ARTICLE
Données de l'expérimentation animale
Plusieurs études chez l'animal ont mis en évidence un
effet favorable des fibrates sur le métabolisme glucidique.
Ainsi, Matsui et al. montrent, chez des rats rendus insulino-résistants
et diabétiques par un régime riche en fructose et en graisses
saturées, une amélioration très significative de
la sensibilité à l'insuline sous bézafibrate [1].
Dans ce travail, le traitement par bézafibrate permet de trouver,
chez les animaux rendus diabétiques, une sensibilité à
l'insuline identique aux animaux témoins.
Dans une autre étude, l'apparition d'une insulino-résistance
et d'une hyperglycémie par un régime riche en acides gras
saturés observée chez des rats témoins est prévenue
grâce au traitement des animaux par le fénofibrate [2].
Chez des rats Zucker, caractérisés par une mutation du
gène codant pour le récepteur de la leptine, il est observé
l'apparition précoce d'une obésité et d'une insulino-résistance
authentifiée par un hyperinsulinisme prononcé [3]. Un traitement
par ciprofibrate chez ces rats provoque une diminution significative de
la prise de poids et de la masse grasse ainsi qu'une réduction
de 50 % de l'insulinémie à jeun et de la réponse
insulinique lors d'une épreuve de charge en glucose par voie intraveineuse,
témoignant d'une réduction nette de l'insulino-résistance
[2]. Par ailleurs, chez des rats Zucker plus âgés, présentant
une hyperglycémie franche, le traitement par ciprofibrate permet
d'obtenir une diminution significative de la glycémie [2].
Il est important de noter que, dans toutes les études, l'amélioration
de la sensibilité à l'insuline et la réduction de
la glycémie ne sont observées que chez des animaux insulino-résistants
et non chez les rats euglycémiques ou eu-insulinémiques
[2], suggérant une action propre des fibrates sur la sensibilité
à l'insuline.
Les raisons de l'amélioration de la sensibilité à
l'insuline sous fibrates ne sont pas encore parfaitement claires mais
certaines hypothèses peuvent être avancées :
- la réduction du taux plasmatique d'acides gras libres observée
sous fibrates est susceptible d'améliorer sensiblement la sensibilité
à l'insuline. C'est ainsi que, chez le rat rendu diabétique,
il est observé une diminution de la glycémie et une augmentation
de la captation musculaire du glucose sous l'effet d'agents réduisant
le taux des acides gras libres plasmatiques (acide nicotinique, phénylisopropyladénosine)
[4]. Les fibrates par l'intermédiaire de l'activation des PPARs
alpha stimulent l'oxydation hépatique des acides gras et réduisent
leur synthèse [5]. Ceci aboutit à une réduction des
acides gras libres plasmatiques, qui a pour conséquence une augmentation
de la sensibilité à l'insuline en réduisant l'inhibition
qu'exercent les acides gras sur le métabolisme oxydatif et non
oxydatif du glucose induit par l'insuline [6].
Si la réduction quantitative des acides gras libres est susceptible
d'expliquer en partie l'amélioration de la sensibilité à
l'insuline sous fibrates, il est nécessaire de considérer
aussi les modifications qualitatives des acides gras libres sous l'effet
de ces agents médicamenteux. En effet, il est bien montré,
dans les études réalisées chez le rat, que le traitement
par fibrates réduit les acides gras saturés et mono-insaturés
des triglycérides de la cellule musculaire et augmente les acides
gras polyinsaturés, ainsi que le rapport C20:4/C20:3 évoquant
une augmentation de l'activité de la delta-5-désaturase
[1]. Cette augmentation de l'activité delta-5-désaturase
par les fibrates a été confirmée par plusieurs études
et semble se produire par l'intermédiaire d'une activation des
PPARs alpha [7]. Une diminution significative de l'activité delta-5-désaturase
au niveau de la membrane des cellules musculaires a été
mise en évidence chez les sujets insulino-résistants et
diabétiques [8]. Il a été montré que la réduction
de l'activité delta-5-désaturase au niveau de la membrane
des cellules musculaires était fortement corrélée
au niveau de l'insulino-résistance [8]. Ainsi, l'augmentation de
l'activité de l'alpha-5-désaturase sous l'effet des fibrates
est susceptible d'entraîner l'amélioration de la sensibilité
à l'insuline. Il se pourrait que la restauration d'une activité
de la 5-désaturase « normale » sous l'effet des fibrates
améliore la fluidité de la membrane permettant ainsi une
exposition plus favorable des récepteurs à l'insuline avec
pour conséquence une augmentation de l'insulino-sensibilité.
