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La question de l'addiction, entre biomédecine et sciences humaines. Première partie : le précédent du tabac


Médecine. Volume 7, Numéro 8, 377-80, Octobre 2011, Vie professionnelle

DOI : 10.1684/med.2011.0753

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Marc Kirsch, Collège de France.

Résumé : Cet article propose quelques éléments de réflexion sur le débat concernant l’addiction, dans l’exemple particulier du tabac, et sur la tentative de le définir comme un phénomène proprement biosocial, c’est-à-dire à la fois biologique et culturel. L’horizon, idéalement, serait de contribuer à une orientation efficace de la recherche sur l’addiction, et surtout de son traitement et de sa prévention. Ces objectifs ne sont évidemment pas de la compétence du philosophe : sa contribution se limite à l’analyse des concepts et à la présentation des enjeux des débats en cours, dans l’espoir qu’elle permettra peut-être de favoriser le rapprochement entre les approches issues des neurosciences et celles qui s’inspirent des sciences humaines et sociales.

Mots-clés : addiction, tabac

ARTICLE

Au cours des dernières décennies, le progrès des connaissances neurobiologiques a permis d’aborder la question de l’addiction sous un angle inédit, à la lumière de connaissances nouvelles sur le cerveau et son fonctionnement. Cette évolution a conduit à mettre en avant un modèle médical de l’addiction, considérée comme une pathologie1. Ce modèle médical est né dans un contexte global de guerre contre les drogues, où l’influence américaine a été importante en particulier après la guerre du Vietnam. Il conduit à une révision des représentations et des valeurs généralement attachées aux drogues et à leurs usagers, devenus des « malades », et contribue notamment à lever pour une part la stigmatisation morale qui pèse sur les usagers de drogues souvent considérés, au mieux comme des asociaux manquant de volonté, au pire comme des criminels prêts à tout pour satisfaire leur passion hédonique. Cette conception, devenue dominante, s’applique aujourd’hui aux drogues licites autant qu’aux drogues illicites et s’étend au tabac.

Tabac et addiction : une histoire ancienne, des relations étroites

14 avril 1994 : les dirigeants des principales compagnies de tabac américaines déclarent sous serment devant le Congrès américain ne pas croire que la nicotine soit addictive, affirmant que les cigarettes et la nicotine ne correspondent « clairement pas » à la définition classique de l’addiction 2. Ils se réfèrent en cela à une définition largement admise à l’époque et issue en grande partie des travaux de Maurice Seevers, qui distingue l’addiction aux opiacés et l’addiction à d’autres substances, s’efforçant notamment d’établir une différence entre les substances créant une dépendance physique signalée par des symptômes de manque analogues à ceux que produit la morphine, et celles qui ne provoquent qu’une « habituation » de nature psychologique et comportementale. Le ministère de la justice américain envisage pendant un temps d’inculper chacun de ces dirigeants pour parjure devant le Congrès. En effet, non seulement le consensus scientifique sur les dangers du tabac et de la nicotine est de plus en plus fort depuis les années 1950, mais il est avéré que les cigarettiers avaient élaboré une stratégie collective de dénégation alors même qu’ils étaient parfaitement informés de la situation, ayant développé activement leurs propres recherches sur la pharmacologie de la nicotine. Il est apparu en effet, au vu des documents rendus publics à la suite des grands procès américains contre l’industrie du tabac, qu’ils considéraient le commerce des cigarettes comme une entreprise consistant essentiellement, selon la formule d’un responsable de Brown & Williamson, à conditionner et vendre «de la nicotine, une drogue addictive »3.

