ARTICLE
Le dabigatran (Pradaxa®), un anticoagulant oral inhibiteur direct,
compétitif et réversible de la thrombine libre ou fixée à la fibrine, a été
homologué au Canada en novembre 2010 pour la prévention des AVC chez les patients
atteints de fibrillation auriculaire non valvulaire. Il est promu comme alternative
à la warfarine avec l'avantage prétendu que la surveillance de la coagulation
n'est pas nécessaire. Mais en savons-nous assez sur le dabigatran ? Il a fallu
plus de 50 ans pour apprendre à utiliser la warfarine avec une efficacité et
une sécurité raisonnable dans cette indication. Le Ministère fédéral Santé
Canada a approuvé la nouvelle indication du dabigatran largement fondée
sur les données de l'essai RE-LY [1].
L'étude RE-LY a comparé en double aveugle les résultats de deux doses
de dabigatran et en non aveugle les résultats du dabigatran et de la warfarine.
L'objectif de cette Therapeutics Letter est de faire une analyse détaillée
des données de RE-LY publiées dans l'article du New England Journal
of Medicine ainsi que des données plus complètes disponibles sur le site
de la FDA américaine [2], en fonction des résultats pour la santé tels
que nous les avons hiérarchisés dans nos publications antérieures.
Dabigatran 2 × 110/j vs dabigatran 2 × 150/j
Le tableau 1 résume les résultats clés
en termes de santé classés par ordre de gravité du comparatif en aveugle, en utilisant
les données provenant des deux sources.
La dose journalière de 2 fois 150 mg de dabigatran est associée à une réduction
de 0,5 % du nombre d'AVC mortels et invalidants par rapport à la dose journalière
de 2 fois 110 mg et une réduction du nombre total d'AVC ischémiques de 0,8 %
(réduction non présentée dans le tableau
1). Toutefois, à la dose de 2 × 150 mg/j, le dabigatran a aussi été responsable
de plus d'effets adverses, notamment d'une augmentation de 1,1 % en valeur absolue
des hémorragies nécessitant une hospitalisation. Or, le nombre total d'hospitalisations
fournit une bonne estimation du bénéfice net en termes de santé ; la différence
de 1,6 % en faveur de la plus faible dose manque de peu la significativité statistique.
En se basant sur le bénéfice en termes d'AVC, la FDA et Santé Canada
n'ont autorisé que l'indication du dabigatran 150 mg BID chez les patients
atteints de fibrillation auriculaire non valvulaire [3] ; l'Agence européenne
du médicament a autorisé les deux doses de 150 et 110 mg [4]. Une autre interprétation
possible des données présentées dans le tableau
1 est que la dose de 110 mg 2 fois par jour procure un bénéfice net supérieur
à celui que procure 150 mg 2 fois par jour, ou que ce seul essai n'a pas réussi
à établir la dose optimale de dabigatran.
Dabigatran vs warfarine
Le tableau 2 résume les principaux résultats,
hiérarchisés par ordre de gravité, du comparatif non aveugle entre la warfarine
et les deux doses de dabigatran combinées, puisque le choix entre l'une de ces
deux doses n'est pas clairement possible. Cette analyse suggère qu'il est possible
que le dabigatran soit préférable à la warfarine : le tableau montre pour la warfarine
une tendance à l'augmentation de la mortalité et du risque global d'hospitalisation.
Toutefois, la comparaison entre la warfarine et le dabigatran n'a pas été
aveugle et donc tous les résultats sont soumis à des biais favorisant le dabigatran.
