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Regard des patients sur leur insuffisance veineuse chronique. Une approche qualitative


Médecine. Volume 8, Numéro 3, 138-42, Mars 2012, Concepts et outils

DOI : 10.1684/med.2012.0816

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Audrey Faure-Gire, Bernard Tardy, Josette Vallée, Service universitaire de Médecine Générale, Faculté de Médecine Jacques Lisfranc 42023 Saint-Étienne Cedex.

Résumé : ­ Contexte : L'insuffisance veineuse chronique (IVC) est en France fréquente, aux complications graves et au coût élevé. Le but de ce travail était d'explorer les connaissances et les représentations de patients atteints d'IVC sur leur maladie et ses traitements. ­ Méthode : Enquête qualitative par entretiens semi-directifs auprès de 13 personnes atteintes d'IVC en médecine générale. ­ Résultats : Les patients interrogés connaissaient peu leur maladie, observaient mal les traitements et ne semblaient pas demandeurs d'informations supplémentaires : ils vivaient cette maladie chronique comme secondaire. ­ Conclusion : Le statut de la maladie veineuse est paradoxal. Malgré sa fréquence et ses possibles complications, elle semble délaissée par les patients qui ne réalisent pas l'intérêt des traitements. Les représentations des soignants mériteraient d'être étudiées.

Mots-clés : insuffisance veineuse, médecine générale

ARTICLE

L'insuffisance veineuse chronique (IVC) est responsable en France de 2,6 % des dépenses de santé [1]. Elle peut être fonctionnelle, secondaire à un syndrome post-thrombotique ou à une maladie variqueuse [2]. Ses principaux facteurs de risque sont l'hérédité, l'âge, le sexe féminin, les antécédents de thrombose veineuse profonde, le nombre de grossesses à terme, certaines postures de travail. D'autres peuvent intervenir : alimentation, excès de poids, pratique de sports traumatisants pour les veines, sédentarité, tabac et alcool, constipation, exposition à la chaleur [2]. Souvent considérée comme mineure, l'IVC peut altérer la qualité de vie des patients et avoir des complications graves [3, 4]. Les patients semblent peu connaître la maladie et ses traitements [5]. Notre étude a tenté d'explorer les causes de cette méconnaissance.

Méthode

Nous avons réalisé de février à septembre 2010 des entretiens individuels semi-directifs auprès de patients âgés de plus de 25 ans, indemnes de tout trouble cognitif connu et présentant depuis au moins 3 mois une IVC (quels que soient son stade et son traitement), choisis pour varier au maximum les critères d'âge, de genre, de lieu de vie, d'observance ou non du traitement prescrit et, pour les femmes, de parité et de statut vis-à-vis de la ménopause. Trois généralistes de Saint-Étienne et ses environs (2 en milieu urbain, 1 en milieu semi-rural) ont effectué le recrutement, puis l'investigateur a contacté les patients par téléphone pour les informer du thème de l'étude et prendre rendez-vous. Les entretiens ont été effectués à l'aide d'un questionnaire semi-dirigé, préalablement testé auprès de 2 patients hospitalisés dans un service de médecine à l'hôpital de Montbrison. Le questionnaire explorait les connaissances générales sur la maladie, les craintes sur son évolution et ses éventuelles complications, les traitements et leurs objectifs, l'information reçue, le retentissement dans la vie quotidienne. Ils ont été intégralement enregistrés à l'aide d'un dictaphone, avec accord des patients, anonymisés, puis transcrits et analysés par thème, un deuxième chercheur participant à l'analyse.

Résultats

Sur les 20 patients sélectionnés, 2 n'ont pas donné suite à la demande d'entretien, 3 n'ont pas pu être interrogés pour cause d'hospitalisation, de barrière linguistique ou de déménagement, 2 faute de trouver un horaire possible. Sur les 13 entretiens (9 femmes et 4 hommes) 4 ont été réalisés au cabinet et 9 au domicile (durée : entre 12 et 26 minutes, 16 minutes en moyenne).

Problème fréquent mais peu gênant

Tous avaient présenté des symptômes d'insuffisance veineuse d'apparition progressive, évoquaient surtout la gêne esthétique (aspect de la peau et présence de varices, mal vécus), la douleur, de type et d'intensité variable et la sensation de jambes lourdes, fréquemment associée à un gonflement des jambes, et d'autres symptômes d'ordre neuromusculaire : crampes, fourmillements, impression de ne pas savoir comment positionner sa jambe, de pieds glacés ou au contraire de chaleur. Malgré des symptômes parfois importants, la pathologie veineuse n'était pas considérée comme grave, mais reléguée au second plan, en présence de soucis de santé jugés plus sérieux. La gêne ressentie, plutôt faible et non inquiétante, ne semblait pas un frein majeur aux projets, même si certains éprouvaient une fatigue, notamment au travail, surtout l'été. Parfois l'activité sportive s'en trouvait limitée.

