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Des femmes sollicitées par le dépistage organisé du cancer du sein
Quels déterminants socioculturels et motivations individuelles conduisent une
femme à réaliser ou non la mammographie proposée dans le cadre du dépistage organisé
du cancer du sein ? Nous avons tenté de répondre à cette question en interrogeant
en mars 2011 13 femmes (dont nous préservons l'anonymat) habitant dans la région
rennaise. Notre question d'entrée « comment prenez-vous soin de vous ? »
était destinée à cerner la place de la prévention dans leur quotidien. Notre échantillon
a été constitué de manière aléatoire, ce qui a entraîné un biais de représentation
puisqu'il comportait davantage de femmes appartenant à un milieu social supérieur
(femmes diplômées du secondaire, femmes mariées à des professeurs d'université
ou à des médecins) recrutées dans notre réseau social large sur le seul impératif
de l'âge (50 à 74 ans).
Il s'agit de prévention secondaire auprès de femmes qui se sentent en bonne
santé, mais considérées par les politiques sanitaires comme des sujets
à risque du simple fait qu'elles ont des seins [1]. Bien souvent la littérature
sociologique et anthropologique [1, 2] questionne le problème du partage de
l'information en cancérologie à partir de l'observation des pratiques des soignants
auprès des soignés. Ici, nous partons au contraire dans un premier temps du
discours des soignés, les femmes visées par le dépistage, qui émettent des limites
concernant le partage de l'information avec les soignants (et plus spécifiquement
les gynécologues et médecins traitants).
Le dépistage du cancer du sein a été largement médiatisé (revues féminines,
telle que Marie Claire, « octobre rose » chaque année depuis 1994
en France, spots télévisés...) Pourtant, les femmes disent au cours des entretiens
que le partage de l'information est problématique. Une seule femme, appartenant
à un milieu social aisé (économiquement et culturellement), souhaitait suivre
de près les avancées médicales sur le cancer du sein et en discuter avec son
gynécologue. Elle éprouvait le besoin, de par sa formation professionnelle scientifique,
d'être informée des avancées diagnostiques et thérapeutiques en cancérologie
; mariée à un médecin spécialiste, elle consultait très fréquemment la littérature
médicale. Dans l'ensemble, les femmes n'exprimaient pas le besoin d'information
complémentaire sur les aspects scientifiques du dépistage organisé du cancer
du sein (la controverse sur l'utilité de ce dépistage [3-5] n'a jamais été évoquée
lors des entretiens). Elles avaient tendance à baser leur discours sur le registre
du « plus tôt le cancer est dépisté, plus grandes sont les chances de guérison
».
Mais pourquoi les femmes n'émettent-elles pas ce souhait ? Leur savoir profane
les empêcherait-elles de s'exprimer sur le domaine scientifique ? Il ressort
également des entretiens des interrogations sur la tranche d'âge déterminée
: pourquoi à partir de 75 ans les femmes ne sont-elles plus considérées comme
« à risque » ? Les femmes considéraient que la société les rejetait (« ils
considèrent qu'on sert plus à rien ! », témoignage de mars 2011). Malgré
la forte médiatisation du dépistage du cancer du sein et bien qu'il s'agisse
dans cet échantillon de femmes majoritairement issues d'un milieu social élevé,
elles demeuraient seules avec leurs questions. Ces femmes, notamment celles
de 70 à 74 ans, utilisent moins Internet comme source d'information et n'ont
pas toujours l'occasion d'exprimer leurs questions face aux praticiens, surtout
lorsque ces questions reposent sur un registre anomique (« je ne suis plus
utile pour la société, elle me laisse mourir »)...
Une équipe soignante d'un centre de traitement de la douleur
Une seconde expérience éclaire cette problématique du partage de l'information,
celle du traitement de la douleur chronique (parfois apparue suite au traitement
d'un cancer). Des consultations entre le médecin référent d'un centre de traitement
de la douleur (CETD) d'une ville bretonne et des entretiens semi-directifs auprès
des soignants (médecins, psychologue, médecin pratiquant l'hypnose, assistante
sociale) ont été observées pour cette recherche.