Cette interprétation est renforcée par l'analyse de la FDA, qui a constaté
que le manque d'aveugle chez les patients et les cliniciens a conduit à « un
traitement différent des patients pendant la période d'étude » (biais de performance)
et que la présence de biais de vérification et de biais d'adjudication a été suffisante
pour inverser l'assertion d'un meilleur résultat pour le dabigatran 150 mg BID
comparativement à la warfarine [2]. En outre, l'auteur de l'analyse de la FDA
conclut que la tendance à l'augmentation de la mortalité avec la warfarine n'a
été constatée que sur des sites où le suivi de l'INR était de qualité moindre
: là ou l'INR été maintenu dans la fourchette thérapeutique durant plus de 67
% de la durée de l'étude, le risque relatif de mortalité (RR = 1,05) était en
faveur de la warfarine sur le dabigatran [2].
Le tableau 2 montre que le
taux d'hémorragies intracrâniennes est augmenté de 1 % sous warfarine par rapport
au dabigatran, alors que le taux des AVC ischémique et hémorragiques nécessitant
une hospitalisation est le même. L'article publié dans le NEJM des mêmes données
[1] est trompeur puisque les hémorragies intracrâniennes contribuent à la plupart
des critères composites d'efficacité (AVC ou embolies systémiques, AVC invalidants
ou mortels, hospitalisations, décès d'origine vasculaire, décès de toute cause)
et à la plupart des effets adverses (hémorragies majeures, hémorragies mortelles,
hémorragies majeures ou mineures, hémorragies intracrâniennes et bénéfice clinique
net). En dehors de l'hémorragie intracrânienne, le tableau
2 montre que la plupart des résultats sont plus favorables avec la warfarine
qu'avec le dabigatran : celui-ci est associé à une augmentation du taux d'infarctus
du myocarde de 0,4 %, un arrêt pour événements indésirables graves de 1 %, et
un arrêt pour n'importe quel effet adverse de 4,1 %.
Pour l'essai RE-LY, l'incidence des hémorragies intracrâniennes observées
sous warfarine peut être annualisée à 0,76 % par an. Mais pourquoi la warfarine
multiplierait-elle par 3 l'incidence des hémorragies intracrâniennes estimée
pour le dabigatran à 0,27 % par an ? L'incidence annualisée des hémorragies
intracrâniennes était plus faible chez les patients atteints de fibrillation
auriculaire prenant de la warfarine lors de récents essais comparables : 0,53
% dans SPORTIF III [5], 0,28 % dans SPORTIF V [6], 0,3 % et 0,45
% dans deux revues Cochrane [7, 8]. Ces comparaisons suggèrent quelque
chose d'inhabituel dans le bras warfarine de l'étude RE-LY.
Remarques complémentairesL'absence d'aveugle dans des essais est responsable
d'un risque élevé de biais. Cela a été amplement démontré avec le ximélagatran,
un précédent inhibiteur direct de la thrombine qui n'a pas eu l'autorisation
de mise sur le marché. Dans SPORTIF III, un essai clinique non aveugle
similaire à RE-LY, le ximélagatran a été associé à un nombre moins élevé
d'AVC et embolies systémiques que la warfarine (RR 0,71 ; 0,48-1,07) [5]. Cependant,
SPORTIF V, un essai en double aveugle, a montré l'inverse (RR 1,38 ;
0,91-2,10) [6].
L'association d'agrégants antiplaquettaires aux anticoagulants était étonnamment
courante dans les trois bras de l'étude RE-LY : aspirine durant l'étude
pour environ 40 % des patients, clopidogrel pour 7 % à un moment ou l'autre.
Or, prendre n'importe quel médicament antiagrégant plaquettaire double l'incidence
des événements hémorragiques majeurs, une augmentation absolue supérieure à
2 % par an. Cet effet est identique pour les deux doses de dabigatran et de
la warfarine.
Références
- Connolly SJ, Ezekowitz MD, Yusuf S, et al. Dabigatran versus warfarin in
patients with atrial fibrillation. N Engl J Med. 2009;361:1139-51.
