ARTICLE
L'obésité est un facteur de risque
reconnu pour les maladies métaboliques et vasculaires telles que
le diabète et l'insuffisance coronaire. C'est aussi une maladie
comportant une physiopathologie et des conséquences somatiques
et psychosociales spécifiques [1, 2].
En France, la prévalence de l'obésité dans la
population est d'environ 7 à 10 % [3]. La prévalence de
l'obésité morbide est équivalente à celle
du diabète insulinodépendant. Le coût de l'obésité
et de ses conséquences représente environ 2 à 5
% des dépenses de santé des pays industrialisés
[4]. Le problème que pose cette maladie atteint une telle ampleur
que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a récemment
demandé à un groupe d'experts internationaux (International
Obesity Task Force) d'émettre des propositions de stratégies
de prévention et de traitement. L'obésité, longtemps
négligée par la médecine, entre officiellement
dans le champ des problèmes de santé publique.
Définitions
Le clinicien et l'épidémiologiste définissent
l'obésité à l'aide de l'indice de masse corporelle
(IMC ou, pour les Anglo-Saxons, body mass index, BMI) qui est le
rapport du poids (en kg) sur le carré de la taille (en m2)
[5].
Il existe une relation en « J » entre l'indice de masse
corporelle et la mortalité. L'excès de corpulence est associé
à une augmentation de la mortalité et de la morbidité
liées aux maladies cardio-vasculaires et respiratoires, à
l'hypertension artérielle, au diabète, aux atteintes ostéo-articulaires
et à certains cancers [5-7]. L'intervalle de l'indice de masse
corporelle associé au moindre risque pour la santé est situé
entre 18,5 et 24,9 kg/m 2 ; la surcharge pondérale correspond
à l'intervalle de cet indice compris entre 25 et 29,9 kg/m 2
et l'obésité est définie par un indice de masse corporelle
supérieur ou égal à 30 kg/m 2. L'obésité
massive ou morbide correspond à un indice de masse corporelle supérieur
à 40 kg/m 2 qui est associé à un risque
majeur de comorbidité [5] (tableau
1).
Si l'indice de masse corporelle est acceptable pour évaluer
la corpulence en clinique et en épidémiologie, il ne renseigne
ni sur la composition corporelle (rapport masse maigre/masse grasse),
ni sur la distribution de l'adiposité [6]. Or, pour un même
indice de masse corporelle, le risque lié à l'obésité
dépend également de l'accumulation de graisse au niveau
de la partie supérieure du corps. À la suite des travaux
de Vague (in [6]), il a été établi que l'adiposité
abdominale, dite androïde, est associée à une augmentation
du risque vasculaire et métabolique, indépendamment du surpoids
global. La quantité de graisse viscérale abdominale représenterait
le compartiment corporel critique dans la genèse de ces complications.
Le développement des techniques d'imagerie médicale comme
le scanner ou l'imagerie par résonance magnétique (IRM)
permet actuellement des mesures précises (en recherche) des aires
adipeuses viscérale et sous-cutanée au niveau abdominal.
La simple mesure du tour de taille représente, en pratique clinique,
l'indice anthropométrique le plus accessible pour évaluer
l'adiposité abdominale. Les résultats d'une étude
récente dans la population néerlandaise indiquent qu'une
valeur de tour de taille supérieure à 102 centimètres
chez l'homme ou à 88 centimètres chez la femme est associée
à une augmentation significative de différents facteurs
de risque cardio-vasculaire (augmentation du cholestérol total,
baisse du cholestérol HDL high density lipoprotein
, hypertension artérielle) [5].
L'obésité se distingue des autres facteurs de risque
par une caractéristique singulière : elle se voit, elle
est soumise au jugement personnel et collectif. Alors que peu de gens
ont une idée précise a priori du niveau «
idéal » de glycémie ou de la pression artérielle,
chacun a sa perception du poids « idéal » qui conditionne
son éventuelle décision de perdre du poids. Ainsi, certaines
personnes non obèses au sens médical du terme souhaitent
maigrir pour se conformer à une image « idéale ».
À l'inverse, certains sujets obèses se sentent en parfait
équilibre psychologique et physique. On comprend dès lors
le double risque de surmédicalisation et de sous-médicalisation
des problèmes de « surpoids ».