Un « problème de veines »

La plupart le signalaient, voire parlaient de « valves » fragiles, dilatées ou endommagées, certains n'ayant pas d'explication. Parmi les hommes plus âgés, certains faisaient un lien avec l'arthrose, parmi les femmes, avec la cellulite et les hémorroïdes. L'hérédité était citée comme le principal facteur, puis les grossesses pour certaines femmes, parfois une déformation du pied (pied « creux » ou « voûté ») entraînant un mauvais appui, le sport (gymnastique et sport de combat), l'alimentation grasse et le surpoids, la « vie dissolue », l'alcool (dilatant les veines), ou encore un métier nécessitant la position debout (coiffeurs et pharmaciens). L'évocation des phlébites suggérait un lien entre varices et thrombose. Les stations debout ou assise prolongées (parfois en rapport avec le métier), le piétinement, le fait de « croiser les jambes », l'exposition à la chaleur étaient connus comme facteurs aggravants. Étaient aussi évoqués : prendre l'avion, avoir des chaussettes trop serrées, étirer les jambes, porter des charges lourdes, pratiquer le tennis (déplacements et appuis sur surface dure...).

Craintes diverses

Plusieurs patients n'en avaient aucune, d'autres redoutaient surtout les phlébites, mais aussi l'apparition ou l'aggravation de la douleur, une rupture de varices ou encore les plaies variqueuses/ulcères, surtout des femmes âgées, d'autant plus qu'elles en avaient déjà vu dans leur entourage. D'autres citaient la crainte de faire un AVC, de voir apparaître des varices aux jambes, ou au niveau cérébral par extension, d'avoir de l'artérite, de ne pas savoir comment placer sa jambe...

Traitement : priorité aux moyens mécaniques

« bas de contention » ou la surélévation des jambes (cales sous les pieds du lit, voire couvertures/oreillers sous le matelas) étaient d'abord utilisés, puis des moyens thermiques (douches fraîches, gels réfrigérants). Étaient encore cités l'hygiène de vie rigoureuse, les massages, la course à pied, la marche ou au contraire le repos. Parmi les médicaments cités, au rôle mal connu et à l'intérêt discuté : les antivitamines K, les veinotoniques, la vigne rouge et la Jouvence de l'Abbé Soury®, mais peu prenaient les veinotoniques prescrits, en partie à cause de leur déremboursement, d'autres en raison de l'amélioration éphémère des symptômes ou d'une poly médication.

Pour ceux qui en portaient ou en avaient porté, le rôle principal des bas/chaussettes de compression était d'améliorer la circulation veineuse en faisant remonter le sang et en évitant l'oedème, de contenir les varices, de diminuer la douleur et la sensation de jambes lourdes. Les bas amélioraient leur vie quotidienne grâce à une impression de massage, de bien-être et de confort, y compris sur le plan esthétique, mais la difficulté de pose et la chaleur engendrée étaient souvent des obstacles à la poursuite du traitement, quel que soit l'âge.

Les patients avaient entendu parler d'autres traitements : homéopathie, laser, cures thermales, « chaussettes qui se gonflent » ; ils évoquaient la nécessité d'une bonne hydratation, et quand eux-mêmes ou un membre de leur famille avait déjà été traité, les scléroses et la chirurgie. Ils doutaient parfois de l'efficacité de ces traitements.

L'information sur l'insuffisance veineuse venait du médecin traitant, et/ou du chirurgien, parfois de l'angiologue ou du pharmacien

Certaines patientes complétaient ces données par la lecture de magazines. Beaucoup ne souhaitaient pas en apprendre davantage, s'estimant suffisamment informés ou par manque d'intérêt. Certains s'accommodaient de la maladie, ne posant pas plus de questions ou redoutant les informations, d'autres remettaient en cause la qualité des informations reçues et en réclamaient davantage.

Discussion

Ce travail a certaines limites

Ces patients présentaient majoritairement une IVC sans complication grave. Ils étaient prévenus qu'ils allaient être interrogés sur cette maladie, ce qui a probablement orienté leurs réponses. Leur niveau scolaire, majoritairement celui des études secondaires, leur donnait probablement accès à un minimum d'informations.

