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Doris Bonnet, Directrice de recherches à l'Institut de Recherche pour le Développement,
revisite, via la drépanocytose, des notions et des processus élémentaires
en anthropologie. Leur connaissance est un préalable à la reconnaissance de
cette maladie. Tantôt racialisée, tantôt considérée comme une malédiction, elle
est le support d'interprétations différentes sur l'identité, en lien avec des
systèmes divers de croyances et de valeurs. Ces derniers expliquent des pratiques
de discrimination ou de solidarité, des stratégies de dissimulation ou de prise
en charge. Tout en recensant les études internationales, l'anthropologue s'est
particulièrement intéressée aux points de vue de familles africaines en région
parisienne, suivies lors de consultations médicales spécialisées en pédiatrie
génétique, puis à leur domicile.
Stéréotypes et risques de discriminations
Cette pathologie « orpheline » est rarement évoquée lors du Téléthon, alors qu'elle
est la première maladie du territoire français en termes de prévalence, dépassant
la mucoviscidose : entre 6 000 à 7 000 sujets sont atteints de syndromes majeurs,
avec 200 nouveaux cas diagnostiqués par an en région parisienne. La drépanocytose
reste confinée à un milieu scientifique spécialisé, mal appréhendée, le plus souvent
comme « maladie des noirs ». En France, elle touche essentiellement des populations
originaires d'Africaine subsaharienne et des Antilles. Cependant, legène S issu
d'une mutation génétique correspondant à une défense immunologique au paludisme
est présent dans tout le pourtour méditerranéen, y compris chez des personnes
à peau blanche, en particulier au Maghreb. La drépanocytose se rencontre également
au Proche Orient, en Amérique Latine et en Inde. Enfin, elle est amenée à se répandre
partout, suite au métissage et aux alliances matrimoniales.
Ces données sont d'abord l'occasion pour D. Bonnet de rappeler que selon les
généticiens, les races n'existent pas : au regard de l'ADN, 99 % des gènes humains
sont identiques. On raisonne désormais en termes de réseaux de migration génétique
puisque de tout temps, les gènes ont circulé. Autrement dit, la fréquence d'un
gène est le résultat de l'histoire des migrations, et non un marqueur de race
[2]. Pourtant, des théories raciales et des recherches scientifiques se poursuivent
pour chercher à expliquer des différences de santé...
L'auteur critique également l'usage par des démographes de la notion d'ethnie
qui a remplacé la notion de race dans les organismes internationaux. Cette notion
est réductrice pour au moins trois raisons. Premièrement, les ethnies sont des
groupes sociaux loin d'être homogènes, traversés par des différences sociales
et économiques. Par exemple, les Peuls vivent au Cameroun et au Sénégal ; ils
utilisent des variantes dialectales. Des hommes qui se désignent comme tels
peuvent être d'origine villageoise (agriculteurs éleveurs) et polygames, tandis
que d'autres vivent depuis trois générations en milieu urbain et sont monogames.
Deuxièmement, dans les cultures d'origine, plus un individu a un niveau d'éducation
élevé et plus il se réfère à la notion de nation. Les populations résidant dans
les grandes mégalopoles africaines s'identifient également à des groupes professionnels,
religieux, associatifs, politiques, plutôt qu'à d'exclusives références ethniques.
C'est également dans les milieux urbains que des traditions, telles que l'excision
ou les mariages forcés, sont sources de conflits sur les rapports hommes/femmes.
Plus globalement, la référence aux lignages perd de son importance en Afrique
par rapport à l'affirmation d'identités individuelles, suite à l'évolution de
la famille depuis une vingtaine d'années. Dans ce sens, la notion d'ethnie a
peu de sens pour les enfants issus de l'immigration nés en France.
En Afrique comme en France, les populations sont donc dans des processus d'acculturation
: ils ont accès à certaines valeurs. Faute de connaissance de ce phénomène,
les perceptions de familles par des médecins comme par des professionnels
du secteur social et scolaire sont souvent erronées. Ainsi, ce n'est pas parce
que des familles paraissent socialement démunies et ne s'habillent pas à l'occidentale
qu'elles sont moins « observantes » (et inversement). En effet, de même que
l'identité sociale ne se résume pas à l'identité ethnique, « la culture d'origine
n'est pas de facto un obstacle à la compréhension d'un discours scientifique
occidental par des patients immigrés, dont les conduites ne sont pas réductibles
à celle d'une culture » [3].
Dans le premier chapitre de son ouvrage, Doris Bonnet analyse plutôt un autre
phénomène bien connu en anthropologie : la culture d'origine de personnes est
soit idéalisée, soit appréhendée négativement dès lors qu'on leur prête des
usages qui s'opposent à des valeurs de la société d'accueil. Ces oppositions
fonctionnent alors comme des « effets de loupe » [4, 5]. Par exemple, la majorité
des populations originaires d'Afrique saharienne est monogame, contrairement
à l'image qu'en donnent les médias en France. Des faits culturels sont également
« comme une valise » : ils permettent de tout expliquer, en particulier ce que
l'on ne comprend pas chez l'autre, c'est-à-dire souvent la non-observance dans
les soins. Autrement dit, les professionnels de santé ont tendance à justifier
l'observance par l'efficacité du système de soins et l'inobservance par la culture
du patient. Or, il s'agit d'attributions erronées, au même titre que les tendances
à attribuer au patient une personnalité ou un caractère responsable de son comportement
dans les soins [6].