Diagnostic
Le diagnostic clinique de l'obésité est moins simple
qu'il n'y paraît au premier abord. D'abord parce que le poids comme
l'indice de masse corporelle ne renseignent ni sur la part respective
de la masse grasse et de la masse maigre ni sur la distribution intra-abdominale
de l'adiposité. Ensuite parce que l'obésité est une
entité clinique complexe dont l'hétérogénéité
tient à plusieurs éléments : la variété
des déterminants, le caractère chronique et évolutif
du processus, la diversité des complications et l'influence des
facteurs iatrogènes [7].
Il n'est donc guère possible de décrire une forme type
d'obésité, chaque cas étant particulier. Caractériser
une obésité, c'est préciser son stade évolutif,
le rôle respectif des déterminants biologiques (en particulier
génétiques), comportementaux et environnementaux, les
risques somatiques présents ou potentiels et le retentissement
psychosocial [7].
Stade évolutif
Situer le stade évolutif de la courbe de poids est un élément
clé de l'évaluation qui permet d'interpréter aussi
bien les données de l'enquête alimentaire que la situation
clinique. La courbe de poids recensant l'évolution pondérale
au cours de la vie précise la précocité de certaines
obésités et permet de situer le poids « de référence
», c'est-à-dire celui que le sujet a pu maintenir avant ou
à distance des événements de vie ayant déclenché
ou entretenu le surpoids. Schématiquement et par analogie avec
certains modèles animaux, l'histoire naturelle de l'obésité
passe successivement par :
une phase dynamique, au cours de laquelle l'obésité
se constitue, et qui traduit un bilan énergétique positif.
Très schématiquement, on distingue les obésités
de constitution précoce, dès l'enfance, voire la petite
enfance, et les obésités constituées à l'âge
adulte (généralement avant 45 ans). Différents événements,
biologiques ou psychologiques, peuvent intervenir dans le déclenchement
de cette phase dynamique (puberté, chirurgie, grossesse, médicaments,
ménopause, difficultés psychologiques ou sociales, deuil,
etc.) ;
une phase dite statique où le sujet devenu obèse
se maintient au même poids. Un nouvel équilibre énergétique
est alors atteint. Au cours de cette phase peuvent intervenir de nouvelles
poussées dynamiques de prise ou de perte de poids sous l'effet
d'un régime auto-imposé ou d'une prise en charge médicale.
Dans la majorité des cas, une reprise de poids interviendra.
Ainsi, des fluctuations pondérales plus ou moins fréquentes
et amples se succèdent au fil du temps.
Déterminants
Le gain de masse grasse conduisant à l'obésité
implique une mise en échec du système de contrôle
des réserves énergétiques (voir les autres articles
de cette revue). Dans certains cas, c'est le système réglant
les réserves énergétiques (le « pondérostat
») qui paraît en cause du fait d'altérations primaires
(génétiques) ou secondaires (effets de traitements médicamenteux,
lésions anatomiques ou autres). Ailleurs, ce système n'est
pas primitivement en cause mais ses capacités de régulation
sont dépassées[7].
Il n'est pas facile, en clinique, de faire la part du rôle des
déterminants biologiques et comportementaux, génétiques
et environnementaux. L'arbre généalogique regroupant les
indices de masse corporelle des apparentés du patient (ascendants
et descendants) permet une première approche du caractère
familial de l'obésité. Il est bien exceptionnel qu'une maladie
monogénique soit identifiée. Dans la majorité des
cas, l'obésité humaine est de type polygénique. Quelle
que soit l'importance des facteurs génétiques, les déterminants
environnementaux et comportementaux jouent généralement
un rôle décisif. Il s'agit donc d'évaluer le bilan
d'énergie, les apports et dépenses énergétiques.
