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Traitement anti-hypertenseur et tabac


Médecine. Volume 8, Numéro 4, 157-62, Avril 2012, Stratégies

DOI : 10.1684/med.2012.0822

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Rémy Boussageon, Gaëlle Grand, François Gueyffier , Médecin généraliste, Inserm, CIC 201, Lyon ; Service de Pharmacologie Clinique, Hospices Civils de Lyon .

Résumé : Les recommandations sur l'hypertension artérielle ne proposent pas de cible tensionnelle spécifique chez le fumeur. Il est pourtant « à haut risque cardiovasculaire » du fait de la coexistence de 2 facteurs de risque. L'étude HOT a été publiée en 1998 [1], ses données sur le sous-groupe des fumeurs en 2003, 5 ans après l'étude princeps [2] : elles évoquaient le possible effet délétère d'une cible tensionnelle trop basse chez le fumeur avec un excès de risque de survenue de tous les événements cardiovasculaires (sauf les infarctus du myocarde) et de mortalité totale. Depuis, ce point n'a pas motivé de recherches complémentaires alors que c'était le cas par exemple pour les diabétiques, chez qui les objectifs tensionnels font toujours débat. Une interaction entre traitement anti-hypertenseur et tabac est-elle possible et quelles en seraient les conséquences ?

Mots-clés : hypertension artérielle, sevrage tabagique, tabagisme

Illustrations

ARTICLE

Les données d'INDANA concernant les fumeurs

Notre analyse préliminaire de recherche d'interaction a été réalisée à partir des données obtenues chez les sujets fumeurs inclus dans 6 essais de la base de données INDANA (INdividual Data ANalysis of Antihypertensive intervention trials, tableau 1) [3].

Pour chaque critère de jugement

figures 1 à 7 présentent schématiquement, pour chaque critère de jugement, sous forme de forest-plot, les risques relatifs et intervalles de confiance à 95 % obtenus dans chaque étude. L'effet du traitement pour les sous-groupes non fumeurs vs fumeurs est modélisé sous forme d'un losange. Les informations fournies pour chaque critère de jugement sont les suivantes :

­ Pour le critère de jugement principal AVC(figure 1) : l'effet du traitement est significatif quelle que soit l'étude considérée et au niveau global chez le non-fumeur. A contrario, chez le fumeur, l'effet du traitement n'est pas significatif quelle que soit l'étude considérée et au niveau global. Les bornes de l'intervalle de confiance ne permettent pas d'écarter un sur-risque de 11 % d'AVC chez le fumeur traité.

Pour les critères de jugement secondaires (figures 2 à 7 : décès toutes causes, mortalité cardiovasculaire, IDM fatals, AVC fatals, IDM et événements cardiovasculaires majeurs) : la comparaison des sous-groupes non fumeurs et fumeurs permet des conclusions équivalentes. L'effet global du traitement est significatif chez les non-fumeurs et non significatif chez les fumeurs. Néanmoins, dans le sous-groupe non-fumeurs, l'effet traitement n'est retrouvé significatif pour tous les essais considérés individuellement que pour le critère de jugement événements cardiovasculaires majeurs. On ne peut encore exclure un sur-risque à traiter le fumeur hypertendu quel que soit le critère de jugement considéré.

Recherche d'une interaction

Le tableau 2 présente les résultats du test d'interaction et rappelle les intervalles de confiance à 95 % (IC 95) et les risques relatifs (RR) obtenus pour chaque critère de jugement dans les deux sous-groupes. On retrouve une interaction statistiquement significative (p < 0,1) pour le critère de jugement principal AVC et pour le critère composite événements cardiovasculaires majeurs.

Discussion

Que signifie cette interaction statistique ?

Il n'y a interaction statistiquement significative entre le sous-groupe fumeurs et non fumeurs que pour deux critères de jugement : le critère de jugement principal AVC et le critère composite événements cardiovasculaires majeurs (peut-être influencé par les résultats obtenus pour le critère AVC puisque les événements cardiovasculaires majeurs incluent les AVC). En pratique, cela signifie que l'effet du traitement antihypertenseur chez les sujets soumis à l'exposition tabagique n'est pas identique à l'effet produit chez le non-fumeur. On retrouve une tendance à l'atténuation de l'effet par l'influence d'un facteur supplémentaire. Une interaction quantitative statistiquement significative implique que la différence d'effet retrouvée entre les sous-groupes ne peut être expliquée raisonnablement par le seul fait du hasard.

