ARTICLE
Au cours des dernières décennies, le progrès des
connaissances neurobiologiques a permis d’aborder la
question de l’addiction sous un angle inédit, à la lumière
de connaissances nouvelles sur le cerveau et
son fonctionnement. Cette évolution a conduit à mettre
en avant un modèle médical de l’addiction, considérée
comme une pathologie1. Ce modèle médical est
né dans un contexte global de guerre contre les drogues,
où l’influence américaine a été importante en
particulier après la guerre du Vietnam. Il conduit à une
révision des représentations et des valeurs généralement
attachées aux drogues et à leurs usagers, devenus
des « malades », et contribue notamment à lever
pour une part la stigmatisation morale qui pèse sur les
usagers de drogues souvent considérés, au mieux
comme des asociaux manquant de volonté, au pire
comme des criminels prêts à tout pour satisfaire leur
passion hédonique. Cette conception, devenue dominante,
s’applique aujourd’hui aux drogues licites autant
qu’aux drogues illicites et s’étend au tabac.
Tabac et addiction :
une histoire ancienne,
des relations étroites
14 avril 1994 : les dirigeants des principales compagnies
de tabac américaines déclarent sous serment
devant le Congrès américain ne pas croire que la nicotine
soit addictive, affirmant que les cigarettes et
la nicotine ne correspondent « clairement pas » à la
définition classique de l’addiction 2. Ils se réfèrent en cela à une définition
largement admise à l’époque et issue
en grande partie des travaux de Maurice Seevers, qui distingue
l’addiction aux opiacés et l’addiction à d’autres
substances, s’efforçant notamment d’établir une différence
entre les substances créant une dépendance physique signalée
par des symptômes de manque analogues à ceux
que produit la morphine, et celles qui ne provoquent
qu’une « habituation » de nature psychologique et comportementale.
Le ministère de la justice américain envisage
pendant un temps d’inculper chacun de ces dirigeants
pour parjure devant le Congrès. En effet, non seulement
le consensus scientifique sur les dangers du tabac et de
la nicotine est de plus en plus fort depuis les années
1950, mais il est avéré que les cigarettiers avaient élaboré
une stratégie collective de dénégation alors même qu’ils
étaient parfaitement informés de la situation, ayant développé
activement leurs propres recherches sur la pharmacologie
de la nicotine. Il est apparu en effet, au vu des documents
rendus publics à la suite des grands procès
américains contre l’industrie du tabac, qu’ils considéraient
le commerce des cigarettes comme une entreprise consistant
essentiellement, selon la formule d’un responsable de
Brown & Williamson, à conditionner et vendre «de la nicotine,
une drogue addictive »3.
En réalité, l’évidence de ce que nous appelons le caractère
addictif du tabac avait été attestée dès les premières rencontres
de l’Europe avec cette plante. Rappelons quelques
faits. 12 octobre 1492, au matin, la Santa Maria, la Pinta et
la Niña accostent après des semaines de navigation et d’incertitude.
À défaut des maisons aux toits d’or regorgeant
d’épices promises par Marco Polo dans son Livre des Merveilles,
Christophe Colomb prend possession au nom des
rois d’Espagne d’une forêt épaisse et de pauvres huttes de
feuilles tressées. Le 28 octobre, poursuivant sa quête des
richesses espérées, l’amiral de la mer Océane accoste à
Cuba. « Je rencontrai », écrit-il, « beaucoup de gens qui se
rendaient à leurs villages, femmes et hommes, avec à la main
un tison d’herbes pour prendre leurs fumigations ainsi qu’ils
en ont coutume4. » Bartholomé de Las Casas commente ce
passage en précisant que ces tisons : « ... sont des herbes
sèches enveloppées dans une certaine feuille, sèche aussi,
en forme de ces pétards (mosquete) en papier que font les
garçons à la Pentecôte. Allumés par un bout, par l’autre ils
le sucent ou l’aspirent ou reçoivent avec leur respiration, vers
l’intérieur, cette fumée dont ils s’endorment la chair et s’enivrent
presque. Ainsi, ils disent qu’ils ne sentent pas la fatigue.