Ici et là-bas : la confrontation aux normes sanitaires et sociales
Après un rappel de l'existence de différents systèmes de filiation et de parenté,
les deux chapitres suivants sont consacrés aux points de vue des patients et aux
problèmes auxquels sont confrontées les familles drépanocytaires. C'est l'occasion
pour l'auteur d'analyser les multiples causes de pratiques d'observance et non
observance.
La maladie, méconnue dans l'Hexagone, est toujours assimilée à une malédiction
sur le continent africain, même si des associations de familles se développent
de part et d'autre. Sur place, ce sont les femmes qui sont confrontées à des
risques de stigmates, d'isolement ou d'abandon par le conjoint, même si elles
habitent en ville : elles sont souvent jugées responsables de descendance à
forte mortalité infantile, comme de la stérilité et de nombre d'infections sexuellement
transmissibles. Les enfants drépanocytaires risquent d'être déscolarisés et
peuvent parfois être également suspectés de sorcellerie dans des contextes sociaux
particuliers (familles extrêmement démunies, graves crises politiques, états
de guerre). En conséquence, des familles cachent la maladie à leurs parents
restés en Afrique pour se protéger du risque de médisances et de « ragots ».
La drépanocytose reste donc attachée à une « culture du secret », ce qui ne
favorise pas les mouvements associatifs. L'anthropologue conseille dans ce sens
de prêter attention à la confidentialité des données de chaque patient.
Lorsqu'elle est connue, la maladie est également assimilée en Afrique à « une
maladie des riches » : le coût des médicaments, de l'hospitalisation et des
transfusions sanguines est rédhibitoire pour de nombreuses familles. La méconnaissance
de la maladie est renforcée par le manque et les difficultés d'accès aux soins
hospitaliers et aux services spécialisés : aux conseils, au dépistage et aux
traitements ; à quoi s'ajoutent des dysfonctionnements de la planification familiale
et l'absence de sécurité sociale pour les non salariés. Une angoisse extrême
entoure donc la drépanocytose, qui reste assimilée à la mort : à des avortements
spontanés en fin de grossesse, aux décès d'enfants en bas âge. Des personnes
migrantes sans papiers, notamment, appréhendent des retours aux pays faute de
soins et/ou suite à des souvenirs traumatisants, qui peuvent aussi laisser des
séquelles. Par opposition, notre système de prise en charge apporte souvent
aux familles une chance de survie de leur enfant et la gratuité des soins. Cependant,
la gestion collective des risques peut être perçue comme intrusive chez des
femmes issues d'États qui ne prennent pas en charge le destin biologique des
individus et laissent la femme subordonnée à l'ordre familial. Ces patientes
ont alors tendance à se replier sur elles-mêmes et à devenir non observantes.
D. Bonnet souligne qu'il n'y a rien de systématique dans ces constats : des
drépanocytaires enquêtés ont devancé des propositions médicales ; ils sont même
apparus demandeurs de soins, comme en Afrique subsaharienne. Comme la plupart
des familles immigrées, les enquêtés ne sont pas ouvertement dans la contestation
des normes médicales.
L'état du système de soin dans le pays d'origine a une dernière conséquence
: c'est plutôt en France que les couples découvrent la maladie (comme dans le
cas de Sida), au moment heureux d'une naissance. Les malades ne se référent
donc pas systématiquement à des interprétations culturelles, car la maladie
se construit au sein d'un discours médical français. Le choc psychologique de
l'annonce va souvent de pair avec des conflits au sein des familles en termes
de responsabilité. Mais il se double de difficultés chez les familles migrantes.
En effet, à l'annonce d'une anomalie génétique, le couple doit exprimer sa volonté
de transmettre ou non cet héritage biologique (en cas de diagnostic prénatal).
Or, le dépistage met en concurrence différents types de savoir : des théories
de la génération, de l'affiliation identitaire et des conceptions du corps
en particulier du sang. Ainsi, la connaissance de la transmission de la maladie
peut modifier des représentations de l'hérédité, mais l'information génétique
suscite également des incompréhensions. En effet, les règles de transmission
de la maladie sont loin d'être évidentes à assimiler, notamment le fait de transmettre
la maladie sans être malade, a fortiori lorsque les deux parents sont asymptomatiques.
Des chocs parfois amplifiés par les soignants
Des incompréhensions peuvent également modifier des projets matrimoniaux. À cet
égard, D. Bonnet analyse l'impact des messages sanitaires donnés aux familles
drépanocytaires, en s'appuyant notamment sur des études menées au Liban, en Amérique
Latine, aux États-Unis, aux Antilles. En particulier, il est illusoire de lutter
contre les mariages endogames sources de sécurité dans de nombreuses cultures
pour faire baisser les maladies génétiques. De plus, lorsque les conseils médicaux
se résument à éviter les mariages consanguins, des couples sont amenés à penser
que tous les mariages exogames permettront d'éviter la maladie, que le seul mariage
consanguin est pathologique. Il s'agirait alors pour les professionnels de toujours
vérifier la compréhension des explications médicales, notamment la notion de porteur
sain, d'autant que l'annonce de la maladie suscite souvent des perturbations tels
que des dénis du principe récessif, des sentiments de culpabilité, la dissolution
du lien conjugal, etc.