La validité de l'évaluation des apports énergétiques
est une question importante. Cette évaluation est délicate
[7, 8]. L'enquête alimentaire est sujette à de nombreux biais,
en particulier du fait d'une particulière tendance à la
sous-évaluation des apports chez les sujets obèses et de
la présence de troubles du comportement alimentaire. Il importe
de préciser les apports en macronutriments en sachant que la consommation
de lipides contribue pour une large part à l'augmentation des apports
caloriques chez la majorité des sujets. Ceci s'explique par la
densité calorique des aliments riches en graisse, ainsi que par
le moindre pouvoir satiétogène des lipides par rapport aux
autres macronutriments. Cette évaluation quantitative des apports
caloriques doit être complétée par l'étude
du comportement alimentaire [7]. Il est actuellement admis que les désordres
alimentaires sont plus fréquents chez les sujets obèses
que chez les non-obèses. Dans l'immense majorité des cas,
ces troubles du comportement alimentaire ne sont pas ceux décrits
par les publications psychiatriques (DSM IV), comme par exemple la boulimie,
mais correspondent à des épisodes de compulsion ou de grignotage
[9]. Chez les sujets obèses, la prise alimentaire est influencée
de façon plus importante que chez les sujets non obèses
par les stimuli externes, en particulier la disponibilité et la
palatabilité des aliments. Les signaux sensoriels viennent bien
souvent mettre en échec les signaux physiologiques internes.
L'évaluation clinique de la dépense énergétique
s'intéresse à la dépense de repos et à l'activité
physique [10]. La dépense énergétique de repos est
principalement fonction de la composition corporelle et, avant tout, de
la masse maigre (masse métaboliquement active). Généralement,
son calcul (à partir du poids, de la taille, de l'âge ou
de la composition corporelle) permet d'évaluer correctement les
besoins de base. En clinique, les diminutions significatives de la dépense
énergétique mesurée par calorimétrie indirecte
correspondent généralement à des dysfonctionnements
endocriniens particuliers : hypothyroïdie, déficit en GH (growth
hormone, hormone de croissance) ou atteinte hypothalamo-hypophysaire.
Dans certaines populations, un niveau faible de la dépense énergétique
de repos ou de 24 heures est associé à un risque accru de
prise de poids dans les années suivantes (études longitudinales).
Quand l'obésité est constituée, la dépense
énergétique de repos et de 24 heures est plus élevée,
en moyenne, chez les obèses que chez les non-obèses (études
transversales) car l'excès de poids comporte aussi un certain excès
de masse maigre. On ne peut donc pas parler « d'hypométabolisme
» pour l'ensemble des sujets obèses. Le niveau habituel d'activité
physique peut être apprécié en fonction de la pratique
d'activités sportives (type, durée, fréquence) et
du type d'activité professionnelle. La sédentarité
est habituelle. Dans certaines études, un faible niveau ou une
diminution de l'activité physique habituelle est un facteur de
risque d'augmentation du poids au cours du temps. Pour certains sujets,
la réduction de l'activité physique tient aux conséquences
de l'obésité (difficultés de mobilisation) et joue
alors un rôle aggravant.
Il n'est pas rare que des déterminants psychologiques soient
en cause dans le développement et le maintien de certaines obésités
[7]. L'anxiété et la dépression peuvent conduire
à des excès alimentaires impulsifs qui augmentent la prise
énergétique quotidienne. Dans certains cas, des événements
psychologiques paraissent susceptibles de modifier le système
réglant le poids corporel. L'environnement familial (habitudes
et conditionnement alimentaires) et professionnel peut jouer un rôle
dont il faudra tenir compte sur le plan thérapeutique. Enfin,
d'autres facteurs déclenchants doivent être recherchés,
en particulier les médicaments (stéroïdes, certains
antidépresseurs).
Événements iatrogènes
Être obèse c'est être exposé à de
nombreuses interventions diététiques, ou autres, susceptibles
de modifier le tableau clinique, voire de l'aggraver. À titre d'exemple,
un trouble du comportement alimentaire peut être tout aussi bien
la cause d'une obésité que la conséquence d'un régime.
De même pour la dépression. Il importe donc, devant chaque
situation individuelle, de faire la part de ce qui est primitif et secondaire.
Au total, le diagnostic d'obésité ne se limite pas au
calcul de l'indice de masse corporelle et à la mesure du tour
de taille. Il inclut une évaluation de la part respective des
déterminants endogènes (génétique, situation
nutritionnelle, etc.) et exogènes (facteurs psychosociaux) ainsi
que, à l'interface de ceux-ci, du comportement. On peut distinguer,
d'une part, les obésités à forte composante génétique,
de survenue souvent précoce, à caractère familial,
mettant rapidement en échec les interventions thérapeutiques
et, d'autre part, les obésités liées à des
facteurs psychosociaux et favorisées par des désordres
comportementaux, souvent moins graves que dans le premier cas et où
la prédisposition familiale est moins nette. Cette distinction
est schématique, il existe un large éventail de situations,
le tableau clinique étant par ailleurs influencé par l'existence
ou non de complications du surpoids [7].