Ces pétards, ou n’importe comment que nous les appelions,
ils les nomment tabacs. J’ai connu des Espagnols
dans l’île Espagnole qui s’étaient accoutumés à en prendre
et qui, après que je les en ai réprimandés, leur disant que
c’était un vice, me répondaient qu’il n’était pas en leur pouvoir
de cesser d’en prendre. Je ne sais quelle saveur ou quel
goût ils y trouvent »5.
Plaisir et dépendance : d’emblée, le contact de l’Europe avec
le tabac est ambivalent. Le discours se situe dès l’origine
entre médecine et morale. Les observations sur l’aspect
compulsif de la consommation de tabac ou « petun » à l’époque
de la conquête de l’Amérique ne sont pas rares. Citons
par exemple le témoignage, en 1611, d’un jésuite envoyé au
Canada – la Nouvelle France – et qui rapporte que « les sauvages
de ce pays usent aussi du petun et en boivent la fumée,
de la façon commune en France. Cela leur profite sans
doute [...] mais aussi beaucoup de maux leur en adviennent,
à cause de leur excès en cela. C’est tout leur déduit6 quand
ils en ont, et de certains François aussi bien que d’eux, qui
s’y acoquinent tellement, que pour boire de ces fumées, ils
vendraient leur chemise. Tous leurs devis, traitez, bienveignements
et caresses se font avec ce petun. Ils se mettent
en rond à l’entour du feu, devisants et se baillant le petunoir
de main en main, et s’entretenants en ceste façon plûsieurs
heures avec grand plaisir. Tel est leur goust et coustume »7.
Dans un texte plus tardif, Paul le Jeune, missionnaire jésuite
au Québec, indique en 1634 que « quasi tous les Sauvages
ont un petit Castipitagan, ou sac à petum »8, et raconte que
ses « Sauvages », lors d’une expédition, n’ayant pas avec
eux « de viandes pour faire des festins, faisaient des banquets
de fumée, s’invitans les uns les autres, dans leurs cabanes,
et faisans la ronde à un petit plat de terre remply de
Tabac ; chacun en prenoit une cornetée qu’il réduisoit en fumée,
remettant la main au plat s’il vouloit petuner davantage.
L’affection qu’ils portent à ceste herbe est au-delà de toute
créance : ils s’endorment le calumet en la bouche, ils se levent
par fois la nuit pour petuner, ils s’arrestent souvent en
chemin pour le mesme sujet, c’est la premiere action qu’ils
font rentrant dans leurs cabanes ; je leur ai battu le fusil pour les faire
petuner en ramant dans un canot ; je leur ay veu
souvent manger le baston de leur calumet, n’ayans plus de
petun... »9.
Ces témoignages sont éloquents. Sans entrer dans les détails
de l’histoire de la diffusion du tabac en Amérique et de
la diversité des usages et rituels pré- et post-colombiens,
force est de constater l’évidente parenté des comportements
décrits par les observateurs de l’époque avec ce que
nous appelons aujourd’hui une addiction, et que nous définirons
ici, en première approximation, par le comportement qui
la caractérise : la recherche et la consommation récurrentes
et plus ou moins compulsives d’une substance malgré des
conséquences éventuellement néfastes pour l’individu, accompagnées
à des degrés divers d’un état de manque en
cas de sevrage – sans préjuger pour l’instant des mécanismes
physiologiques qui sont à l’oeuvre10.
Cette « addiction » paraît d’autant plus familière que, pour
décrire l’action de fumer, les observateurs empruntent souvent
au vocabulaire de la boisson : les indiens « boivent » la
fumée et en retirent une sorte d’ivresse. La comparaison
semble s’imposer tout naturellement avec l’alcool et
l’ébriété, point de référence familier dans la culture européenne
où l’on a souvent célébré les plaisirs de l’alcool et
vilipendé les abus auxquels il pouvait conduire. Ces témoignages
suggèrent également que, dès le départ, le tabac a
produit autant de réactions négatives que de curiosité et d’intérêt.