- US Federal Drug Administration. Pradaxa (dabigatran) Medical Review, NDA
22-512. Sep 2010. http://www.fda.gov/downloads/AdvisoryCommittees/CommitteesMeetingMaterials/Drugs/CardiovascularandRenalDrugsAdvisoryCommittee/UCM247244.pdf
- Beasley BN, Unger EF, Temple R. Anticoagulant options Why the FDA approved
a higher but not a lower dose of dabigatran. New Engl J Med. 2011;364:1788-90.
- European Medicines Agency. Summary of opinion (post authorisation) for Pradaxa
(dabigatran etexilate mesilate). Apr 2011. http://www.ema.europa.eu/docs/en_GB/document_library/Summary_of_opinion/human/000829/WC500105283.pdf
- SPORTIF executive steering committee for the SPORTIF V investigators. Ximelagatran
vs warfarin for stroke prevention in patients with nonvalvular atrial fibrillation.
A randomised trial. JAMA. 2005;293:690-8.
- Executive steering committee on behalf of the SPORTIF III investigators.
Stroke prevention with the oral direct thrombin inhibitor ximelagatran compared
with warfarin in patients with nonvalvular atrial fibrillation (SPORTIF III):
randomised controlled trial. Lancet. 2003;362:1691-8.
- Aguilar MI, Hart R. Oral anticoagulants for preventing stroke in patients
with non-valvular atrial fibrillation and no previous history of stroke or
transient ischemic attacks. Cochrane Database of Systematic Reviews 2005,
Issue 3. Art. No. CD001927. DOI: 10.1002/14651858.CD001927.pub2.
- Aguilar MI, Hart R, Pearce LA. Oral anticoagulants versus antiplatelet therapy
for preventing stroke in patients with non-valvular atrial fibrillation and
no history of stroke or transient ischemic attacks. Cochrane Database of Systematic
Reviews 2007, Issue 3. Art. No.: CD006186. DOI: 10.1002/14651858.CD006186.pub2.
Conclusions et implications cliniques
Autoriser le dabigatran 150 mg BID chez les patients atteints de fibrillation
auriculaire est prématuré, pharmacologiquement irrationnel et dangereux
pour de nombreux patients.
La dose optimale de dabigatran chez les patients atteints de fibrillation
auriculaire non valvulaire n'est pas encore clairement établie.
Un audit indépendant de RE-LY est nécessaire pour vérifier les
irrégularités dans la réalisation de l'étude, les sources de biais et
la cause de l'incidence anormalement élevée des hémorragies intracrâniennes
dans le bras warfarine.
Il est nécessaire de réaliser en toute indépendance4 un
essai contrôlé randomisé en double aveugle comparant le dabigatran avec
la warfarine chez des patients atteints de fibrillation auriculaire non
valvulaire.
La prise de médicaments antiagrégants plaquettaires en association
avec des anticoagulants oraux double l'incidence des événements hémorragiques
majeurs. |
Notes :
- RE-LY était un essai financé par les laboratoires Boehringer Ingelheim.
- Traduction-adaptation J.-P. Vallée, rédacteur en chef de Médecine,
avec la permission de J.M. Wright, co-auteur et éditeur de la Therapeutics
letter.
- Therapeutics letter s'appuie sur l'analyse critique des données factuelles
issues en priorité des essais contrôlés, donc à des patients semblables
à ceux qui ont été inclus dans les essais, ce qui ne permet pas nécessairement
de les extrapoler à d'autres patients. Therapeutics Initiative a
le soutien financier du ministère de la santé de Colombie britannique. La
Therapeutics letter est en accès libre et gratuit sur www.ti.ubc.ca.
- L'avis de la commission en 2008 était que, chez les patients adultes ayant
bénéficié d'une chirurgie programmée pour prothèse totale de hanche ou de
genou, le dabigatran n'a pas d'avantage clinique démontré par rapport à
l'énoxaparine en termes de prévention des évènements thromboemboliques et
de risque hémorragique. Voir aussi notre évaluation dans Médecine,
mai 2010.
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