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A propos d'une épidémie d'antibiotiques


Médecine thérapeutique. Volume 7, Numéro 9, 711-3, Novembre 2001, Cas clinique


Résumé  

Auteur(s) : Hélène Réglier-Poupet, Xavier Nassif, Laboratoire de microbiologie, Hôpital Necker-Enfants-Malades, 149-161, rue de Sèvres, 75743 Paris cedex 15, France..

Résumé : La lymphangioléiomyomatose (LAM) est une maladie rare et souvent grave qui intéresse particulièrement la femme jeune et pour laquelle il n'y a pas de traitement efficace. Elle correspond histologiquement à une atteinte du système lymphatique et du parenchyme pulmonaire par une prolifération bénigne de cellules musculaires lisses. Ces cellules sont particulières par leurs caractères immunohistochimiques avec présence de récepteurs hormonaux et différenciation mélanocytaire. Ces caractères ont conduit à intégrer la LAM dans un nouveau groupe de lésions, les tumeurs à cellules épithélioïdes périvasculaires. D'autre part, l'étude immunohistochimique du produit des gènes impliqués dans la sclérose tubéreuse de Bourneville permet une nouvelle approche des rapports entre ces deux maladies. Tous ces éléments permettent un diagnostic histopathologique plus précis, une meilleure compréhension de la physiopathologie de la LAM et enfin d'envisager des possibilités thérapeutiques. A la Une de la presse publique et scientifique, les épidémies n'ont pas fini de faire parler d'elles, car l'homme a déclaré la guerre aux bactéries depuis quelques décennies et n'est pas prêt de lâcher prise. Mais lisez plutôt cette drôle d'histoire...

Mots-clés : antibiothérapie, épidémie, mutation.

Illustrations

ARTICLE

Cas clinique

Monsieur A est hospitalisé en réanimation pour une pneumonie franche lobaire aiguë. L'examen bactériologique du crachat met en évidence un Streptococcus pneumoniae, que l'on isole également à partir des hémocultures. Le patient est mis de façon empirique sous Claforan® (6 g/j). Malgré la réalisation des CMI aux beta-lactamines qui rendent compte de la sensibilité de ce germe à la pénicilline, le traitement est maintenu pendant 15 jours. L'examen de la flore digestive du patient montre par ailleurs une culture pure d'Enterobacter cloacae hyperproducteur de céphalosporinase au 10e jour de traitement. Très vite, le patient A est transféré dans le secteur hospitalisation et partage sa chambre avec monsieur B. Ce dernier, sous nutrition entérale, nécessite des soins médicaux particulièrement fréquents. Parmi des hémocultures réalisées de façon systématique, une d'entre elles est rendue positive à Pseudomonas spp. et le patient B reçoit 4 g/j de Fortum® pendant 15 jours. Quelques jours après l'arrivée du patient A, on retrouve dans les selles du patient B un Enterobacter cloacae présentant une hyperproduction de céphalosporinase. L'analyse moléculaire des souches des patients A et B révèle que les deux souches sont identiques. Une enquête montre que le patient B a été accidentellement contaminé par l'Enterobacter cloacae du patient A.

Dans la chambre adjacente est hospitalisée Madame C qui, dès son entrée, reçoit du Claforan® (3 g/j) pour une infection urinaire sur sonde. L'examen cytobactériologique des urines met en évidence Klebsiella pneumoniae (figure 1). Une autre contamination manuportée va permettre la colonisation de cette patiente par la souche d'Enterobacter cloacae, provenant du patient B, et à aboutir à une infection avec choc septique qui nécessitera la mise en place d'une bithérapie par Tiénam®-Amiklin®.

Discussion

Une question nous vient immédiatement à l'esprit : aurions-nous pu éviter la septicémie de Madame C ?

