effectuer un monitoring viral pendant
les semaines suivant la transplantation puis, lorsqu'apparaissent des
signes d'infection, à évaluer individuellement le risque
de maladie, à débuter un traitement antiviral, en pratique
le ganciclovir IV ou oral (traitement anticipé ou preemptive
therapy [34]) et éventuellement à moduler l'immunosuppression.
Ce type de prévention est très utilisé en pratique
courante même s'il est assez mal évalué dans la littérature
; en particulier on ne connaît pas précisément l'importance
relative du traitement antiviral et de la diminution de l'immunosuppression.
Il n'y a à l'heure actuelle aucun consensus en ce qui concerne
les sous-groupes de patients à traiter, les critères de
mise en route du traitement anti-viral, les doses et la durée de
ce traitement, les critères d'efficacité retenus. La principale
difficulté réside à l'heure actuelle dans la définition
des modalités de monitoring viral direct. Les deux méthodes
les plus utilisées sont la recherche de l'antigénémie
pp65 et les techniques de biologie moléculaire. En ce qui concerne
l'antigénémie pp65, le seuil de positivité a certes
une signification statistique mais pas individuelle et il convient donc
de s'aider de la cinétique d'évolution. En ce qui concerne
les techniques de biologie moléculaires, elles sont nombreuses,
ont une excellente valeur prédictive négative et permettent
une détection à la fois plus précoce et plus sensible
que l'antigénémie, une quantification de la charge virale
qui pourrait autoriser une prédiction de la gravité de l'infection
et constituer une aide thérapeutique. En pratique, ces techniques
sont très hétérogènes et, en l'absence d'une
meilleure standardisation, toute comparaison entre elles est à
interpréter avec circonspection. Une meilleure définition
des modalités de prévention ciblée passe donc d'abord
par une phase de standardisation des techniques de monitoring viral ;
- la prévention ciblée appliquée aux conséquences
du traitement du rejet a été bien étudiée
par Hibberd et al. [35]. Lorsqu'un rejet aigu est traité
par un anticorps monoclonal anti-CD3, l'OKT3® ou par des
anticorps polyclonaux anti- lymphocyte, l'incidence de maladie à
CMV passe de 21 à 59 %. Si du ganciclovir IV est administré
en même temps que l'OKT3®, cette incidence est ramenée
à 21 %, annihilant ainsi l'effet délétère
de l'OKT3®.
La principale question actuelle est donc de déterminer quelle
stratégie de prévention est la plus pertinente en termes
d'efficacité, de tolérance et de coût : prophylaxie,
prévention ciblée, ou association des deux. Aucun consensus
n'existe à l'heure actuelle dans la communauté des médecins
impliqués dans la transplantation d'organe.
CONCLUSION L'infection
à CMV reste une préoccupation en transplantation d'organe.
Des progrès considérables ont été observés
en termes de prévention de cette infection, ce qui a fait apparaître
des formes plus tardives et peu symptomatiques. Il reste à progresser
dans cette voie et à déterminer avec plus de précision
la signification exacte des formes asymptomatiques, ainsi que les relations
entre rejet de greffe, qu'il soit aigu ou chronique, et infection à
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