En réalité, l’évidence de ce que nous appelons le caractère addictif du tabac avait été attestée dès les premières rencontres de l’Europe avec cette plante. Rappelons quelques faits. 12 octobre 1492, au matin, la Santa Maria, la Pinta et la Niña accostent après des semaines de navigation et d’incertitude. À défaut des maisons aux toits d’or regorgeant d’épices promises par Marco Polo dans son Livre des Merveilles, Christophe Colomb prend possession au nom des rois d’Espagne d’une forêt épaisse et de pauvres huttes de feuilles tressées. Le 28 octobre, poursuivant sa quête des richesses espérées, l’amiral de la mer Océane accoste à Cuba. « Je rencontrai », écrit-il, « beaucoup de gens qui se rendaient à leurs villages, femmes et hommes, avec à la main un tison d’herbes pour prendre leurs fumigations ainsi qu’ils en ont coutume4. » Bartholomé de Las Casas commente ce passage en précisant que ces tisons : « ... sont des herbes sèches enveloppées dans une certaine feuille, sèche aussi, en forme de ces pétards (mosquete) en papier que font les garçons à la Pentecôte. Allumés par un bout, par l’autre ils le sucent ou l’aspirent ou reçoivent avec leur respiration, vers l’intérieur, cette fumée dont ils s’endorment la chair et s’enivrent presque. Ainsi, ils disent qu’ils ne sentent pas la fatigue. Ces pétards, ou n’importe comment que nous les appelions, ils les nomment tabacs. J’ai connu des Espagnols dans l’île Espagnole qui s’étaient accoutumés à en prendre et qui, après que je les en ai réprimandés, leur disant que c’était un vice, me répondaient qu’il n’était pas en leur pouvoir de cesser d’en prendre. Je ne sais quelle saveur ou quel goût ils y trouvent »5.

Plaisir et dépendance : d’emblée, le contact de l’Europe avec le tabac est ambivalent. Le discours se situe dès l’origine entre médecine et morale. Les observations sur l’aspect compulsif de la consommation de tabac ou « petun » à l’époque de la conquête de l’Amérique ne sont pas rares. Citons par exemple le témoignage, en 1611, d’un jésuite envoyé au Canada – la Nouvelle France – et qui rapporte que « les sauvages de ce pays usent aussi du petun et en boivent la fumée, de la façon commune en France. Cela leur profite sans doute [...] mais aussi beaucoup de maux leur en adviennent, à cause de leur excès en cela. C’est tout leur déduit6 quand ils en ont, et de certains François aussi bien que d’eux, qui s’y acoquinent tellement, que pour boire de ces fumées, ils vendraient leur chemise. Tous leurs devis, traitez, bienveignements et caresses se font avec ce petun. Ils se mettent en rond à l’entour du feu, devisants et se baillant le petunoir de main en main, et s’entretenants en ceste façon plûsieurs heures avec grand plaisir. Tel est leur goust et coustume »7. Dans un texte plus tardif, Paul le Jeune, missionnaire jésuite au Québec, indique en 1634 que « quasi tous les Sauvages ont un petit Castipitagan, ou sac à petum »8, et raconte que ses « Sauvages », lors d’une expédition, n’ayant pas avec eux « de viandes pour faire des festins, faisaient des banquets de fumée, s’invitans les uns les autres, dans leurs cabanes, et faisans la ronde à un petit plat de terre remply de Tabac ; chacun en prenoit une cornetée qu’il réduisoit en fumée, remettant la main au plat s’il vouloit petuner davantage. L’affection qu’ils portent à ceste herbe est au-delà de toute créance : ils s’endorment le calumet en la bouche, ils se levent par fois la nuit pour petuner, ils s’arrestent souvent en chemin pour le mesme sujet, c’est la premiere action qu’ils font rentrant dans leurs cabanes ; je leur ai battu le fusil pour les faire petuner en ramant dans un canot ; je leur ay veu souvent manger le baston de leur calumet, n’ayans plus de petun... »9.

Ces témoignages sont éloquents. Sans entrer dans les détails de l’histoire de la diffusion du tabac en Amérique et de la diversité des usages et rituels pré- et post-colombiens, force est de constater l’évidente parenté des comportements décrits par les observateurs de l’époque avec ce que nous appelons aujourd’hui une addiction, et que nous définirons ici, en première approximation, par le comportement qui la caractérise : la recherche et la consommation récurrentes et plus ou moins compulsives d’une substance malgré des conséquences éventuellement néfastes pour l’individu, accompagnées à des degrés divers d’un état de manque en cas de sevrage – sans préjuger pour l’instant des mécanismes physiologiques qui sont à l’oeuvre10.

