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Très courte histoire du diagnostic


Médecine. Volume 8, Numéro 4, 174-5, Avril 2012, Concepts et outils

DOI : 10.1684/med.2012.0830


Auteur(s) : Luc Perino , Médecin généraliste.

Mots-clés : diagnostic

ARTICLE

Dans l'Antiquité, le diagnostic avait une valeur divinatoire qui donnait un sens à la mort. Puisque l'on pouvait mourir de tout, il était réconfortant de savoir que l'on n'allait pas mourir de rien.

Puis les médecins hippocratiques et leurs successeurs romains et arabes ont décrit et nommé les maladies avec une précision qui nous étonne encore aujourd'hui. Ces diagnostics avaient la beauté d'un art qui faisait pardonner au médecin son absence totale d'impact sur les destinées biologiques et médicales.

Cet art a progressivement acquis une minutie confinant presque à l'obsession au Siècle des Lumières où la « nosologie méthodique » recensait 10 classes, 44 ordres, 315 genres et 2 400 espèces de maladies. Les patients mouraient toujours, faute de traitement, mais réconfortés de savoir que leur médecin était aussi savant qu'un entomologiste.

Puis avec la méthode anatomo-clinique, le diagnostic est devenu vraiment médical et absolument certain. Les patients mourraient sans soins, mais avec des certitudes. N'était-ce pas là une part de l'idéal que tant de religions cherchaient depuis si longtemps ?

Puis la libération de la chirurgie par l'anesthésie générale, la révolution pastorienne et quelques miracles comme celui de l'insuline, ont brutalement rompu cette harmonie lascive. On vit naître deux types de diagnostics. D'un côté, les triviaux, techniques et fats, débouchant sur des actions thérapeutiques capables d'éloigner la mort. De l'autre les nobles, inutiles et élégants perpétuant l'art médical en maintenant l'ignorance des choses de la vie.

Enfin, la société marchande a totalement fait disparaître l'inertie thérapeutique. Il n'y eut plus aucun diagnostic sans action médicale immédiate. Même s'il persistait çà et là quelques vacuités nosographiques, la « natura medicatrix » d'Hippocrate n'avait plus droit de cité. Quand le patient n'a rien, on peut toujours faire quelque chose.

Aujourd'hui, la tendance s'est complètement inversée. Ce sont les traitements qui précèdent les diagnostics. Lorsque la pharmacologie découvre une synapse ou un gène, elle en cherche les porteurs fragiles. La statistique révèle que ces porteurs sont plus nombreux que ni médecins ni patients ne l'imaginaient. Il ne reste plus qu'à trouver le nom de la maladie qui caractérise cette fragilité synaptique ou génétique.

On accuse alors les médecins de mollesse diagnostique, comme on leur reprochait avant leur inertie thérapeutique. Pour y remédier, il suffit de trouver un test qui fait le diagnostic directement sur le gène ou sur la synapse et l'indolence du diagnostic disparaît sous la science exacte.

Ainsi, malgré cette inversion de la pratique médicale, l'erreur historique n'a pas été reproduite. Alors que l'art diagnostique avait été choyé et promu au détriment de la thérapeutique, le nouvel art thérapeutique a su entraîner le diagnostic dans son sillage. Faut-il s'en réjouir ?

Le CIM compte désormais plus de maladies que n'en comptait la nosologie méthodique des Lumières. Le déficit cognitif léger lié à l'âge est promis à un bel avenir, le trouble psychotique léger s'apprête à faire son apparition dans le DSM V. Il existe aussi de plus en plus de cancers légers que l'on guérit très longtemps avant qu'ils n'apparaissent.

Rien ne semble devoir arrêter ce nouvel engouement pour le diagnostic.

À l'époque de la prééminence diagnostique, on mourait avec des certitudes. Aujourd'hui, avec la prééminence thérapeutique, on meurt encore, mais les certitudes sont bien plus précoces.

Conflits d'intérêts : aucun.

Post-Scriptum qui n'a rien à voir (quoique...)

Pendant la lecture minutieuse des articles de Médecine, je me laisse ébahir par la documentation parfaite et j'applaudis la pertinence et la hauteur de vue. S'il m'arrive parfois d'être agacé par tant d'austère neutralité, je pardonne, car j'ai toujours ma récréation finale. Le cadeau attendu de cette dernière page où Jaddo vient méditer en batifolant avec son faux-air de Gavroche. Quel bonheur que ces instantanés de « clinicienne » du quotidien qui semble avoir déjà tout compris bien avant que d'être vieille. Jaddo sait enseigner l'art du « rire pour ne pas pleurer » avec une vivacité et un éclectisme qui me laissent pantois. J'espère que sa prose-plaisir n'est pas le prix de larmes silencieuses qu'elle s'autorise à verser lorsque les lecteurs ne sont pas là pour la voir...

Modestes exploits. Épingler la norme administrative en parlant d'un bébé qui pleure (novembre 2010), moquer l'inextricable fouillis des publications scientifiques avec un compriméde Doliprane (février 2011), dévoiler l'enfer médiatico-sanitaire en recopiant simplement les mots de Michel Cymes (avril 2011). Jaddo comprend vite, sans chichis ni manières.

J'espère que de nombreuses et nombreux Jaddo vont s'installer pour assurer la relève des vieux cliniciens qui prennent leur retraite en masse. Ces derniers ont-ils tenu si longtemps car ils n'avaient pas encore tout compris ?


 

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