ARTICLE
abc.2012.0752
Auteur(s) : Aurore Bousquet1 aurorebousquet@yahoo.fr,
Caroline Doutrelon2, Johanna
Konopacki2, Anne Marfaing-Koka3, Amandine Segot2, Christophe Martinaud1, Thierry Samson1, Bertrand Souleau2, Jean-Valère Malfuson2, Thierry De Revel2, Vincent Foissaud1
1 Fédération des laboratoires, Hôpital d’instruction
des armées Percy, Clamart, France
2 Service d’hématologie, Hôpital d’instruction des
armées Percy, Clamart, France
3 Laboratoire d’hématologie-hémostase, Hôpital
Antoine Béclère, Clamart, France
L’observation
Madame M., 77 ans, est hospitalisée en hématologie pour prise en
charge d’une infiltration cutanée douloureuse dans un contexte
d’anomalies de l’hémogramme. Dans ses antécédents médicochirugicaux
on retient un diabète de type 2 sous régime et une thyroïdectomie
supplémentée par Lévothyrox®. L’interrogatoire rapporte
une altération de l’état général avec amaigrissement de 4 kg
associée à un syndrome bronchique et une infiltration cutanée
d’allure ecchymotique évoluant depuis 2 mois. À l’examen clinique
la patiente de 50 kg est apyrétique, présente des lésions
cutanées au niveau du thorax, du dos, du cuir chevelu et du visage
à type d’ecchymose douloureuse, non prurigineuse (figure 1). On
remarque une hépatosplénomégalie modérée et des signes
neurologiques qui font évoquer une atteinte centrale. L’hémogramme
révèle une hyperleucocytose à 52,8 G/L sans neutropénie
(4,4 G/L) avec 86 % de cellules immatures indifférenciées
sur le frottis sanguin. La numération plaquettaire est normale à
238 G/L, l’anémie très modérée à 11,8 g/L, sans syndrome
de lyse ni CIVD. Le myélogramme iliaque montre une moelle de
richesse moyenne avec 50 mégacaryocytes par lame. La moelle est
envahie par un important contingent de cellules immatures de taille
moyenne à grande, ayant tendance à former des amas visibles au
faible grossissement (figure 2A).
Le rapport nucléocytoplasmique est évalué à 0,6, la chromatine est
très fine, le cytoplasme modérément basophile ; il contient
souvent des microvacuoles sous membranaires en « collier de
perles », parfois une seule vacuole de grande taille déformant
le contour cellulaire (figure 2B).
Il n’y a pas de grains ni de corps d’Auer. L’ensemble prend un
aspect tantôt lymphomateux, tantôt monoblastique. Quelques mitoses
sont observées ; les autres lignées, granuleuse et érythroïde,
sont faiblement représentées, sans anomalie morphologique.
L’immunophénotypage médullaire montre l’existence d’une population
anormale se projetant en fenêtre blastique, CD45 faible et CD34
négative. Cette population exprime le CD56 (forte intensité) et
faiblement le CD4. Les marqueurs lymphoïdes B (CD19) et T (CD3ic)
sont négatifs, de même que les marqueurs myéloïdes CD13, CD33 et
CD117 et monocytaires CD14 et CD64. Le CD36 est positif, seul
marqueur aberrant. La biopsie ostéomédullaire et la biopsie cutanée
confirment l’infiltration tumorale CD45+, CD56+. La ponction
lombaire ramène un liquide trouble dont la cellularité à 15
éléments/μL montre les mêmes éléments immatures que dans le sang et
la moelle (figure
3). Au total, il s’agit d’une leucémie aiguë dérivée des
cellules dendritiques plasmacytoïdes (LpDC) CD4+, CD56+ avec
atteinte cutanée et infiltration du système nerveux central. Le
caryotype ne révèle aucune anomalie.
Le point de vue du clinicien
La leucémie aiguë dérivée des cellules dendritiques
plasmacytoïdes est une maladie rare, elle représente environ
1 % des leucémies aiguës [1]. Elle appartenait au groupe des
leucémies « non lymphoïde non myéloïde » avant la mise en
évidence de clusters de différenciation co-exprimés de façon
spécifique, CD4 et CD56, qui l’avaient fait baptiser
« hématodermie agranulaire CD4+ CD56+ ». Elle atteint
principalement les hommes avec un sex ratio de 3 pour 1 et les
sujets âgés (moyenne d’âge au diagnostic de 70 ans) [2]. Seuls une
vingtaine de cas pédiatriques sont décrits dans la littérature. La
maladie évolue par dissémination rapide. Cliniquement l’atteinte
cutanée, présente dans 90 % des cas, est souvent le premier
symptôme [3]. Les lésions sont très hétérogènes, on retrouve
typiquement des lésions pourpres d’environ 1 cm, infiltrant le
derme, parfois ecchymotiques et très souvent douloureuses [4].