Complications
Parmi les complications somatiques de l'obésité (encadré),
on peut distinguer :
les complications directement en rapport avec l'obésité,
c'est-à-dire les conséquences immédiates de l'inflation
de la masse grasse, parfois directement préoccupantes et graves,
telles que l'insuffisance respiratoire et/ou cardiaque ;
les complications chroniques invalidantes, en particulier rhumatologiques
(arthrose du genou), survenant au long cours ;
les conséquences liées au diabète, aux
dyslipidémies et à l'hypertension artérielle qui
expriment leurs effets à long terme sous forme de complications
de l'athérosclérose ou de la microangiopathie diabétique
;
le risque accru de certains cancers.
La physiopathologie des complications ne se limite pas à l'athérosclérose
mais implique aussi des facteurs mécaniques et hémodynamiques.
La physiologie cardio-vasculaire et respiratoire est, en effet, profondément
modifiée par l'inflation de la masse grasse qui crée une
situation de demande métabolique accrue à laquelle doit
répondre une augmentation du débit cardiaque, des volumes
sanguins et du travail ventriculaire. Pour satisfaire une augmentation
de la consommation d'oxygène et de la production de gaz carbonique,
la ventilation alvéolaire augmente. Or, le travail ventilatoire
est altéré par la diminution de la compliance de la paroi
thoracique (liée à l'infiltration graisseuse) et de la compliance
pulmonaire. Il existe, de plus, une altération de la fonction ventilatoire
(la capacité résiduelle fonctionnelle est réduite
aux dépens du volume de réserve expiratoire ; elle est abaissée
au-dessous du volume de fermeture avec pour conséquence la fermeture
prématurée des petites voies aériennes). Cette situation
cardio-respiratoire conduit à une hypoxémie qui est une
anomalie des gaz du sang habituelle chez les sujets obèses.
En résumé, il existe une demande métabolique accrue
mais les adaptations physiologiques nécessaires se heurtent à
des obstacles mécaniques. On comprend donc que les complications
respiratoires et cardiaques dominent chez les sujets atteints d'obésité,
en particulier en cas d'obésité massive [11, 12].
Complications cardio-vasculaires
La prévalence de l'hypertension artérielle est trois
fois plus élevée chez les sujets obèses que chez
ceux de poids normal, en particulier chez le sujet jeune et en cas d'obésité
abdominale. Rappelons l'importance de mesurer la pression artérielle
avec un brassard adapté à la circonférence du bras
du patient. S'il est de trop petite dimension, cela expose à une
surestimation de la pression artérielle et au diagnostic d'hypertension
par excès. Une perte de poids peut suffir à normaliser les
chiffres de pression artérielle chez bon nombre de patients obèses.
En moyenne, une perte de poids de 1 % est associée à une
diminution de 1 mmHg de pression artérielle systolique et de 2
mmHg de pression artérielle diastolique. Toutes les hypertensions
des sujets obèses ne réagissent cependant pas à la
perte de poids et le recours aux différentes classes d'antihypertenseurs
est souvent indispensable [5].
Les effets de l'obésité sur la fonction cardiaque sont
multiples et complexes [12]. Chez l'obèse, l'insuffisance cardiaque
gauche peut être secondaire à l'insuffisance coronarienne
et à l'hypertension artérielle mais certaines données
suggèrent un rôle direct du surpoids. Les altérations
hémodynamiques associées à l'excès de graisse
corporelle, en particulier l'augmentation de la précharge, peuvent
entraîner une hypertrophie ventriculaire gauche excentrique. En
cas d'hypertension artérielle associée, l'augmentation
de la post-charge est responsable d'une hypertrophie concentrique. La
perte de poids permet de réduire la masse ventriculaire gauche
et l'épaisseur du mur postérieur [14]. Par ailleurs, les
anomalies respiratoires retrouvées dans l'obésité
massive et la pathologie thrombo-embolique peuvent être à
l'origine d'une insuffisance cardiaque droite.