Cependant, il n'est pas exclu que l'effet favorable des fibrates sur
la sensibilité à l'insuline puisse faire intervenir d'autres
mécanismes que la réduction des acides gras libres.
En effet, dans toutes les études réalisées chez
l'animal, il est observé sous fibrates une réduction du
poids, sans diminution de la prise alimentaire [2, 9]. Dans tous les cas,
la réduction pondérale est associée à une
diminution du tissu adipeux, ce qui est tout à fait susceptible
d'améliorer la sensibilité à l'insuline. Il n'est
pas exclu qu'un des mécanismes en cause de la réduction
pondérale sous l'effet des fibrates soit lié à une
action sur la protéine UCP-3 responsable du découplage de
l'oxydation et de la synthèse d'ATP aboutissant à la conversion
du fioul énergétique en chaleur. En effet, il est observé
dans le diabète de type 2 une réduction de l'ARN messager
de l'UCP-3 dans le muscle [10]. Cabrero et al. ont mis en évidence
chez le rat que le traitement par bézafibrate augmentait l'expression
de l'ARN messager de l'UCP-3 dans le tissu adipeux blanc ainsi que dans
le muscle [9]. Cette action apparaît indépendante des acides
libres puisque ceux-ci sont habituellement responsables d'une augmention
de l'expression de l'UCP-3, alors que leur taux plasmatique est réduit
sous bézafibrate. Il apparaît très vraisemblable que
l'action des fibrates sur l'UCP-3 se fasse par l'intermédiaire
des PPARs alpha puisque les animaux déficients en PPARalpha constituent
une obésité [11].
Données chez l'homme
Les fibrates modifient-ils l'équilibre
glycémique chez l'homme ?
L'effet des fibrates sur le métabolisme glucidique chez l'homme
est connu depuis plus de 20 ans [12]. Les données publiées
au cours de ces dernières années sur ces effets sont relativement
contradictoires en fonction des protocoles d'études et surtout
du type de patients traités.
* Chez les patients normo-tolérants au glucose, hyperlipidémiques
(essentiellement hypergtriglycéridémie de type IV et hyperlipidémie
mixte de type IIb) :
- le gemfibrozil n'a pas d'effets sur les glycémies et les insulinémies
au cours de l'HGP [13,14] ou au cours d'un repas [15].
* Chez les hyperlipidémiques intolérants au glucose :
- le gemfibrozil améliore les glycémies au cours de l'HGP
[14] ;
- le bézafibrate abaisse les glycémies et l'insulinémie
après charge en glucose et augmente le ratio C peptide/insuline
au cours de cette charge [6].
* Chez les hyperlipidémiques diabétiques :
- le gemfibrozil ne modifie ni l'équilibre glycémique
ni les insulinémies ; il n'a pas non plus d'action sur l'utilisation
périphérique ou sur la production hépatique du glucose
[17] ;
- le bézafibrate, utilisé dans d'assez nombreux protocoles,
améliore pratiquement toujours le contrôle glycémique.
La glycémie à jeun baisse d'environ 5 à 6 % [18-20]
; l'hémoglobine glyquée et/ou la fructosamine sont significativement
améliorées [18-21]. L'insulinémie et/ou le peptide
C à jeun sont abaissés [18, 20, 22]. L'aire sous la courbe
du peptide C diminue au cours de l'HGP [19]. Les glycémies et les
insulinémies sont le plus souvent non modifiées en période
post-prandiale, au cours d'un repas test ou au cours de l'HGP [18, 20,
22].
Au cours d'un essai thérapeutique utilisant l'étofyllin
clofibrate versus placebo, en ouvert, chez 1 200 diabétiques
de type 1 et 2, la glycémie à jeun est abaissée de
8,7 %, la glycémie 2 h après le repas de 9 % et l'hémoglobine
glyquée de 5,8 % [24]. Antérieurement, le clofibrate avait
montré également un effet versus placebo en abaissant
les glycémies à jeun de 15 % [25] et les glycémies
à tous les temps de l'HGP [26].
Les fibrates améliorent-ils la sensibilité
à l'insuline chez l'homme ?