L’état général des patients est conservé dans la plupart des cas.
Les autres localisations sont multiples : médullaire avec une
thrombopénie dans 50 % des cas et une anémie dans 30 %
des cas, ganglionnaire, hépatosplénique et du système nerveux
central [3]. La cytologie sanguine montre une hémopathie aiguë sans
spécificité. Un myélogramme voire une biopsie ostéomédullaire sera
systématique à la recherche d’une infiltration médullaire même en
l’absence de cytopénie (25 % des cas). Le diagnostic repose
sur l’immunophénotypage avec mise en évidence d’une co-expression
CD4+, CD56+ dans le sang, la moelle, la biopsie cutanée ou le
LCR.
Le pronostic est rapidement défavorable en l’absence de
traitement. Actuellement, il n’existe pas de recommandations
concernant la prise en charge de ces patients. Une stratégie
proposée lors du colloque du Syndicat national des biologistes des
hôpitaux de 2004 repose sur une polychimiothérapie de type LAL ou
LAM. Feuillard et al. ont rapporté en 2002 un meilleur taux
de réponse chez les sujets traités selon le protocole GRAALL du
sujet âgé [4]. Il s’agit d’une maladie très chimiosensible avec une
rémission cytologique dans 83 % des cas. Il existe cependant
un risque de rechute important avec une médiane de rechute à 9 mois
et une survie globale à 16 mois. Seule l’allogreffe de cellules
souches hématopoïétiques a permis une rémission cytologique durable
après 60 mois de suivi. Un traitement prophylactique ou curatif du
système nerveux central paraît indispensable par intrathécales
triples en raison des risques de rechute neuroméningée dans
33 % des cas [4].
Il existe une vingtaine de cas décrits dans la littérature en
pédiatrie. Le profil de la maladie paraît différent avec la
présence de lésions cutanées seulement dans 24 % des cas.
L’atteinte est présente essentiellement au niveau médullaire,
ganglionnaire ou hépatosplénique. Le pronostic est plus favorable
avec une survie de 100 % en l’absence d’atteinte cutanée.
Comme chez les adultes, la présence d’une extension cutanée de la
maladie aggrave le pronostic avec une survie diminuée à 61 %
[5].
Le point de vue du biologiste
La LpDC est une hémopathie aiguë dérivant des précurseurs des
cellules dendritiques plasmacytoïdes dont l’équivalent est la
cellule présentatrice d’antigène, cellule d’origine hématopoïétique
caractérisée par de longs prolongements cytoplasmiques appelés
dendrites. Cette cellule dendritique est présente dans tous les
tissus et en plus grande quantité dans les zones T des organes
lymphoïdes, elle est capable d’activer des cellules T naïves en
leur présentant les antigènes. Il existe un très grand nombre de
sous-populations de cellules dendritiques aux fonctions
différentes, parmi elles les cellules dendritiques inflammatoires
dérivées de monocytes, les cellules de Langerhans et les cellules
dendritiques plasmacytoïdes (pDC). Ces dernières constituent la
source principale d’interféron de type I dans l’organisme lors
d’une infection virale. La LpDC correspondrait à la contrepartie
maligne des pDC normales [4]. Il n’a pas été démontré de
déterminisme avec les herpesviridae comme le virus d’Epstein Barr,
contrairement au lymphome NK, ni avec les rétrovirus comme l’HTLV-1
[3].
Les cellules de la LpDC ont une morphologie aspécifique qui rend
leur diagnostic difficile. Leur cytologie varie d’un sujet à
l’autre, la taille des éléments est souvent moyenne, le rapport
nucléocytoplasmique est d’environ 0,6 à 0,8 donnant à ces cellules
un aspect lymphoïde quand il est élevé. Le noyau montre des
contours réguliers ou non, la chromatine porte un ou plusieurs
nucléoles et peut s’avérer tantôt très fine, tantôt de densité
intermédiaire ; le cytoplasme plus étendu et l’ensemble
peuvent évoquer à tort la lignée monocytaire, impression renforcée
par la présence de vacuoles cytoplasmiques. Dans certains cas, le
cytoplasme présente des prolongements pseudopodiaux (collection
personnelle, figure
4) probablement hérités de la physiologie cellulaire mais
cet aspect, décrit dans les LAL-B comme dans les LAM à composante
monocytaire [1], est là encore non spécifique. Les cellules
possèdent souvent des vacuoles sous-membranaires en « collier
de perles » [3] et exceptionnellement quelques grains
cytoplasmiques à forte affinité tinctoriale comme on peut en
observer dans de rares LAL-B pouvant égarer le cytologiste (figure 4). La
coloration des myéloperoxydases est toujours négative.