L'auteur souligne d'autres difficultés, directement liées à des problèmes de
prises en charge en France. Ainsi, les familles où le dépistage n'a pas été
fait systématiquement à la naissance, en particulier celles dont l'arrivée en
France est récente, prennent connaissance de la maladie à l'occasion d'un épisode
aigu. Une prise en charge par un personnel non spécialisé peut poser différents
problèmes (diagnostic de drépanocytose non posé, pessimisme exagéré à l'égard
de l'état de santé de l'enfant), ce qui confirme l'importance de continuer à
mener des campagnes d'information auprès de l'ensemble des soignants.
Plus généralement, les niveaux d'angoisse générés par l'annonce et la prise
en charge de la maladie sont également déterminants dans l'observance. Quelle
que soit l'origine des parents, l'annonce d'une maladie chronique est extrêmement
violente lorsqu'elle touche de très jeunes enfants, et lorsque la famille se
vit « en bonne santé » avant le dépistage (néonatal). L'annonce peut également
susciter des peurs dans des familles où des enfants sont déjà décédés de la
drépanocytose. Enfin, les angoisses peuvent être multipliées par des attentes
de diagnostics, comme le montre également d'autres études sur le parcours de
soins des patients atteints du cancer [7]. Ainsi, avant les premières consultations,
des parents se retrouvent dans l'incertitude : sans interlocuteurs et relations
de soins. Des non dits médicaux (par exemple, parler d'« anémie ») peuvent laisser
penser au Sida. À ce sujet, D. Bonnet préconise d'avoir avec les patients «
un discours de vérité » : comme dans toutes les études en sciences humaines,
il est important pour les patients qu'un nom précis de maladie soit donné, même
si cela suscite d'abord des chocs et des sidérations [8], même si des patients
ont ensuite des difficultés à s'en souvenir ou à le prononcer. L'auteur souligne
alors indirectement la responsabilité de l'OMS : l'importance du combat des
associations de parents d'enfants drépanocytaires pour que la maladie ne soit
plus regroupée avec les anémies comme maladie orpheline, mais soit reconnue
comme pathologie chronique invalidante.
Conflits d'intérêts : aucun.
Références
- Bonnet D. Repenser l'hérédité. Paris: Archives Contemporaines; 2009.
- Lévi-Strauss C. Race et histoire. Paris: Denoël; 1987.
- Fainzang S. L'anthropologie médicale en France (à propos d'un précédent
ouvrage de D. Bonnet). In : Saillant F, Genest S (dir). Anthropologie médicale.
Ancrages locaux, défis globaux. Laval: Presses de l'Université de Laval; 2005
(p. 167).
- Chevetzoff P, Kessia Z, Mabe B, Tessier A. Antropologie et démarche de soins.
Objectif Soins. 1996;39:25-33.
- Cuche D. La notion de culture dans les sciences sociales. Paris: La Découverte;
1996.
- Morin M. De la recherche à l'intervention sur l'observance thérapeutique.
In : L'observance aux traitements contre le VIH/Sida. Paris: ANRS; 2001 (pp.
5-20).
- Vega A, Pouyalet F. Scientific rationality meeting individual beliefs: Coping
strategies of caregivers to serious illness. Anthropologie et Sociétés. 2010;34(3):230-48.
- Froment A. Pour une rencontre soignante. Paris: Archives Contemporaines;
2001.
En résumé |
| Les enquêtes menées auprès des familles en provenance d'Afrique attestent
de grandes variations dans les ressentis de la drépanocytose, selon leurs
sociétés d'appartenance, leurs idéaux familiaux, mais aussi leurs expériences
passées. Ceci explique l'importance pour les professionnels de recueillir
le vécu de la maladie, en se méfiant de leurs propres représentations de
l'« autre ». Sans nier l'impact de référents culturels, l'anthropologue
montre que les comportements des familles drépanocytaires sont plutôt liés
à une multitude de facteurs sociaux et individuels. Nous verrons dans un
prochain article que ces pratiques et ces stratégies sont loin d'être figées. |
Notes :
- Minoritaires par rapport à la totalité des immigrés, ce sont surtout des
populations venues du Sénégal, de Guinée, du Mali, de Côte d'Ivoire, du
Togo et du Bénin (notamment), pour des motifs familiaux et économiques.
- Appellation revendiquée par les populations antillaises (notamment) dans
les années 1960, avant d'être abandonnée dans les années 1990 car trop stigmatisante.
- C'est le cas des « enfants sorciers » en Afrique centrale où l'on compte
de nombreux drépanocytaires.
- Ainsi, en Afrique, des mères conseillent aux filles de ne pas en parler
à leur fiancé en raison des coûts financiers de la maladie, faute de sécurité
sociale.
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