Nous n'avons pas tenu compte de la classification internationale CEAP de la maladie veineuse chronique [6], ni évalué le niveau de douleur et la qualité de vie à l'aide d'échelles standardisées, puisque le but n'était pas de savoir si le traitement utilisé était adapté, mais d'explorer le vécu des patients et notamment comment ils exprimaient spontanément leurs plaintes. Comme dans d'autres études de ce type, les patients ont pu se sentir jugés ou influencés par le chercheur et le classement des verbatim par ce dernier a pu être source de biais d'interprétation.

Même en présence de symptômes, la maladie veineuse est souvent mal identifiée

L'enquête INSEE 1996 montrait que plus de 18 millions d'adultes (57 % des femmes, 26 % des hommes) souffraient de maladie veineuse, sans pour autant attribuer leurs symptômes à cette étiologie. Un sondage de l'Institut Louis Harris, réalisé en 2005 à l'initiative de la Société Française de Phlébologie (SFP) auprès de 746 actifs de plus de 30 ans, a montré que 26 % déclaraient spontanément souffrir de maladie veineuse et 43 % présentaient l'un des symptômes suivants : jambes lourdes, varices, douleurs le soir, impatiences [7] : ils ne consultaient, en moyenne à l'âge de 47 ans, que lorsque la maladie était souvent déjà installée, parfois à un stade avancé. Les patients de notre étude semblent bien relier leurs symptômes à l'IVC, mais notre échantillon est évidemment insuffisant pour infirmer ce résultat.

Un programme d'ateliers éducatifs d'« École de la Veine » a été mis en place [8] pour que les patients comprennent mieux la différence entre une artère et une veine, la notion de retour veineux et les éléments qui le conditionnent, ainsi que le rapport entre la physiopathologie et les signes cliniques présentés.

Hérédité et âge

Une étude auprès de 2 000 Français a montré que l'hérédité et l'âge étaient les principaux déterminants influant sur le développement de varices dans les deux sexes [9]. L'hérédité joue un rôle majeur dans l'apparition des varices, sans qu'il existe de modèle simple de transmission génétique. Le risque de développer des varices est de 90 % si les deux parents souffrent de cette pathologie, de 25 % pour les hommes et 62 % pour les femmes si l'un des deux parents est atteint, et de 20 % si aucun des parents n'est touché [10]. Aucun de nos patients n'avait la notion de risque lié à une maladie héréditaire favorisant les thromboses veineuses (résistance à la protéine C activée par exemple), mais aucun n'était directement concerné.

Aucun patient n'a cité l'âge (la prévalence des varices, et à moindre degré de l'IVC, augmentent de façon linéaire avec l'âge dans les 2 sexes [11]) ou le genre féminin comme facteurs de risque. Une étude allemande a montré une corrélation entre le nombre de grossesses et la présence de varices et/ou d'une maladie veineuse [12]. Les patients (peu étaient concernés) ne semblaient pas non plus connaître le syndrome post-thrombotique (SPT), complication chronique et fréquente de la thrombose veineuse profonde symptomatique (20 à 50 % 1 à 2 ans après) [13]. En 2011, le port de bas de compression durant 2 ans, en plus du traitement initial par anticoagulant, est associé à une réduction de moitié du risque de SPT [14].

Gravité potentielle de l'IVC

Lors du sondage de la SFP cité précédemment, 55 % des personnes estimaient qu'il n'existait pas de risque majeur de complication. Cette absence d'appréhension est retrouvée pour d'autres pathologies chroniques, par exemple chez des patients hypertendus qui banalisaient ce facteur de risque vasculaire en le considérant comme fréquent et normal du fait de leur âge élevé [15].

En revanche, nous avons noté que les complications survenant chez des personnes de l'entourage font peur aux patients, comme si cela leur faisait prendre conscience de la gravité de la maladie. Nos patients ont assez peu cité l'ulcère variqueux, bien que sa prévalence dans l'IVC soit de 0,5 à 1 % et que son traitement représente l'essentiel du coût des maladies veineuses [11] ; l'ont-ils oublié ou préféré ne pas l'évoquer ? Quelques-unes redoutaient la rupture de varice par peur de « se saigner » : dans l'histoire de l'humanité, le sang, tantôt poison tantôt remède, est porteur d'une symbolique très riche qui repose sur un paradoxe permanent : le sang qui circule évoque la vie, celui qui coule évoque la mort [16]. Dans la littérature, l'hémorragie variqueuse est mal documentée dans des rapports anecdotiques individuels qui ne permettent pas d'établir sa prévalence [17].

