ARTICLE
« Je veux qu'on la change d'hôpital. Je veux qu'elle soit vue par un autre
cardiologue. Sinon je vous préviens, je porte plainte. C'est non-assistance
à personne en danger. Je vous préviens. Si elle meurt, je me tue, je vous préviens.
»
Mlle Yasmine me prévient.
Elle n'est pas prête à voir sa mère mourir, pas prête du tout.
Et pourtant, sa mère va diablement mourir. Bientôt, sans doute, même si bien
sûr je ne peux jurer de rien.
Je sais juste que le meilleur cardiologue de la ville n'y changera rien.
Mlle Yasmine sait bien qu'elle va mourir, que ça arrivera, un jour.
Juste, pas maintenant. C'est trop tôt, elle n'est pas prête. Pas encore.
Quand sa mère est tombée malade, elle a tout quitté, tout arrêté.
Elle s'est mise à mi-temps, d'abord. Et puis quand elle s'est rendu compte
que le salaire de son mi-temps passait tout entier dans les frais pour payer
quelqu'un pour s'occuper de sa mère quand elle travaillait, elle s'est arrêtée
complètement.
Elle a pris sa mère chez elle.
Elle l'a nourrie, changée, bercée. Elle l'a massée avec des crèmes et des huiles
que j'aimerais bien connaître ; je n'ai jamais vu une peau aussi douce et belle
chez quelqu'un d'alité aussi longtemps.
Elle la posait au sol quand elle allait faire les courses, pour qu'elle ne
tombe pas du lit en son absence.
Elle mettait des oreillers et des couvertures partout, et elle partait faire
les courses en vitesse.
J'étais appelée de temps en temps au chevet de Mme Yasmine.
« Elle respire mal », « Elle ne mange plus », « Elle a de la fièvre ».
À chaque fois, dieu du ciel, elle était vivante. Si peu. Suffisamment pour
sa fille.
« Elle a froid », qu'elle me disait.
Il faisait 58o dans l'appart, Mme Yasmine avait 36 couches de pull.
J'en remontais 35 pour accéder à un bras épais comme celui de ma nièce.
Je faisais semblant de prendre la tension, mon brassard faisait quatre fois
le tour, c'était ridicule.
« Elle a de l'anémie ! », qu'elle me disait.
Moui, bon, 11,8 d'hémoglobine. Pas si mal.
J'essayais de ne surtout rien faire. Mlle Yasmine prenait des rendez-vous d'elle-même
chez le gastro et chez l'endocrino et chez le néphro.
Mlle Yasmine voulait une coloscopie, pour voir d'où ça saignait.
Heureusement, le gastro a dit comme moi. Il a dit que la coloscopie, ce n'était
guère raisonnable.
« Elle est constipée, même avec les médicaments. Elle avait mal au ventre l'autre
jour, je l'ai vidée, du coup ; ça allait mieux. »
Mlle Yasmine extrait les fécalomes de sa mère. L'idée me glace un peu.
Et puis à un moment où elle a essayé une nouvelle fois de lâcher prise, on
a fait hospitaliser Mme Yasmine. Ses reins lâchaient, son coeur lâchait, elle
était septique ; cette fois elle allait vraiment mourir. C'est ce qu'on croyait
tous, du moins. Y compris le médecin du service, qui a passé vingt minutes avec
moi au téléphone, pour m'expliquer le mal qu'il avait à se dépatouiller de tout
ça.
C'est la fois où Mlle Yasmine a menacé de suicide et de plainte si sa mère
mourait, où elle a réclamé le meilleur cardiologue de la ville.
Elle n'est encore pas morte, elle est encore retournée dans le studio de sa
fille.
Mme Yasmine vient de fêter ses 104 ans.
Elle ne parle plus depuis presque 12 ans.
Ça fait 36 ans que Mlle Yasmine a quitté son mi-temps.
Je dois y aller la semaine prochaine.
J'ai pas très envie.
Jaddo
NDLR. Vous pouvez retrouver Jaddo vous comprendrez alors ce pseudonyme
sur son blog, où elle décrit avec pertinence et impertinence ses découvertes
de jeune médecin, après celles de l'étudiante qu'elle a été. Et dialoguer avec
elle « en direct » si ses textes vous inspirent...
http://www.jaddo.fr
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