Cette « addiction » paraît d’autant plus familière que, pour décrire l’action de fumer, les observateurs empruntent souvent au vocabulaire de la boisson : les indiens « boivent » la fumée et en retirent une sorte d’ivresse. La comparaison semble s’imposer tout naturellement avec l’alcool et l’ébriété, point de référence familier dans la culture européenne où l’on a souvent célébré les plaisirs de l’alcool et vilipendé les abus auxquels il pouvait conduire. Ces témoignages suggèrent également que, dès le départ, le tabac a produit autant de réactions négatives que de curiosité et d’intérêt. L’idée qu’il s’agit d’une mauvaise habitude ou d’un vice est donc à peu près aussi ancienne que son arrivée en Europe : de manière ambivalente, il est entouré d’une réputation de remède universel et d’une aura magique et en même temps sulfureuse, liée aux pratiques médicinales et rituelles des Indiens d’Amérique qui suscitent en Europe, comme tout ce qui provient du Nouveau monde, une intense curiosité, attisée par les débuts de la diffusion du livre imprimé11. Par la suite, les connotations médicales et morales ou hygiénistes ont toujours été étroitement liées, tout au long de l’histoire du tabac et de ses représentations sociales. Enfin, comme le suggère la stratégie de dénégation des industriels du tabac évoqués plus haut, la question de l’addiction est devenue un enjeu social et économique de première importance : l’industrie du tabac a beaucoup oeuvré pour éviter que ses produits soient classés comme addictifs, et éviter ainsi qu’on leur applique des réglementations contraignantes au nom de la protection de la santé publique.

Pourtant, tout laisse penser que le tabac est bien une substance addictive, et même hautement addictive, si l’on en croit les comparaisons effectuées entre les substances psychoactives 12, mais malgré ces éléments de faits, appuyés sur des observations récurrentes qui se sont accumulées depuis l’époque même de la rencontre de l’Europe avec le tabac et sont largement étayées aujourd’hui par les neurosciences, cette idée a eu beaucoup de mal à s’imposer. De même, il a été très difficile de faire accepter par le public la réalité et la gravité des risques liés au tabac et d’imposer des mesures de santé publique et de prévention, qui continuent de susciter des résistances, soigneusement entretenues par le lobbying intense mené par une industrie du tabac puissante et déterminée à préserver ses intérêts par tous les moyens.

L'enjeu est considérable

Faut-il le rappeler, le tabac tue plus de cinq millions de personnes par an dans le monde. Selon l’OMS, « il est responsable d’un décès d’adulte sur dix. Parmi les cinq principaux facteurs de risque de mortalité, c’est la cause de décès le plus facilement évitable. Onze pour cent des décès dus aux cardiopathies ischémiques, la première cause de mortalité au niveau mondial, sont attribuables à la consommation de tabac, de même que plus de 70 % des décès par cancer du poumon, de la trachée et des bronches. Si les tendances actuelles se poursuivent, le tabagisme tuera plus de 8 millions de personnes par an d’ici 2030. Sur plus d’un milliard de fumeurs dans le monde, plus de la moitié mourront prématurément d’une maladie liée au tabac »13. Or, la cause majeure qui sous-tend l’usage du tabac est l’addiction qu’il entraîne. La question de l’addiction est donc un des points clé de la lutte contre le tabagisme, considéré comme l’une des principales causes de mortalité évitable dans le monde. De ce fait, les études sur l’addiction liée à la nicotine suscitent un grand nombre de travaux, qui se distribuent essentiellement entre deux pôles : d’un côté, un pôle biologique, largement dominant, qui tend à réduire l’addiction à des mécanismes cérébraux ; de l’autre côté, un pôle « culturaliste » qui présente l’addiction essentiellement comme une « construction sociale », pour reprendre un terme aujourd’hui galvaudé. Nous reviendrons sur ces deux données dans le prochain article.