Si plusieurs patients redoutaient la phlébite, ils ne paraissaient pas faire de lien avec le risque d'embolie. Pourtant, en 1991, les données françaises de l'INSEE faisaient état de 350 000 phlébites superficielles ou profondes par an responsables de 100 000 embolies pulmonaires avec 15 000 décès ; l'IVC avec varices des membres inférieurs est significativement associée à la survenue d'une thrombose veineuse profonde chez des patients ambulatoires atteints d'une affection médicale aiguë avec réduction de mobilité [18].

Au-delà des craintes, les patients voyaient surtout l'aspect inesthétique de leur pathologie veineuse. Ils n'aimaient pas l'apparence de leurs jambes, à l'opposé des représentations du corps dans notre société occidentale où il faut « être beau et en bonne santé » [19]. Toutefois, dans notre étude, la chirurgie des varices a été évoquée plus pour son versant curatif qu'esthétique.

Les patients et leur insuffisance veineuse chronique

Ce qui était connu

­ L'importance de cette pathologie en fréquence, gravité, retentissement sur la qualité de vie et coûts pour le système de soins.

­ La difficulté de l'observance dans une pathologie où l'efficacité des traitements manque de preuves de qualité suffisante.

Ce que cette étude apporte

­ Une approche des connaissances et représentations des patients sur une maladie qu'ils identifient mal et considèrent généralement comme « secondaire » dans leurs problèmes de santé.

­ Une meilleure compréhension de ce qui pourrait améliorer la situation.

Les zones d'incertitude

­ Les représentations de soignants sur la pathologie.

­ Les modes d'éducation thérapeutique utiles.

Observance difficile

Il y a défaut d'observance chez 30 à 50 % des patients, voire chez plus de 90 % de ceux qui sont atteints d'affections chroniques à un moment donné de leur maladie [20]. Une éducation thérapeutique dans l'IVC, comme il en existe pour le diabète [21], améliorerait-elle l'observance ? Le traitement médicamenteux de l'IVC n'a pas réellement fait preuve de son efficacité. Seule la compression a été recommandée préventivement et/ou secondairement à certains événements [22], mais moins de 50 % des patients l'appliquent correctement [23]. Les motifs de non-observance pourraient être anticipés par les médecins, montrant par exemple comment utiliser des bas en fibres de coton, moins chauds donc mieux tolérés, éventuellement à « pieds ouverts », un dispositif d'enfilage ou une superposition de bas limitant l'effort de pose [24].

Plusieurs autres facteurs de faible observance sont connus : la non-acceptation de la maladie ou sa fatalité, la durée du traitement, le manque de confiance en son médecin [25], les connaissances et croyances des patients [26]. Un modèle de croyance de santé peut inciter le patient à se traiter : être convaincu d'être malade, que les complications risquent d'être graves, que le traitement sera bénéfique en apportant plus d'avantages que d'inconvénients [26]. Les patients de notre étude n'adhèrent pas à ce modèle et les soignants ont probablement un rôle à jouer. Dans de nombreux types de douleur, aiguë ou chronique, il est montré que la sous-estimation par un soignant est d'autant plus marquée que la plainte est mal localisée, mal définie, qu'il n'existe pas d'anomalie visualisable et qu'une cause n'est pas clairement identifiée [27], ce qui semble le cas dans l'IVC. Une meilleure information et une meilleure évaluation de la gêne ressentie paraissent indispensables.

Conclusion

L'insuffisance veineuse chronique des membres inférieurs tient du paradoxe. Mal connue des patients, considérée comme secondaire, faisant l'objet de peu de curiosité de leur part et d'une mauvaise observance, il s'agit pourtant d'une pathologie très fréquente, altérant la qualité de vie, source de handicap et affectant le budget de la santé. La perception des patients explique, probablement, ce peu d'intérêt, mais aussi les représentations des médecins, pour lesquels l'IVC semble n'avoir encore qu'une place mineure dans la pratique.

Conflits d'intérêts : aucun.

Références

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  5. Satger B, Carpentier P-H, Poensin D, Fechoz C, Colomb M, Kalinowski I. L'école de la veine. Un programme d'éducation pour les patients atteints d'insuffisance veineuse chronique à la station thermale de La Léchère. J Mal Vasc. 2002;27:26-30.
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  8. Satger B, Carpentier P-H, Poensin D, Fechoz C, Colomb M, Kalinowski I. « L'école de la veine ». Un programme d'éducation pour les patients atteints d'insuffisance veineuse chronique à la station thermale de La Léchère. J Mal Vasc 2002;27:26-30.
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Notes :

  1. Une version plus longue de l'article est disponible sur demande à l'auteur.
  2. Remerciements aux docteurs Florent Crouzet, Rodolphe Charles, Josette Vallée, ainsi qu'à leurs patient(e)s.


 

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