* Chez les patients hyperlipidémiques non intolérants
au glucose :
- le gemfibrozil n'a pas d'effets sur l'insulino-sensibilité
au cours d'un test de suppression insulinique [13] ou jugé par
le minimal modèle [27]. L'utilisation du glucose et la sensibilité
à l'insuline ne sont pas modifiées au cours d'une perfusion
par la somatostatine [15] ;
- le bézafibrate ne modifie pas l'utilisation du glucose au cours
d'un clamp euglycémique hyperinsulinique, ni l'insulinémie
après charge en glucose [28] ;
- le fénofibrate, dans un protocole en ouvert, le sujet étant
son propre témoin, abaisse l'insulinémie à la deuxième
heure de l'HGP de 100 à 54 mU (p < 0,0005), alors qu'aucune
autre caractéristique des patients ne se modifie, en dehors d'un
abaissement de la tension artérielle [29].
* Chez les hyperlipidémiques intolérants au glucose :
- le clofibrate augmente l'utilisation du glucose au cours de l'HGP
intraveineuse [12].
* Chez les diabétiques de type 2, hyperlipidémiques :
- lors d'un protocole randomisé contre placebo chez 70 patients,
la tolérance au glucose est améliorée par le clofibrate
sans modification de l'affinité de l'insuline pour son récepteur
érythrocytaire [26] ;
- avec le ciprofibrate, chez 13 sujets en double insu, c'est plutôt
une diminution de l'affinité des récepteurs qui est montrée
[30].
Les baisses glycémiques et l'amélioration
de la sensibilité à
l'insuline sont-elles dépendantes de l'action des fibrates sur
le métabolisme des acides gras et des lipoprotéines riches
en triglycérides ?
Nous ne disposons malheureusement pas de données concernant l'étude
de l'effet d'un fibrate chez des sujets normoglycémiques, intolérants
au glucose ou diabétiques, présentant par ailleurs un taux
de triglycérides normal. Les études publiées concernent
toujours des patients hypertriglycéridémiques, diabétiques
ou non. Il est donc difficile de savoir si en clinique humaine l'effet
du fibrate sur le métabolisme glucidique est direct ou plus probablement
indirect lié à l'action de l'hypolipidémiant sur
les acides gras libres et le métabolisme des lipoprotéines
riches en triglycérides.
Quelques travaux ont tenté de répondre à cette
question. Dans les premières publications montrant l'effet des
fibrates sur le métabolisme glucidique, Ferrari [12] ne trouvait
pas de corrélation entre l'abaissement des taux de triglycérides
sous clofibrate et la vitesse d'utilisation du glucose au cours de l'HGP
intraveineuse, chez le sujet normal (n = 6) et chez le diabétique
(n = 11). Calvert [25] a en revanche montré dans une étude
en double insu et crossover, comportant 11 hommes et 11 femmes
diabétiques de type 2, une faible corrélation entre la baisse
glycémique et celle des taux moyens des acides gras libres, sur
une période de 8 h (r = 0,49, p < 0,05). Mussoni [31], dans
une étude récente en double insu chez 56 patients intolérants
au glucose et hypertriglycéridémiques, montre que l'effet
du gemfibrozil sur le métabolisme glucidique n'est significatif
que chez les patients fort répondeurs (ceux qui diminuent leur
taux de triglycérides de plus de 50 %). Chez ces patients qui normalisent
presque leur taux de triglycérides, l'insulinémie est significativement
abaissée au cours de l'HGP ainsi que l'index d'insulino-résistance
I x G (produit des aires sous la courbe de l'insulinémie et de
la glycémie). Steiner [32] montre de la même façon
lors d'un protocole incluant 14 volontaires hypertriglycéridémiques,
non diabétiques, en double insu et crossover qu'il n'y a
pas de différence glycémique au cours de l'HGP entre les
sujets sous placebo ou sous gemfibrozil. En revanche, chez ceux pour lesquels
le gemfibrozil entraîne une baisse des triglycérides supérieure
à 1,7 mmol, les taux d'insulinémie sont abaissés.
Pour les plus faibles répondeurs (réduction des triglycérides
de moins de 1,7 mmol), il n'y a pas de modifications de l'insulinémie
au cours de l'HGP. Pour l'ensemble de la population, il existe de toutes
façons une corrélation entre l'abaissement des taux de triglycérides
et de l'insulinémie (r = 0,59, p = 0,02), aucun autre facteur n'étant
modifié, en particulier le poids et le type de régime. L'auteur
conclut que l'amélioration de la sensibilité à l'insuline
au cours du traitement par le gemfibrozil n'est pas un effet direct mais
secondaire à la réduction du taux des triglycérides.