Ces professionnels sont parfois obligés d'évoluer dans un registre du « bénévolat
» pour parler ensemble de leurs patients. L'équipe soignante a mis en place
une réunion de staff. Lors de nos observations participantes (2008-2009), elle
avait lieu le soir de 19 h à 21 h dans une salle de cours attenante au service
hospitalier. Tous les membres de l'équipe soignante y étaient conviés, ainsi
que des médecins libéraux impliqués dans la mise en place d'un réseau douleur
dans le département. Les soignants discutaient de patients posant problème (traitements
médicamenteux inefficaces, difficultés psychologiques ou socio-économiques du
patient, illogisme du discours remarqué lors d'une consultation, etc.). Les
réactions des professionnels présents étaient diverses mais toutes convergeaient
autour de la nécessité du dialogue. En effet, parler ensemble de cas communs,
bénéficier d'un regard neutre/extérieur à la structure, s'accorder sur une nouvelle
proposition thérapeutique constituaient de réels bénéfices pour les soignants
et les patients.
Cette organisation informelle de communication entre soignants du CETD met
toutefois en avant trois types de questions :
Les réunions étant hors tarification (pas de cotation T2A), il s'agissait
de bénévolat ; ces professionnels se réunissaient sans être payés. D'un point
de vue institutionnel, il n'y a donc pas de place laissée aux échanges entre
soignants, ou en tout cas ces échanges ne sont pas favorisés.
L'idée que les relations entre soignants ne sont pas favorisées car
cela sous-entendrait pour eux de céder à la concurrence en se voyant « perdre
» leur patient [6] impose de réfléchir : comment les différents acteurs de la
prise en charge d'un malade pourraient-ils communiquer ensemble sans avoir peur
de perdre leur légitimité et leur pouvoir professionnel (prérogative professionnelle
?).
Les réunions du staff étaient parfois l'occasion de se mettre d'accord
sur le discours à proposer au patient (tous les professionnels de l'équipe soignante
parlant de la même voix). La littérature montre par ailleurs que les patients
sont avides de mener des recherches par le biais d'Internet sur leur maladie.
Les soignants prenant en charge un patient doivent-ils ainsi accorder leurs
violons ? La présentation d'un seul discours au patient est-elle favorable ou
nuisible pour le soigné ?
Nous n'apportons pas ici de réponses mais mettons en avant différentes pistes
de réflexions pour améliorer cette rencontre si complexe entre un soignant/un
savoir légitime et un soigné/un savoir profane. En arrière-plan de ces analyses
figurent la volonté d'améliorer la prise en compte et non la prise
en charge du patient qui passe obligatoirement par une interaction que l'on
doit appréhender comme complexe pour ne pas la minimiser.
Perspectives anthropologiques : recherche et formation
Une revue de littérature sur la communication médecin-patient [7] concluait à
la nécessité d'identifier les comportements de communication et les interactions
qui produisent des effets sur la qualité de vie, sur l'état de santé, sur la résolution
des symptômes voire sur la survie.
Des variables de contexte (types de praticiens et types de patients, caractéristiques
de la maladie, modèle relationnel) semblent influencer les comportements de
communication (instrumental versus affectif). Ces comportements, à leur tour,
ont un effet perceptible au niveau de l'évolution du patient (satisfaction,
compliance, mémorisation et compréhension de l'information, état de santé, morbidité
psychique). Dans quelle mesure ces ensembles de variables sont-ils reliés ?
L'élucidation de ces liens pourrait nous conduire à développer des interventions
qui améliorent la communication dans le contexte de la cancérologie.
Évaluer l'impact de la communication médecin-patient implique la prise en compte
de la complexité de ce phénomène social, multidimensionnel et constitue un domaine
difficile de la recherche. Différentes variables de contexte peuvent
jouer un rôle, variables culturelles posant la question de l'étendue du soin.
Patients, médecins et sociologues ont des opinions différentes sur la relation
médecin-patient. Certains considèrent que la relation est le prérequis du soin
médical optimal, concevant que la relation égalitaire est un but en soi (le
partenariat) ; d'autres ont une conception pragmatique, la relation permettant
d'atteindre une fin, celle d'établir le bon diagnostic et le bon plan thérapeutique,
la relation étant alors sous le contrôle du médecin.