Plusieurs auteurs ont décrit le lien étroit entre le contrôle tensionnel et la survenue des AVC [4, 5]. Les AVC représentant le critère de jugement clinique le plus sensiblement influencé par l'effet du traitement antihypertenseur, l'interaction retrouvée pour ce critère doit nous interroger sur l'effet du traitement chez le fumeur : influence-t-il les chiffres tensionnels ou joue-t-il un rôle de facteur confondant sur l'augmentation du risque d'AVC indépendamment du contrôle tensionnel ? Ce point reste à explorer mais il est essentiel pour la décision de traiter et la cible tensionnelle à viser.

Y aurait-il interaction pharmacologique ?

Plusieurs études se sont intéressées à une possible interaction entre les molécules antihypertensives et le tabac. Dans l'étude en sous-groupe fumeurs publiée à partir d'IPPPSH [6], les auteurs ont souligné que l'effet antihypertenseur de l'oxprénolol (b-bloquant non cardiosélectif) semblait diminué : les fumeurs nécessitaient des doses plus élevées que les non-fumeurs pour obtenir les mêmes objectifs tensionnels. La seconde étude de grande ampleur ayant traité de ce sujet est MRC [7]. Les auteurs ont souligné, en particulier dans la publication de MRC 35-64, que le nombre d'AVC et d'événements cardiovasculaires n'était réduit que chez les non-fumeurs dans le groupe traité par propranolol. Le statut tabagique ne semblait pas affecter la réponse au benzofluazide, autre traitement évalué dans MRC 35-64. Plusieurs explications physiopathologiques sont avancées dans l'étude en sous groupe fumeurs de MRC [8]. La première serait due à la pharmacocinétique des b-bloquants lipophiles (propranolol, oxprénolol et métoprolol notamment) qui, du fait d'un effet de premier passage hépatique, seraient soumis à une induction enzymatique majorée par le tabac. Les b-bloquants hydrophiles (comme l'aténolol) ne connaissent pas le même parcours métabolique, leur concentration n'est pas modifiée sous l'effet du tabac. La seconde explication physiopathologique serait une augmentation de l'effet vasopresseur des catécholamines libérées lors de la consommation tabagique par l'usage de bêtabloquants non sélectifs. En effet, un antagoniste non b1-sélectif inhibe à la fois l'effet inotrope (b1) et l'effet vasodilatateur périphérique (b2). Sous l'action des catécholamines, l'effet vasoconstricteur alpha-adrénergique ne serait pas opposé à l'effet vasodilatateur induit par la stimulation du récepteur b2 adrénergique et l'élévation tensionnelle due au tabac serait plus marquée. En somme, l'interaction retrouvée pourrait être liée à l'usage de certains b-bloquants, notamment le propranolol utilisé dans MRC 35-64 qui est l'étude la plus représentée en termes d'effectif chez le fumeur dans notre travail. La place des b-bloquants en tant que traitement antihypertenseur en prévention primaire fait d'ailleurs actuellement l'objet de vives polémiques suite à la publication de deux méta-analyses [9, 10] qui rapportent une efficacité moindre de cette classe thérapeutique sur la survenue des AVC notamment. Cependant, la proportion de sujets fumeurs inclus dans ces méta-analyses n'est pas précisée.

Le fumeur est-il un patient « particulier » ?

D'autres hypothèses plus liées au terrain du sujet tabagique sont fréquemment citées. Certains auteurs ont pointé un défaut d'observance relatif du sujet fumeur par rapport au non-fumeur [11]. Les autres caractéristiques comportementales avancées sont la fréquence d'une co-addiction tabac/alcool [12] et une consommation volontiers plus élevée de caféine [13] avec pour résultante un effet vasopresseur synergique. En outre, le sujet fumeur présenterait plus fréquemment un syndrome métabolique favorisé par la consommation de tabac en elle-même [14], un mode de vie plus sédentaire [15] et une consommation accrue de matières grasses [16]. Enfin, les paramètres de survie sont inévitablement influencés par les atteintes non cardiovasculaires favorisées par le tabac, facteur de risque de pathologies néoplasiques et respiratoires.