La prescription de Claforan® devant une pneumopathie était initialement tout à fait justifiée chez Monsieur A en raison de la fréquence des infections à pneumocoque de moindre sensibilité à la pénicilline, mais la réévaluation 2 jours après la mise en route du traitement aurait dû conduire à remplacer le céfotaxime par l'amoxicilline, antibio-tique à spectre plus étroit. Cette prescription aurait évité la sélection de l'En-terobacter cloacae multirésistant dans les selles du patient au 10e jour de traitement. Enterobacter cloacae fait partie de la flore du tube digestif. Cette bactérie possède de façon constitutive une céphalosporinase qui lui confère une résistance naturelle aux aminopénicillines (amoxicilline) et aux céphalosporines de première génération, mais une sensibilité aux carboxy- et uréidopénicillines (ticarcilline et pipéracilline) et aux céphalosporines de troisième génération (céfotaxime, ceftriaxone, ceftazidime). Une mutation ponctuelle, survenant à haute fréquence, peut induire une hyperproduction de cette céphalosporinase. La bactérie est alors résistante à toutes les pénicillines et céphalosporines, y compris les céphalosporines de troisième génération. Cet Enterobacter cloacae va alors très largement coloniser le tube digestif du patient A. Le patient B reçoit du Fortum®, car 1 flacon sur 3 hémocultures prélevées pousse à Pseudomonas spp. (non aeruginosa). Le fait qu'une seule hémoculture soit positive en fait très vraisemblablement une contamination, et si un traitement de 48 heures, initialement justifié dans l'attente du résultat des autres hémocultures, une réévaluation aurait dû conduire à arrêter ce traitement. L'arrêt de ce traitement n'aurait pas empêché le patient B d'être contaminé par l'Enterobacter cloacae résistant, mais la pression s'exerçant sur la flore normale du tube digestif a favorisé la prolifération de ce germe et la contamination du patient C. Ce dernier reçoit à juste titre du céfotaxime pour une infection urinaire à K. pneumoniae. Ce traitement va, comme chez le patient B, permettre la prolifération de l'Enterobacter cloacae qui va coloniser la sonde urinaire.

Ce qui frappe dans cette histoire, c'est la banalité de ces trois cas cliniques reliés entre eux par un germe complètement ordinaire. En effet, qui n'a pas isolé dans son laboratoire un E. cloacae hyperproducteur de céphalosprinase, qui n'a pas « surantibiothérapé » un malade, qui n'a pas transmis (sans le vouloir) un germe d'un patient à un autre ?

Cette épidémie purement fictive, illustre bien la vie quotidienne des germes à l'hôpital.

Dès son isolement, le germe est traqué par les antibiotiques et pas n'importe lesquels : « le plus récent si possible et à spectre large pour être sûr de couvrir ». Avec cette théorie que l'on rencontre depuis la nuit des temps, les germes ont réussi à survivre, car contrairement à ce que peuvent penser certaines personnes, les bactéries ont des munitions devant lesquelles l'homme a parfois du mal à lutter. Brièvement, le monde bactérien possède deux grandes armes lui permettant d'évoluer : acquérir du matériel génétique pour son profit, et utiliser sa capacité à muter. Le transfert horizontal d'information génétique entre différents genres bactériens a été largement décrit dans la littérature [1, 2]. Plus récemment, quelques équipes ont mis en évidence la capacité des bactéries à générer spontanément des mutants dans un seul souci d'adaptation à leur environnement. Ces souches hypermutatrices sont en général retrouvées au sein d'isolats pathogènes et semblent être plus résistantes aux antibiotiques [3].

Par ailleurs, la promiscuité et l'organisation sont des moyens de transport, extrêmement efficaces, pour les germes. Certes un environnement insuffisamment maîtrisé peut être un véhicule extrêmement performant, mais le manuportage reste le moteur principal de nos épidémies hospitalières. De nombreux efforts humains sont réalisés dans l'organisation des soins et dans l'application des mesures d'hygiène, mais, à défaut d'avoir toujours les moyens nécessaires, il nous paraît très important d'agir en amont avec une politique d'antibiothérapie globale et rigoureuse.

CONCLUSION

Ces propos, certes un peu lyriques et excessifs, montrent l'importance de deux notions dans la prescription d'une antibiothérapie : réévaluer une prescription initialement empirique à l'issue des résultats microbiologiques et connaître les défenses de nos ennemies : les bactéries. Une antibiothérapie mal adaptée est une aide à la survie des bactéries résistantes ; en d'autres termes une antibiothérapie adaptée peut sauver des vies.

Cette illustration du quotidien hospitalier n'a pour but que d'amener les gens à réfléchir sur leurs pratiques d'antibiothérapie et pour une fois dans la presse scientifique, le quotidien banal aura eu sa place.

REFERENCES

1. Spratt B.G., Bowler L.D., Zhang Q.Y., Zhou J., Smith J.M. 1992. Role of interspecies transfer of chromosomal genes in the evolution of penicillin resistance in pathogenic and commensal Neisseria species. J Mol Evol 34 : 115-125.

2. Courvalin P. 1994. Transfer of antibiotic resistance genes between Gram-positive and Gram-negative bacteria. Antimicrob Agents Chemother 38 : 1447-1451.

3. Oliver A., Canton R., Campo P., Baquero F., Blazquez J. 2000. High frequency of hypermutable Pseudomonas aeruginosa in cystic fibrosis lung infection. Science 288 : 1251-1254.


 

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