Un dernier argument plaidant en faveur d'une action indirecte des fibrates
sur l'équilibre glycémique, via le métabolisme
des lipoprotéines, est donné par les rares études
ayant apprécié l'effet des statines sur le métabolisme
glucidique. Lintott [33] compare, chez 18 diabétiques de type 2,
hyperlipidémiques, l'effet de la simvastatine et du gemfibrozil.
Il n'y a aucune différence entre les deux groupes. L'équilibre
glycémique n'est amélioré ni dans l'un ni dans l'autre.
L'hémoglobine glyquée a même tendance à augmenter
dans les deux groupes. L'insulinémie et le peptide C à jeun
ne sont pas modifiés. Sweany [34] compare l'effet de la simvastatine
et du gemfibrozil chez 168 diabétiques non insulino-dépendants
hyperlipidémiques et ne retrouve aucune modification de l'équilibre
glycémique dans aucun des 2 groupes qui ne sont d'ailleurs pas
non plus différents entre eux. Dans ces deux dernières études,
les sujets sont essentiellement hypercholestérolémiques,
ce qui explique probablement le peu d'effet sur l'équilibre glycémique.
Plus récemment, Paolisso [35] compare les effets de la simvastatine
et l'atorvastatine sur l'insulino-résistance (par l'index HOMA)
et le quotient respiratoire (par calorimétrie indirecte), chez
195 diabétiques non insulino-dépendants hyperlipidémiques
dans une étude en double insu contre placebo. Les deux statines
abaissent significativement l'index HOMA et améliorent le quotient
respiratoire ajusté par rapport au placebo. L'atorvastatine apparaît
plus efficace que la simvastatine dans la diminution des taux de triglycérides,
de l'index HOMA et l'amélioration du quotient respiratoire. Sur
l'ensemble de la population, l'abaissement des taux de triglycérides
est significativement corrélé à l'index HOMA (r =
0,44, p < 0,001) et au quotient respiratoire ajusté (r = - 0,32,
p < 0,005). En analyse multivariée, les modifications des triglycérides
sont significativement associées aux modifications du HOMA et du
quotient respiratoire. Le fait que l'atorvastatine ait une action plus
marquée sur l'insulino-résistance et l'oxydation des substrats
apparaît ainsi lié à son pouvoir hypotriglycéridémiant
plus fort.
Il faut toutefois rapporter certains travaux qui évoquent un
autre mécanisme d'action favorable des fibrates sur la sensibilité
à l'insuline. Ce mécanisme ferait intervenir les cytokines.
En effet, il est observé dans le diabète de type 2 et dans
l'insulino-résistance, une augmentation significative de certaines
cytokines, tel le TNFalpha [36, 37] et l'interleukine 6 [37-40]. Sous
fibrates, il est observé une réduction du TNFalpha [41,
42] et de l'interleukine 6 [43]. Par l'intermédiaire de l'activation
des PPARalpha, les fibrates répriment le signal NF-kappaB avec
pour conséquence une réduction de la production des cytokines
par des cellules musculaires lisses.
Les effets cliniques des fibrates sur le métabolisme glucidique
observés chez l'homme confirment les données animales et,
bien que les travaux disponibles soient relativement inhomogènes,
tant dans les populations étudiées que dans la rigueur des
protocoles, ceux-ci peuvent se résumer de la façon suivante
:
- Les fibrates ont une action sur le métabolisme glucidique en
abaissant les glycémies aussi bien à jeun qu'en période
post-prandiale, grâce à une amélioration de la sensibilité
à l'insuline.
- Cette action s'observe essentiellement chez les patient hypertriglycéridémiques
lorsqu'ils sont diabétiques de type 2 ou, à un moindre degré,
intolérants au glucose.
- Cette action n'est pas clairement démontrée chez les
sujets hypertriglycéridémiques à tolérance
glucidique normale.
- L'effet s'observe avec tous les fibrates, mais l'essentiel des travaux
publiés chez l'homme ont concerné le clofibrate, le gemfibrozil
et le bézafibrate.
- L'action principale des fibrates sur le métabolisme glucidique
ne paraît pas relever d'un mécanisme direct, mais plutôt
d'un mécanisme secondaire à leur action sur les lipoprotéines
riches en triglycérides et à leur effet sur la captation
et l'oxydation hépatique des acides gras.
- D'autres mécanismes peuvent toutefois être évoqués,
en particulier ceux faisant intervenir l'expression de la protéine
UCP-3 ou les cytokines.
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