L’immunophénotypage permet seul d’identifier la lignée
d’appartenance. Le CD45 positif confirme l’origine hématopoïétique.
Son expression est de faible intensité comme pour les autres
leucocytes immatures, la population pDC se projetant en
« fenêtre blastique ». Classiquement, il n’y a pas
d’expression des marqueurs spécifiques des lignées lymphoïde T
(CD3ic) ni B (CD19, CD79a) et les marqueurs des lignées
myélomonocytaires (CD14, CD13, CD33, CD117) restent négatifs à
l’exception de quelques cas CD13+, marqueur qui, pris isolément,
est insuffisant pour affirmer un caractère myéloïde. Seul le
co-marquage CD4+ CD56+ (figure 5) signe la
maladie et doit être recherché dans les panels d’orientation. Sur
la base de l’expression du CD56+, la LpDC a d’abord été classée
parmi les lymphomes NK avant d’être caractérisée en 2001 par
l’European group for the immunological characterization of
leukemias (EGIL) [5]. Les marqueurs des pDC normales sont
retrouvés dans la LpDC, notamment le CD123, HLA-DR, ILT-3, et a
contrario le CD56 est retrouvé de façon minoritaire sur les pDC
normales [6]. Les anomalies cytogénétiques de la LpDC ne sont pas
spécifiques, le caryotype peut rester normal mais 66 % des cas
présentent des anomalies clonales ; il s’agit dans la plupart
des cas d’un caryotype complexe avec plus de trois anomalies
cytogénétiques. Aucune corrélation n’est reconnue entre ces
anomalies et la présentation clinique ou cytologique. Ces
caryotypes complexes se rencontrent aussi bien chez l’adulte que
chez l’enfant [7]. Il est souhaitable de congeler ces cellules en
tumorothèque afin de centraliser les études de cette hémopathie
rare et de mauvais pronostic.
Ce cas illustre l’importance, devant une hémopathie aiguë de
cytologie non évocatrice, de toujours rechercher la co-expression
des marqueurs CD4 et CD56.
Conflits d’intérêts: aucun.
Références
1. Swerdlow SH, Campo E, Haris NL, Jaffe ES, Pileri SA,
Stein H, et al. WHO Classification of tumours of
hematopoietic and lymphoid tissues. Lyon : Edition
International Agency for Research on Cancer, 2008.
2. Jacob MC, Chaperot L, Mossuz P, Feuillard J, Valensi
F, Leroux D, et al. CD4+ CD56+ lineage negative
malignancies : a new entity developed from malignant early
plasmacytoid dendritic cells. Haematologica 2003 ; 88 :
941-955.
3. Garnache-Ottou F, Saas P, Feuillard J. Une nouvelle
entité : les leucémies CD4+ CD56+ ou leucémies dérivées des
cellules dendritiques plasmocytoïdes. Spectra Biol 2004 ;
147 : 49-58.
4. Feuillard J, Jacob MC, Valensi F, Maynadié M, Gressin
R, Chaperot L, et al. Clinical and biologic features of
CD4+CD56+ malignancies. Blood 2002 ; 99 : 1556-1563.
5. Chaperot L, Bendriss N, Manches O, Gressin R, Maynadie
M, Trimoreau F, et al. Identification of a leukemic
counterpart of the plasmacytoïd dendritic cells. Blood 2001
; 97 : 3210-3217.
6. Macdonald KP, Munster DJ, Clark GJ, Dzionek A, Schmitz
J, Hart D.N. Characterization of human blood dendritic cell
subsets. Blood 2001 ; 100 : 4512-4520.
7. Leroux D, Mugneret F, Callanan M, Radford-Weiss I,
Dastugne N, Feuillard J, et al. CD4+ CD56+ DC2 acute
leukemia is characterized by recurrent clonal chromosomal changes
affecting 6 major targets : a study of 21 cases by the Groupe
français de cytogénétique hématologique. Blood 2002 ; 99 :
4154-4159.
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