Notes :

1. Cf. par exemple les interviews de Jean-Pierre Changeux, Gilbert Lagrue et Joel Ménard dans Le Tabac, Lettre du Collège de France hors-série, fév. 2010 (http://lettre-cdf.revues.org/273). Cf. également les deux derniers directeurs du National Institute on Drug Abuse américain (NIDA) : Alan I. Leshner, « Addiction Is a Brain Disease, and It Matters », Science 278, no. 5335 : 45-47, 1997 ; et N.D. Volkow, « What do we know about drug addiction ? » American Journal of Psychiatry 162(8) : 1401-1402, 2005. Le présent article repose sur une étude consacrée au tabac menée en grande partie à partir de sources anglo-américaines. Il s’inspire en partie du numéro spécial de la revue BioSocieties intitulé « Drugs, Addiction and Society » (The London School of Economics and Political Science, vol. 5 (1), 2010.

2. Cf. http://senate.ucsf.edu/tobacco/executives1994congress.html On a démontré depuis, et l’industrie du tabac a été contrainte pour cette raison aux États-Unis à verser des compensations de plusieurs centaines de milliards de dollars (selon les termes du Major settlement agreement de 1998), que les industriels étaient parfaitement informés des dangers du tabac et de l’addiction, et avaient élaboré une stratégie concertée visant à décrédibiliser les résultats scientifiques exposant ces dangers.

3. Slade J, Bero LA, Hanauer P, et al. Nicotine and addiction : the Brown and Williamson documents. JAMA 1995 ;274 :225-33. Cf. également Jack E. Henningfield, Christine A. Rose, et Mitch Zeller, « Tobacco industry litigation position on addiction : continued dependence on past views », Tobacco Control 15 (Suppl 4), décembre 2006 : iv27-36.

4. Le journal de bord de Christophe Colomb pour ce premier voyage nous est parvenu dans une transcription abrégée prise par Bartholomé de Las Casas. Cf. Christophe Colomb, La découverte de l’Amérique, Paris, La Découverte, 2002.

5. Las Casas, Historia de las Indias, chap. 46. Cité dans Christophe Colomb, La découverte de l’Amérique, op. cit., vol. I, p. 165.

6. « Déduit » signifie divertissement, plaisir.

7. Relations des Jésuites contenant ce qui s’est passé de plus remarquable dans les missions des pères de la compagnie de Jésus dans la Nouvelle France, Vol. I embrassant les années 1611, 1626 et la période de 1632 à 1641, Québec, Augustin Coté, Éditeur-imprimeur, 1858, p. 16-17.

8. Paul Le Jeune, « Relation de ce qui s’est passé en la Nouvelle France sur le grand fleuve de S. Laurens en l’année 1634 » p. 11, in Relations des Jésuites, op. cit.

9. Paul Le Jeune, op. cit., p. 72.

10. Pour d’autres éléments sur les premiers témoignages concernant l’Amérique et le tabac, cf. M. Kirsch, « Genèse d’une épidémie », in Le Tabac, op. cit.

11. Cf. Peter C. Mancall, « Tales Tobacco Told in Sixteenth-Century Europe », Environmental History 9, no 4, 2004.

12. Cf. Rapport no 43 du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé sur les toxicomanies, 23 novembre 1994 ; Bernard Roques, La Dangerosité des Drogues, Paris, Éd. Odile Jacob, 1998. Cf. également le dernier rapport du Surgeon General américain, « How Tobacco Smoke Causes Disease », Surgeon General Office, 2010. http://www.surgeongeneral. gov/library/tobaccosmoke/report/index.html.

13. http://www.who.int/tobacco/health_priority/fr/index.html (mai 2011).

 

La question de l'addiction. 1/ Le tabac

Le progrès des connaissances neurobiologiques des dernières décennies a défini un modèle médical de l’addiction, considérée maintenant comme une pathologie.

Il y a depuis 1950 un consensus scientifique sur les dangers du tabac et de la nicotine. Mais bien que parfaitement informés en tant que promoteurs des recherches sur la pharmacologie de la nicotine, les cigarettiers avaient élaboré une stratégie collective de dénégation.

Le tabac tue plus de cinq millions de personnes par an dans le monde (1 décès d’adulte sur 10).

 


 

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