Complications respiratoires
Les conséquences respiratoires des obésités peuvent
mettre en jeu le pronostic vital chez des sujets jeunes [11]. Les deux
complications principales sont le syndrome d'hypoventilation alvéolaire
associé à l'obésité (obesity hypoventilation
syndrome), caractérisé par l'association hypoxémie-hypercapnie,
et le syndrome d'apnée du sommeil (SAS) défini par un arrêt
du flux aérien pendant au moins 10 secondes plus de 5 fois par
heure de sommeil [11, 15]. Ce dernier n'est pas spécifique du sujet
obèse mais l'obésité en est un facteur de risque
important. Sa prévalence chez l'obèse pourrait dépasser
40 % dans les cas d'obésité massive. Certains signes cliniques
doivent être recherchés systématiquement : hypersomnolence
diurne, ronflement, apnées constatées par l'entourage, troubles
psychiques (diminution de l'efficience intellectuelle, troubles de la
mémoire et de l'attention), céphalées matinales.
Le syndrome d'apnée du sommeil entraîne une hypoxémie
nocturne, favorise l'hypoventilation alvéolaire et peut être
responsable d'hypertension artérielle systémique ou pulmonaire
et de troubles du rythme cardiaque avec risque de mort subite. Il expose
aussi aux accidents de la voie publique par baisse de la vigilance.
Son diagnostic repose sur l'enregistrement polysomnographique du sommeil
au laboratoire. Certaines techniques comme l'oxymétrie nocturne
simple ou couplée à l'enregistrement des bruits trachéaux
(examen polygraphique ventilatoire nocturne) permettent le dépistage
et l'identification des cas pour lesquels un traitement urgent est requis.
Le premier traitement est médical (nasal continuous positive
airway pressure, nCPAP), prescrit et suivi par un pneumologue. L'effet
de la perte de poids sur le syndrome d'apnée du sommeil est variable.
Chez les patients non massivement obèses, une perte de poids
modérée peut améliorer notablement les paramètres
respiratoires et permettre, dans certains cas, l'arrêt du traitement
par pression positive.
Complications mécaniques
L'obésité est associée à l'arthrose des
genoux et probablement également des hanches [16]. Aux États-Unis,
elle est la première cause d'arthrose du genou chez la femme
et la deuxième chez l'homme, après les traumatismes du
genou. Elle aggrave l'évolutivité de la gonarthrose. Si
les mécanismes en sont encore mal compris, incluant des facteurs
locaux mais aussi systémiques, le rôle des contraintes
mécaniques secondaires au surpoids est essentiel. La prévalence
des lombalgies est également augmentée chez les patients
obèses [13]. La pathologie rhumatismale liée à
l'obésité est une cause d'augmentation significative des
mises en invalidité et des arrêts du travail. De plus,
ces gênes mécaniques contribuent à perpétuer
l'obésité en limitant la mobilité et les possibilités
d'activité physique. La perte de poids aurait peu d'effet sur
ces manifestations articulaires dans les cas de surpoids modéré,
alors qu'une perte de poids de 6 à 10 kilos dans l'obésité
massive est associée à une diminution de la symptomatologie
douloureuse (en particulier lombaire) [1]. L'importance de la perte
de poids requise pour diminuer la symptomatologie et retarder l'évolution
de la maladie est très variable d'un individu à l'autre.
De plus, les patients obèses sont souvent récusés
par les équipes chirurgicales lors d'indications de prothèse
du genou ou de la hanche. Si l'obésité affecte négativement
le pronostic de ces interventions, certaines données indiquent
cependant un résultat favorable dans bon nombre de cas. Il faut
donc évaluer objectivement les possibilités de perte de
poids en préalable à une discussion médico-chirurgicale
au cas par cas afin de ne pas retarder une chirurgie efficace.
Complications métaboliques
Les conséquences métaboliques des obésités
(diabète, dyslipidémies) sont particulièrement importantes
en cas de répartition abdominale du tissu adipeux [6, 7, 13].