L’idée qu’il s’agit d’une mauvaise habitude ou d’un vice
est donc à peu près aussi ancienne que son arrivée en Europe
: de manière ambivalente, il est entouré d’une réputation
de remède universel et d’une aura magique et en même
temps sulfureuse, liée aux pratiques médicinales et rituelles
des Indiens d’Amérique qui suscitent en Europe, comme tout
ce qui provient du Nouveau monde, une intense curiosité,
attisée par les débuts de la diffusion du livre imprimé11. Par
la suite, les connotations médicales et morales ou hygiénistes
ont toujours été étroitement liées, tout au long de l’histoire
du tabac et de ses représentations sociales. Enfin,
comme le suggère la stratégie de dénégation des industriels
du tabac évoqués plus haut, la question de l’addiction est
devenue un enjeu social et économique de première importance
: l’industrie du tabac a beaucoup oeuvré pour éviter que
ses produits soient classés comme addictifs, et éviter ainsi
qu’on leur applique des réglementations contraignantes au
nom de la protection de la santé publique.
Pourtant, tout laisse penser que le tabac est bien une substance
addictive, et même hautement addictive, si l’on en croit
les comparaisons effectuées entre les substances psychoactives
12, mais malgré ces éléments de faits, appuyés sur des
observations récurrentes qui se sont accumulées depuis
l’époque même de la rencontre de l’Europe avec le tabac et
sont largement étayées aujourd’hui par les neurosciences,
cette idée a eu beaucoup de mal à s’imposer. De même, il
a été très difficile de faire accepter par le public la réalité et
la gravité des risques liés au tabac et d’imposer des mesures
de santé publique et de prévention, qui continuent de susciter
des résistances, soigneusement entretenues par le lobbying
intense mené par une industrie du tabac puissante et
déterminée à préserver ses intérêts par tous les moyens.
L'enjeu est considérable
Faut-il le rappeler, le tabac tue plus de cinq millions de personnes
par an dans le monde. Selon l’OMS, « il est responsable
d’un décès d’adulte sur dix. Parmi les cinq principaux
facteurs de risque de mortalité, c’est la cause de décès le
plus facilement évitable. Onze pour cent des décès dus aux
cardiopathies ischémiques, la première cause de mortalité
au niveau mondial, sont attribuables à la consommation de
tabac, de même que plus de 70 % des décès par cancer du
poumon, de la trachée et des bronches. Si les tendances
actuelles se poursuivent, le tabagisme tuera plus de 8 millions
de personnes par an d’ici 2030. Sur plus d’un milliard
de fumeurs dans le monde, plus de la moitié mourront prématurément
d’une maladie liée au tabac »13. Or, la cause
majeure qui sous-tend l’usage du tabac est l’addiction qu’il
entraîne. La question de l’addiction est donc un des points
clé de la lutte contre le tabagisme, considéré comme l’une
des principales causes de mortalité évitable dans le monde.
De ce fait, les études sur l’addiction liée à la nicotine suscitent
un grand nombre de travaux, qui se distribuent essentiellement
entre deux pôles : d’un côté, un pôle biologique,
largement dominant, qui tend à réduire l’addiction à des mécanismes
cérébraux ; de l’autre côté, un pôle « culturaliste »
qui présente l’addiction essentiellement comme une
« construction sociale », pour reprendre un terme aujourd’hui
galvaudé. Nous reviendrons sur ces deux données dans le
prochain article.
Notes :
1. Cf. par exemple les interviews de Jean-Pierre Changeux, Gilbert
Lagrue et Joel Ménard dans Le Tabac, Lettre du Collège de France
hors-série, fév. 2010 (http://lettre-cdf.revues.org/273). Cf. également
les deux derniers directeurs du National Institute on Drug Abuse américain
(NIDA) : Alan I. Leshner, « Addiction Is a Brain Disease, and It
Matters », Science 278, no. 5335 : 45-47, 1997 ; et N.D. Volkow,
« What do we know about drug addiction ? » American Journal of
Psychiatry 162(8) : 1401-1402, 2005.