 

Traitement antihypertenseur et tabac
Ce qui était connu

­ La prise en charge de l'hypertension chez le fumeur hypertendu, sujet à haut risque cardiovasculaire, ne fait pas l'objet de recommandations spécifiques en termes de cible tensionnelle.

­ Les données en sous-groupes de l'étude HOT (1998) publiées en 2003 montraient une surmortalité totale et une augmentation de l'incidence de certains événements cardiovasculaires chez les sujets fumeurs traités de manière intensive. Ces résultats n'ont pas été repris depuis.

Ce que cette étude apporte

­ On retrouve une interaction statistiquement significative entre traitement antihypertenseur et tabac qui peut être rapprochée d'une interaction pharmacologique avec les b-bloquants déjà décrite dans la littérature.

­ Le sevrage apparaît comme seule et unique priorité chez le fumeur hypertendu.

Les zones d'incertitude

­ Il ne peut être exclu que le traitement antihypertenseur soit bénéfique chez le fumeur, ni qu'il soit toxique...

En pratique

Cette étude en sous-groupes n'a mis en évidence ni bénéfice ni sur-risque à traiter le patient fumeur hypertendu, mais un sur-risque de 11 % concernant la mortalité totale et cardiovasculaire ne peut être exclu chez les fumeurs. Les résultats de l'étude en sous-groupe de HOT 2003 sont peu repris dans la littérature alors que celle-ci suggérait un risque majoré en termes de morbi-mortalité à traiter intensivement le sujet fumeur. Ce point dérangeant, sans avoir été véritablement perdu de vue puisque les recommandations de l'European Society of Hypertension (ESH) de 2005 [17] prônaient encore dans leur argumentaire la prudence quant à l'intensification du traitement chez le fumeur, semble être relativisé. En effet, une réflexion centrée sur le patient tabagique laisse présager un bénéfice faible du traitement antihypertenseur par rapport à celui du sevrage tabagique. L'ESH en 2007 [18] aborde en tout cas cette problématique dans ce sens puisque la question de la cible tensionnelle n'est plus abordée. Le sevrage apparaît comme seule et unique priorité chez le fumeur hypertendu. Ceci implique pour le praticien de faire face plus que jamais aux difficultés de la prise en charge du patient dans le cadre d'un sevrage tabagique alors qu'il est souvent plus simple en pratique de majorer les posologies d'un traitement antihypertenseur.

Conflits d'intérêts : aucun.