Les anomalies lipidiques les plus fréquentes dans l'obésité
sont l'augmentation des triglycérides et la diminution du cholestérol
HDL. Le cholestérol total et LDL (low density lipoprotein)
sont normaux ou augmentés. L'effet de la perte de poids a été
chiffré : pour chaque kilo de poids perdu, il y a une diminution
de 0,015 mmol/l de triglycérides, de 0,05 mmol/l de cholestérol
total et de 0,02 mmol/l de cholestérol LDL ; pour chaque kilo de
poids perdu, l'augmentation de cholestérol HDL est de 0,007 mmol/l
chez les sujets perdant activement du poids. La prise en charge thérapeutique
des anomalies lipidiques suit les recommandations habituelles (comme celles
diffusées par l'ARCOL) et le recours aux hypolipémiants
ne doit pas être retardé si un amaigrissement n'est pas obtenu
[17, 18].
L'impact de l'obésité sur le risque de diabète
de type 2 est majeur : 75 % des patients qui en sont atteints sont obèses.
Pour une valeur de l'indice de masse corporelle supérieure ou
égale à 30 comparée à une valeur inférieure
à 30, le risque de diabète de type 2 est estimé
à 10,6 chez la femme et à 8,3 chez l'homme. Sont également
des facteurs de risque le gain de poids à l'âge adulte,
l'adiposité abdominale, la durée de l'obésité,
l'âge et les antécédents familiaux de ce type de
diabète. Indépendamment de la perte de poids, la seule
réduction des apports énergétiques peut entraîner
une amélioration de l'équilibre glycémique. Une
perte de poids modérée a un effet positif démontré
sur la glycémie et l'hémoglobine glyquée. D'après
les résultats d'une enquête écossaise [5], une réduction
de 1 kilo serait associée à une durée de vie supplémentaire
de 3 à 4 mois, et une perte de 10 kilos permettrait chez ce type
de patients d'annuler la réduction d'espérance de vie
de 35 % associée à la présence du diabète.
Cependant, tous les patients ne répondent pas de la même
façon à la perte de poids, de sorte qu'il est souvent
justifié d'avoir recours à la prescription d'hypoglycémiants
oraux et/ou d'insuline selon les cas. Dans une étude, les patients
qui restaient hyperglycémiques après une perte initiale
modérée de 2,3 à 4,5 kilos (non-répondeurs)
étaient peu susceptibles de connaître une amélioration
de leur état après une perte de poids supplémentaire
[19].
Autres complications
L'obésité massive peut être associée à
des anomalies néphrologiques : protéinurie, voire syndrome
néphrotique. L'association obésité-protéinurie
s'observe indépendamment du diabète et de l'hypertension
artérielle, par ailleurs si fréquents chez les sujets obèses.
La glomérulosclérose segmentaire et focale est la lésion
rénale la plus fréquemment décrite en cas de protéinurie
massive ou de syndrome néphrotique associés à l'obésité.
Néanmoins, des protéinuries importantes sont observées
en l'absence de lésions histologiques. La stéatose est la
règle chez les sujets atteints d'obésité massive,
la lithiase biliaire une complication fréquente. Chez l'homme,
l'obésité est associée à un risque accru de
cancer de la prostate et de cancer colorectal. Chez la femme, les cancers
de l'endomètre, des voies biliaires, du col de l'utérus,
du sein et des ovaires sont nettement plus fréquents chez les obèses
que chez les sujets de poids normal [7].
Enfin, il faut insister sur l'impact psychosocial de l'obésité.
Le retentissement personnel est lié non seulement aux conséquences
somatiques mais aussi à la stigmatisation et à la discrimination
qui peuvent aggraver la fréquente détérioration
de l'image de soi et entraîner un appauvrissement de l'intégration
sociale et de la qualité de vie, autant d'éléments
retenus par l'OMS pour définir le handicap [20, 21]. Les interventions
thérapeutiques intempestives peuvent, de plus, faire empirer
la situation en proposant des objectifs irréalistes, sources
d'échec et d'accentuation de la mésestime de soi.
Traitements
Objectifs
Si, en première analyse, l'objectif paraît bien être
de permettre au sujet de perdre du poids, « faire maigrir »
ne peut résumer un programme thérapeutique. Traiter une
obésité c'est d'abord soulager le patient de ses désordres
somatiques et corriger les désordres métaboliques. C'est
aussi s'intéresser à sa situation psychologique et sociale
: lui permettre de trouver les moyens de supporter, au long cours, les
contraintes qu'implique le régime ; atténuer des perturbations
de l'image du corps ; traiter une anxiété ou une dépression,
cause ou conséquence de l'état d'obésité
; améliorer la gestion des conflits sources des désordres
du comportement alimentaire. Il importe aussi de fixer des objectifs
pondéraux réalistes : la notion de poids idéal
théorique n'est pas tenable. Sur le plan des complications somatiques,
il est de plus en plus reconnu que des pertes de poids de l'ordre de
10 à 15 % du poids initial sont suffisantes pour obtenir un réel
bénéfice en termes de santé pour une grande proportion
de sujets obèses diabétiques, hypertendus ou dyslipidémiques
[22].
