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Dans l'Antiquité, le diagnostic avait une valeur divinatoire qui donnait un sens
à la mort. Puisque l'on pouvait mourir de tout, il était réconfortant de savoir
que l'on n'allait pas mourir de rien.
Puis les médecins hippocratiques et leurs successeurs romains et arabes ont
décrit et nommé les maladies avec une précision qui nous étonne encore aujourd'hui.
Ces diagnostics avaient la beauté d'un art qui faisait pardonner au médecin
son absence totale d'impact sur les destinées biologiques et médicales.
Cet art a progressivement acquis une minutie confinant presque à l'obsession
au Siècle des Lumières où la « nosologie méthodique » recensait 10 classes,
44 ordres, 315 genres et 2 400 espèces de maladies. Les patients mouraient toujours,
faute de traitement, mais réconfortés de savoir que leur médecin était aussi
savant qu'un entomologiste.
Puis avec la méthode anatomo-clinique, le diagnostic est devenu vraiment médical
et absolument certain. Les patients mourraient sans soins, mais avec des certitudes.
N'était-ce pas là une part de l'idéal que tant de religions cherchaient depuis
si longtemps ?
Puis la libération de la chirurgie par l'anesthésie générale, la révolution
pastorienne et quelques miracles comme celui de l'insuline, ont brutalement
rompu cette harmonie lascive. On vit naître deux types de diagnostics. D'un
côté, les triviaux, techniques et fats, débouchant sur des actions thérapeutiques
capables d'éloigner la mort. De l'autre les nobles, inutiles et élégants perpétuant
l'art médical en maintenant l'ignorance des choses de la vie.
Enfin, la société marchande a totalement fait disparaître l'inertie thérapeutique.
Il n'y eut plus aucun diagnostic sans action médicale immédiate. Même s'il persistait
çà et là quelques vacuités nosographiques, la « natura medicatrix » d'Hippocrate
n'avait plus droit de cité. Quand le patient n'a rien, on peut toujours faire
quelque chose.
Aujourd'hui, la tendance s'est complètement inversée. Ce sont les traitements
qui précèdent les diagnostics. Lorsque la pharmacologie découvre une synapse
ou un gène, elle en cherche les porteurs fragiles. La statistique révèle que
ces porteurs sont plus nombreux que ni médecins ni patients ne l'imaginaient.
Il ne reste plus qu'à trouver le nom de la maladie qui caractérise cette fragilité
synaptique ou génétique.
On accuse alors les médecins de mollesse diagnostique, comme on leur reprochait
avant leur inertie thérapeutique. Pour y remédier, il suffit de trouver un test
qui fait le diagnostic directement sur le gène ou sur la synapse et l'indolence
du diagnostic disparaît sous la science exacte.
Ainsi, malgré cette inversion de la pratique médicale, l'erreur historique
n'a pas été reproduite. Alors que l'art diagnostique avait été choyé et promu
au détriment de la thérapeutique, le nouvel art thérapeutique a su entraîner
le diagnostic dans son sillage. Faut-il s'en réjouir ?
Le CIM compte désormais plus de maladies que n'en comptait la nosologie méthodique
des Lumières. Le déficit cognitif léger lié à l'âge est promis à un bel avenir,
le trouble psychotique léger s'apprête à faire son apparition dans le DSM V.
Il existe aussi de plus en plus de cancers légers que l'on guérit très longtemps
avant qu'ils n'apparaissent.
Rien ne semble devoir arrêter ce nouvel engouement pour le diagnostic.
À l'époque de la prééminence diagnostique, on mourait avec des certitudes.
Aujourd'hui, avec la prééminence thérapeutique, on meurt encore, mais les certitudes
sont bien plus précoces.
Conflits d'intérêts : aucun.
Post-Scriptum qui n'a rien à voir (quoique...)
Pendant la lecture minutieuse des articles de Médecine, je me laisse ébahir
par la documentation parfaite et j'applaudis la pertinence et la hauteur de
vue. S'il m'arrive parfois d'être agacé par tant d'austère neutralité, je pardonne,
car j'ai toujours ma récréation finale. Le cadeau attendu de cette dernière
page où Jaddo vient méditer en batifolant avec son faux-air de Gavroche. Quel
bonheur que ces instantanés de « clinicienne » du quotidien qui semble avoir
déjà tout compris bien avant que d'être vieille. Jaddo sait enseigner l'art
du « rire pour ne pas pleurer » avec une vivacité et un éclectisme qui me laissent
pantois. J'espère que sa prose-plaisir n'est pas le prix de larmes silencieuses
qu'elle s'autorise à verser lorsque les lecteurs ne sont pas là pour la voir...
Modestes exploits. Épingler la norme administrative en parlant d'un bébé qui
pleure (novembre 2010), moquer l'inextricable fouillis des publications scientifiques
avec un compriméde Doliprane (février 2011), dévoiler l'enfer médiatico-sanitaire
en recopiant simplement les mots de Michel Cymes (avril 2011). Jaddo comprend
vite, sans chichis ni manières.
J'espère que de nombreuses et nombreux Jaddo vont s'installer pour assurer
la relève des vieux cliniciens qui prennent leur retraite en masse. Ces derniers
ont-ils tenu si longtemps car ils n'avaient pas encore tout compris ?
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