Ces cadres théoriques différents ont conduit à des recherches séparées. Il
existe différents types de patients et différents types de praticiens, avec
différents facteurs socio-économiques, psychologiques et culturels qui ont un
impact sur la nature de la relation. Les comportements orientés sur le traitement
et la guérison et les comportements affectifs, socio-émotionnels, sont deux
domaines importants étudiés de façon inégale et pas intégrés, ce qui conduit
à des résultats contradictoires. La satisfaction, la compliance, le souvenir
et la compréhension de l'information donnée sont des informations de trop court
terme pour appréhender l'impact de la communication. Il est tout aussi pertinent
d'en analyser les conséquences à long terme : variation de l'état de santé sur
les plans physique et psychique, choix d'autres approches de la maladie. L'expérience
amènerait à considérer que le médecin et le malade entretiennent des points
de vue différents sur leurs conceptions de la raison, de la preuve, de la place
de la santé dans la vie. La voix de la médecine et la voix du monde vécu sont
différentes et peuvent conduire parfois à une incompréhension sous toutes ses
formes s'il n'y a pas négociation de la réalité entre les acteurs. L'interaction
(acte de communication) est aussi un acte cognitif dans lequel le rôle des réalités
sociologiques présupposés culturels, ritualisation, négociations interactionnelles
oublie des visions techniques de la médecine : le malade entretient des croyances,
des représentations sur la maladie qui vont orienter sa conduite. Nous avons
besoin pour comprendre du concours de la sociologie phénoménologique.
Quelles sont les perspectives possibles ? Des recherches pourraient être conduites
avec les associations d'usagers sur les modalités du renforcement des capacités
des patients à exprimer leurs préoccupations et leurs préférences aux praticiens
: rôle du langage (que se passe t-il dans ces moments d'interaction ?), complexité
de la relation médicale (inégalitaire ? De coopération ?). Le jeu entre ces
deux tendances, modelé par des facteurs internes et externes au cadre de la
consultation, se déploie dans la dimension langagière comme dans le rapport
corporel. L'approche centrée sur le patient est une démarche qui permet au professionnel
de bien se représenter les problèmes de santé tels que vécus par le patient
et d'intégrer cette compréhension à l'ensemble de la démarche de soins. Est-elle
mise en actes dans le parcours du patient depuis le dépistage jusqu'à la fin
des traitements ? Est-elle considérée comme un élément de la formation des futurs
médecins ?
Références
- Ménoret M. Informer sans convaincre : incertitude médicale et rhétorique
statistique en cancérologie. Sciences Sociales et Santé. 2007;25(1):33-53.
- Fainzang S. La relation médecins-malades : information et mensonge. Paris:
PUF (Ethnologies); 2006.
- Ménoret M. Le risque de cancer du sein en France : un mode unique de prévention.
Sociologie et sociétés. 2007;39(1):145-60. Sur www.erudit.org
- Rédaction. Effets indésirables des mammographies. Rev Prescrire. 2006;26:269-75.
- Rédaction. Mammographies et dépistage des cancers du sein : Pour un choix
éclairé des femmes désirant participer au dépistage. Rev Prescrire. 2006;26:348-74.
- Castel P. Le médecin, son patient et ses pairs. Une nouvelle approche de
la relation thérapeutique. Revue Française de Sociologie. 2005;46:443-67.
- Ong LML, De Haes JCJ, Hoos AM, Lammes. Physician-patient communication:
a review of the literature. Soc Sci Med FB. 1995;40(7):903-18.
Communication et soins, 3e partie : communication interactive,
perspectives anthropologiques
Le partage de l'information sur le dépistage organisé du cancer du
sein et la prise en charge de la douleur chronique en milieu hospitalier
montrent combien il est nécessaire pour les Sciences Humaines et Sociales
de poursuivre leurs travaux dans le but d'améliorer le partage de l'information
et de la communication dans le cadre du soin. Le contexte influence les
comportements de communication qui, à leur tour, ont un effet sur l'évolution
du patient. La compréhension de ces liens pourrait améliorer la communication
médecin-malade. Elle devrait faire l'objet de recherches dans une perspective
anthropologique et de formation des futurs médecins. |
Notes :
- Titre de cette thèse : « Analyse sociologique de la prévention sanitaire
à partir de l'étude du dépistage du cancer du sein : perception du risque
et déterminants sociaux et culturels de l'adhésion des femmes au dépistage
organisé ».
- Une exploration par vidéo des consultations pour donner à voir leur divergence
et leur convergence peut être un moyen de mieux comprendre les distances
et les rapprochements.
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