Le présent article repose sur une étude consacrée au tabac menée
en grande partie à partir de sources anglo-américaines. Il s’inspire en
partie du numéro spécial de la revue BioSocieties intitulé « Drugs,
Addiction and Society » (The London School of Economics and Political
Science, vol. 5 (1), 2010.
2. Cf. http://senate.ucsf.edu/tobacco/executives1994congress.html
On a démontré depuis, et l’industrie du tabac a été contrainte pour
cette raison aux États-Unis à verser des compensations de plusieurs
centaines de milliards de dollars (selon les termes du Major settlement
agreement de 1998), que les industriels étaient parfaitement
informés des dangers du tabac et de l’addiction, et avaient élaboré
une stratégie concertée visant à décrédibiliser les résultats scientifiques
exposant ces dangers.
3. Slade J, Bero LA, Hanauer P, et al. Nicotine and addiction : the Brown and
Williamson documents. JAMA 1995 ;274 :225-33. Cf. également Jack E. Henningfield,
Christine A. Rose, et Mitch Zeller, « Tobacco industry litigation position
on addiction : continued dependence on past views », Tobacco Control
15 (Suppl 4), décembre 2006 : iv27-36.
4. Le journal de bord de Christophe Colomb pour ce premier voyage nous est
parvenu dans une transcription abrégée prise par Bartholomé de Las Casas.
Cf. Christophe Colomb, La découverte de l’Amérique, Paris, La Découverte,
2002.
5. Las Casas, Historia de las Indias, chap. 46. Cité dans Christophe Colomb,
La découverte de l’Amérique, op. cit., vol. I, p. 165.
6. « Déduit » signifie divertissement, plaisir.
7. Relations des Jésuites contenant ce qui s’est passé de plus remarquable
dans les missions des pères de la compagnie de Jésus dans la Nouvelle
France, Vol. I embrassant les années 1611, 1626 et la période de 1632 à 1641,
Québec, Augustin Coté, Éditeur-imprimeur, 1858, p. 16-17.
8. Paul Le Jeune, « Relation de ce qui s’est passé en la Nouvelle France sur
le grand fleuve de S. Laurens en l’année 1634 » p. 11, in Relations des Jésuites,
op. cit.
9. Paul Le Jeune, op. cit., p. 72.
10. Pour d’autres éléments sur les premiers témoignages concernant l’Amérique
et le tabac, cf. M. Kirsch, « Genèse d’une épidémie », in Le Tabac, op. cit.
11. Cf. Peter C. Mancall, « Tales Tobacco Told in Sixteenth-Century Europe
»,
Environmental History 9, no 4, 2004.
12. Cf. Rapport no 43 du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences
de la vie et de la santé sur les toxicomanies, 23 novembre 1994 ; Bernard
Roques, La Dangerosité des Drogues, Paris, Éd. Odile Jacob, 1998. Cf. également
le dernier rapport du Surgeon General américain, « How Tobacco
Smoke Causes Disease », Surgeon General Office, 2010. http://www.surgeongeneral.
gov/library/tobaccosmoke/report/index.html.
13. http://www.who.int/tobacco/health_priority/fr/index.html (mai 2011).
La question de l'addiction. 1/ Le tabac
Le progrès des connaissances neurobiologiques des dernières décennies
a défini un modèle médical de l’addiction, considérée
maintenant comme une pathologie.
Il y a depuis 1950 un consensus scientifique sur les dangers du tabac
et de la nicotine. Mais bien que parfaitement informés
en tant que promoteurs des recherches sur la pharmacologie de la nicotine,
les cigarettiers avaient élaboré une stratégie
collective de dénégation.
Le tabac tue plus de cinq millions de personnes par an dans le monde
(1 décès d’adulte sur 10).
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