Moyens
Les attitudes sur le plan diététique varient suivant
les équipes. Certains préconisent des régimes très
restrictifs, voire des apports de type very low calorie diet
(VLCD) ou diètes protéiques. Nous préconisons des
régimes moins sévères avec les arguments suivants
:
présenter l'action diététique comme un
régime insupportable à long terme n'offre aucun intérêt
mais sans doute des désavantages sur le plan psychologique. Le
rôle de la diététicienne, si important tout au long
de la prise en charge, n'est pas de supprimer et de punir mais d'aider
le patient à trouver des solutions de qualité ;
l'information nutritionnelle délivrée au patient
doit être cohérente. Une réduction des apports lipidiques
(ramenés à environ 30 % de la ration), une structuration
des rythmes alimentaires et une correction des troubles du comportement
alimentaire sont les conditions essentielles du succès. Les thérapies
cognitivo-comportementales ont, à cet égard, un intérêt
certain. Elles ne doivent pas être confondues avec une prise en
charge psychologique (psychothérapie), indispensable dans bon nombre
de cas.
Quelle que soit la prescription diététique choisie,
il est indispensable d'inciter le patient à retrouver une activité
physique régulière (ce qui ne signifie pas nécessairement
de faire du sport), qui constitue en effet un facteur pronostique essentiel
du maintien au long cours du poids après perte de poids initiale.
La place du traitement pharmacologique est une question actuellement
controversée [23]. L'utilisation de médicaments inadaptés
(diurétiques) ou induisant des psychodépendances (amphétamines)
ainsi que la prescription de molécules sérotoninergiques
dans des conditions aberrantes aux États-Unis ont nui à
l'approche médicamenteuse. La toxicité de la fenfluramine,
seule ou en association avec la phentermine (hypertension artérielle
pulmonaire, valvulopathies), soulève d'importantes questions [23].
Actuellement (en février 1998), aucun traitement médicamenteux
satisfaisant n'est disponible en pratique pour le traitement à
long terme. Cependant, différentes molécules sont à
un stade avancé d'élaboration ou en cours de procédure
d'autorisation de mise sur le marché : b3 stimulant, sibutramine,
inhibiteur de la lipase pancréatique. Le leptine en est au stade
initial de l'évaluation. Le traitement médicamenteux se
justifie chez les patients ayant un indice de masse corporelle supérieur
à 30 kg/m2 ou ayant des comorbidités associées
au surpoids, à condition de considérer que :
le traitement médicamenteux ne dispense pas du régime
et de la pratique d'une activité physique ;
pour avoir un intérêt clinique, la perte de poids
doit atteindre au moins 10 % après 3 à 6 mois d'utilisation
(ou entraîner une réduction de poids de 10 %, ou permettre
à un nombre significativement important de sujets d'atteindre une
perte de poids de 5 à 10 %).
Pour certains, la fréquence des rechutes, la gravité
de l'obésité et le coût des traitements médicaux
justifient des moyens thérapeutiques radicaux [24]. C'est ainsi
qu'ont été proposées des interventions chirurgicales
[13] (gastroplastie, courts-circuits gastriques) réduisant le
volume gastrique, limitant la prise alimentaire et facilitant l'acceptabilité
des régimes. Pour les Anglo-Saxons, les critères d'éligibilité
sont l'obésité morbide et/ou l'obésité gravement
multicompliquée après l'échec des autres thérapeutiques.
L'efficacité à court et moyen termes (moins de 5 ans)
est indiscutable en termes de perte de poids, de réduction de
prévalence et d'incidence des pathologies associées, de
score de qualité de vie et de retentissement social si l'on en
juge par la très importante étude suédoise actuellement
en cours (Swedish Obesity Study, SOS). L'objectif de cette étude
est de suivre, pendant 10 ans, 2 000 obèses massifs opérés
et 2 000 témoins obèses massifs traités médicalement.