Références

  1. Hansson L, Zanchetti A, Carruthers SG, Dahlöf B, Elmfeldt D, Julius S, Ménard J, Rahn KH, Wedel H, Westerling S. Effects of intensive blood-pressure lowering and low-dose aspirin in patients with hypertension: principal results of the Hypertension Optimal Treatment (HOT) randomised trial. HOT Study Group. Lancet. 1998;351:1755-62.
  2. Zanchetti A, Hansson L, Clement D, Elmfeldt D, Julius S, Rosenthal T, Waeber B, Wedel H; HOT Study Group. Benefits and risks of more intensive blood pressure lowering in hypertensive patients of the HOT study with different risk profiles: does a J-shaped curve exist in smokers ? J Hypertens. 2003;21:797-804.
  3. Gueyffier F, Boutitie F, Boissel JP, et al. INDANA: a meta-analysis on individual patient data in hypertension: protocol and preliminary results. Thérapie. 1995;50:353-62.
  4. Gueyffier F, Froment A, Gouton M. New meta-analysis of treatment trials of hypertension: improving the estimate of therapeutic benefit. J Hum Hypertens. 1996;10:1-8.
  5. Collins R, Peto R, Macmahon S, et al. Blood pressure, stroke, and coronary heart disease: part 2, short-term reductions in blood pressure: overview of randomised drug trials in their epidemiological context. Lancet 1990;335:827-38.
  6. Bühler FR, Vesanen K, Watters JT, Bolli P. Impact of smoking on heart attacks, strokes, blood pressure control, drug dose, and quality of life aspects in the International Prospective Primary Prevention Study in Hypertension. Am Heart J. 1988;115:282-8.
  7. MRC Working Party. Medical Research Council Trial of Treatment of Hypertension in Older Adults: principal results. BMJ. 1992;304:405-12.
  8. Dollery C, Brennan PJ. The Medical Research Council Hypertension Trial: the smoking patient Am Heart J. 1988;115:276-81.
  9. Lindholm LH, Carlberg B, Samuelsson O. Should beta blockers remain first choice in the treatment of primary hypertension ? A meta-analysis. Lancet. 2005;366:1545-53.
  10. Khan N, McAlister FA. Re-examining the efficacy of [beta]-blockers for the treatment of hypertension: a meta-analysis. CMAJ. 2006;174:1737-42.
  11. McNagny SE, Ahluwalia JS, Clark WS, Resnicow KA. Cigarette smoking and severe uncontrolled hypertension in inner-city African Americans. Am J Med. 1997;103:121-7.
  12. Difranza JR, Guerrera MP. Alcoholism and smoking. J Stud Alcohol. 1990;51:130-5.
  13. Kozlowski LT, Henningfield JE, Keenan RM, Lei H, Leigh G, Jelinek LC, Pope MA, Haertzen CA. Patterns of alcohol, cigarette, and caffeine and other drug use in two drug abusing populations. J Subst Abuse Treat. 1993;10:171-9.
  14. Winniford MD. Smoking and cardiovascular function. J Hypertens Suppl. 1990;8:S17-23.
  15. Journath G, Nilsson PM, Peterson U, Paradis B.A, Theobald H, Erhardt L. Hypertensive smokers have a worse cardiovascular risk profile than non-smokers in spite of treatment ­ A national study in Sweden. Blood Pressure. 2005;14:144-50.
  16. McPhillips JB, Eaton CB, Gans KM, Derby CA, Lasater TM, McKenney JL, Carleton RA. Dietary differences in smokers and nonsmokers from two southeastern New England communities. J Am Diet Assoc. 1994;94:287-92.
  17. Société française d'hypertension artérielle. Actualisation 2005 sur la prise en charge des patients adultes atteints d'hypertension artérielle essentielle. Imothep MS 2006.
  18. Groupe de travail pour la prise en charge de l'hypertension de la Société européenne d'hypertension (ESH) et de la société européenne de cardiologie. Recommandations 2007 ESH/ESC pour la prise en charge de l'hypertension artérielle. Imothep MS 2007.

Traitement antihypertenseur et tabac

­ Le tabagisme est un facteur de risque cardiovasculaire modifiable. L'emploi de ce terme doit rappeler au médecin que le sevrage tabagique est un axe de prise en charge prioritaire chez le fumeur hypertendu. Notre travail confirme l'existence d'une interaction, dans le sens d'une atténuation de l'effet, pour deux critères de jugement cliniques : les AVC et les événements cardiovasculaires majeurs. Ce point pourrait être rapproché d'une potentielle interaction pharmacologique entre b-bloquants et tabac décrite par certains auteurs. Nous ne pouvons conclure de manière définitive sur l'effet du traitement antihypertenseur chez le fumeur. Un sur-risque à traiter le fumeur hypertendu ne peut être écarté. Les résultats de cette étude préliminaire doivent être approfondis notamment au moyen d'une méta-analyse exhaustive mais ils pourraient représenter une première étape vers une réévaluation des modalités de prise en charge de l'hypertension chez le fumeur.

Note :

  1. Le forest plot est un graphique représentant les résultats des études incluses dans une méta-analyse. Chaque résultat est représenté sous la forme d'un carré centré sur une ligne schématisant les intervalles de confiance, l'évaluation globale étant représentée en sommant sous la forme d'un losange. La forme d'ensemble du graphique évoque un arbre, d'où le nom. Nous avons utilisé un modèle d'effet fixe dans le cadre de cette analyse de sensibilité du fait de l'absence d'hétérogénéité significative retrouvée entre les essais.


 

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