Seuls quelques résultats intermédiaires sont disponibles
qui indiquent un effet positif important du traitement chirurgical sur
les complications de l'obésité. Avant intervention, dans
le groupe chirurgical et dans le groupe témoin respectivement,
la prévalence de l'hypertension artérielle était
de 51 et 44 %, et celle du diabète de 16 et 14 %. Après
2 ans de suivi, le pourcentage de sujets considérés comme
« guéris » dans le groupe chirurgical et dans le groupe
témoin était de 43 et 16 % pour l'hypertension artérielle,
et de 69 et 16 % pour le diabète. Par ailleurs, la proportion
de nouveaux cas d'hypertension artérielle était de 5 %
dans le groupe chirurgical (15 % chez les témoins) et celle de
nouveaux cas de diabète était de 0,5 % dans le groupe
chirurgical (7,8 % dans le groupe témoin). La vogue actuelle
pour le « traitement chirurgical » de l'obésité
par intervention gastrique soulève néanmoins quelques
problèmes : il est difficile de considérer que la sanction
chirurgicale devienne le standard thérapeutique d'une pathologie
où les facteurs comportementaux et psychosociaux jouent un rôle
majeur.
Résultats
Avec les mesures diététiques, les modifications comportementales
et la reprise d'une activité physique régulière,
une perte de poids de l'ordre de 10 % du poids initial est généralement
obtenue dans le cadre d'une prise en charge médicale globale. Mais
l'évolution va être émaillée de périodes
de stabilité et de reprise de poids. L'analyse avec le patient
de la nature et de l'origine des difficultés rencontrées
est un temps thérapeutique important. La reprise de poids peut
être liée à la difficulté à appliquer
les conseils diététiques ou à des troubles du comportement
alimentaire persistants. En cas d'échec de la prescription diététique,
le problème n'est pas de « resserrer » la restriction
alimentaire mais, au contraire, de la rendre plus supportable en trouvant
un nouveau compromis entre ce qui est souhaitable et ce qui est acceptable,
et en proposant une prise en charge plus ciblée sur d'éventuels
désordres comportementaux. Les récidives sont pratiquement
inévitables. Le rôle du médecin est d'aider le patient
à en tirer un bénéfice pour l'avenir grâce
à une analyse des facteurs en cause et des moyens d'y remédier.
Les cas de guérison durable (10 ans) d'obésité
sont rarissimes si l'on estime que l'objectif est le retour à un
poids idéal. Mais il faut considérer qu'il existe des limites
à la perte de poids (liées aux caractéristiques génétiques,
anatomiques, métaboliques et psychosociales) et que l'objectif
n'est pas strictement pondéral mais tout à la fois somatique,
psychologique et social. Nombre de sujets retrouvent une situation psychologique
et psychosociale de qualité sans avoir retrouvé un poids
idéal. Les critères de succès sont :
la disparition ou le contrôle avec des moyens pharmacologiques
ou mécaniques des complications somatiques et métaboliques
;
une meilleure situation psychosociale ;
une contrainte thérapeutique supportable.
ENCADRÉ
Principales complications somatiques des obésités
Cardio-vasculaires : insuffisance coronarienne*, hypertension
artérielle*, accidents vasculaires cérébraux*, thromboses
veineuses profondes, insuffisance cardiaque.
Respiratoires : insuffisance respiratoire, syndrome
d'apnée du sommeil, hypoventilation alvéolaire, hypertension
artérielle pulmonaire.
Mécaniques : gonarthrose, goutte.
Digestives : lithiase biliaire, stéatose hépatique.
Cancers : prostate, colorectal (homme), endomètre,
voies biliaires, col utérin, ovaires, sein (femme).
Métaboliques-endocriniennes : insulinorésistance*,
diabète de type 2*, dyslipidémie*, hyperuricémie*,
infertilité-dysovulation, hypogonadisme (homme, obésité
massive).
Cutanées : hypersudation, mycoses des plis,
lymphdème.
Rénales : protéinurie.
Risque opératoire.
Autres : hypertension intracrânienne bénigne, complications
obstétricales.
* Indique les complications pour lesquelles une répartition
abdominale du tissu adipeux est considérée comme facteur
de risque indépendant de la corpulence globale.
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