ARTICLE
Le problème de la pertinence des dépistages recommandés ou imposés n'est pas nouveau
[3, 4]. Ce qui est nouveau, ce sont les questions que l'on commence à se poser
sur des dépistages plébiscités par leurs « bénéficiaires » parfois sous la pression
des décideurs et/ou des médecins. C'est particulièrement vrai de celui du cancer
de la prostate, mais aussi de celui du cancer du sein, avec des similitudes et
des différences dont il faut être conscient. « Dois-je me faire tester pour
le cancer ? Peut-être pas, et voici pourquoi » développe le remarquable ouvrage
d'un médecin interniste et épidémiologiste américain en apportant des arguments
qui paraissent à beaucoup inhabituels et troublants [5].
Le débat est-il le même pour ces quatre cancers ?
S'il y a débat, c'est en grande partie parce que les concepts avancés manquent
de rigueur, que ce soit en amont (pourquoi dépister ?) ou en aval (quel est le
réel « service médical rendu », à la fois à l'individu dépisté et à la communauté
qui organise ou prend en charge le dépistage ?) [6]. On peut dire à propos de
ces quatre cancers, auxquels on pourrait ajouter les cancers cutanés et beaucoup
d'autres encore qui ne sont pas objet de dépistage, que la pensée médicale dominante
repose sur des concepts « classiques » qu'il y a aujourd'hui de bonnes raisons
de remettre en question. En tout cas, l'incertitude sur ces sujets n'est plus
seulement marginale [7, 8].
S'il y a débat, c'est aussi parce que cela concerne tous les acteurs
du système de soins, certains plus que d'autres. Le généraliste est dans tous
les cas impliqué directement (il fait) ou indirectement (il propose le test
et annonce le résultat). Qu'il réalise lui-même le dépistage (en faisant un
frottis, remettant un test, ou prescrivant un PSA) ou conseille ses patientes
(mammographie), il doit disposer des éléments lui permettant d'analyser ce qu'il
fait, le faire en toute connaissance de cause, et donner les informations nécessaires
à son ou sa patient(e). Cette implication tout au long du processus n'est envisageable
que s'il dispose de toutes les informations nécessaires.
S'il y a débat, c'est enfin parce que le problème du dépistage se pose dans
le cadre d'une politique publique de santé élaborée par la communauté.
Le dispositif s'adresse à tous les sujets éligibles, mais qui sont-ils
? L'approche peut être collective et fondée sur un dispositif spécifique (sein
et côlon, col utérin dans quelques départements), individuelle et laissée à
l'initiative de l'individu ou de son médecin dans le cadre de la consultation
habituelle (col utérin dans la plupart des cas et prostate) [2]. Dans les deux
cas, la démarche doit répondre aux mêmes principes et faire l'objet du même
partage de la décision entre la personne concernée (elle n'est pas malade, parfois
pas même demandeuse) et son médecin.
Ces trois niveaux doivent être abordés sans préjugés ou arrière-pensées. Nous
ne parlons pas ici de controverses possibles, mais de qualité des soins. Une
récente publicité télévisée montrait un médecin répondant à son ou sa patiente,
pour le rassurer, « ce n'est rien, vous avez un cancer. Je vous fais votre
ordonnance ». Au-delà du clin d'oeil au nème degré, il est peu
discutable que l'information objective de nos patients sur leur cancer ou
leur risque de cancer reste aujourd'hui autrement plus complexe que la seule
rédaction d'une ordonnance...
Quels sont les concepts en jeu ?
On peut aborder le problème de la prise en charge précoce du cancer sous deux
points de vue. Le premier est celui de la promotion de la santé (prévention primaire)
: activité physique, équilibre de l'alimentation, abstention du tabac, maintien
d'un poids raisonnable, protection contre le soleil, etc. Les preuves ne manquent
pas de l'efficacité de cette promotion. Mais on est là dans le domaine des « comportements
» et des choix de vie toujours difficiles, surtout lorsqu'il s'agit de modifier
des habitudes très anciennes (par exemple alimentaires, datant de l'enfance) ou
fortement ancrées (par exemple le tabagisme ou l'abus d'alcool) [9]. Le second,
qui nous concerne plus particulièrement ici, est celui de la détection précoce.
Ce n'est évidemment pas une méthode de prévention puisqu'il s'agit de détecter
une pathologie préexistante, même si elle n'est pas (pas encore) de nature cancéreuse.
L'exemple de l'influence du tabac et de l'alcool sur l'épidémiologie des cancers,
comparant la France et les États-Unis, est riche d'enseignements sur l'intrication
de ces deux points (figure 1) [10]. Selon l'InVs, les quatre cancers
les plus fréquents survenus en France en 2009, représentant 57 % de l'ensemble
des cancers, étaient ceux de la prostate (71 000 nouveaux cas estimés), du sein
(52 000 cas), du côlon-rectum (40 000 cas) et du poumon (34 000 cas). Pour ce
qui est du cancer de la prostate, cette incidence véritablement de type « épidémique
» est manifestement la conséquence d'un dépistage massif toujours en expansion
depuis 15 ans, avec une mortalité toujours en baisse, évolution identique des
deux côtés de l'Atlantique. Pour ce qui est du cancer du poumon, sa mortalité
diminue chez les hommes, continue de croître dans les femmes (11 % des décès
par cancers en 2007), là aussi des deux côtés de l'Atlantique. La baisse globale
de mortalité par cancer en France et aux États-Unis ces dix dernières années
est due pour une part à la baisse de mortalité par cancer de la prostate (il
n'est pas question ici du dépistage, mais des résultats thérapeutiques) et en
grande partie parce que la mortalité par cancer des voies aérodigestives supérieures
et du poumon ont diminué, malgré l'augmentation chez les femmes (il y a peut-être
un début d'inversion...). La corrélation avec la forte diminution de la consommation
d'alcool depuis 1950 et celle du tabac plus tardive est flagrante (figure
1).
Les deux aspects prévention primaire et dépistage sont donc très liés,
en tout cas dans leur objectif, bien que différents dans leurs contraintes :
Le premier point « dur » est celui de la nature même de ces deux
actions : dans le premier cas, celui de la promotion de la santé, il faut
faire des efforts, parfois de profondes remises en question ; dans le cas du
dépistage, c'est l'affaire des professionnels de santé, disposant de « techniques
» efficaces, apportant une réponse rapide. C'est plus facile. Est-ce toujours
« bon » [11] ?
En effet, le deuxième point est celui de l'histoire naturelle des
cancers. L'idée « commune » ou traditionnelle est simple : le cancer
initial grossit progressivement, devient alors symptomatique, puis métastase
et finit par tuer le malade si l'on n'y fait rien : il est donc raisonnable
de tenter de résoudre le problème (le cancer) avant qu'il ne devienne trop important
(trop gros), « le plus tôt est le mieux ». Pourtant, nous avons souvent
évoqué dans cette revue l'indigence d'un raisonnement qui ne serait fondé que
sur la « survie » après diagnostic. La figure
2 montre bien que c'est le moment du décès qui donne le seul repère convenable
: le dépistage est utile si et seulement si ce moment est réellement retardé.
À ce « gain » nécessaire viennent s'ajouter les autres critères d'efficacité
du dépistage : sur la morbidité due au cancer (ou les inconvénients d'un traitement
tardif), sur les décès prématurés, mais aussi sur les conséquences indirectes,
par exemple sociales : pertes de salaire, difficultés diverses induites (assurances...),
rapports familiaux, etc. L'expérience apprend que ce n'est jamais simple [5].
Ce qui nous amène au troisième point : dit brutalement, le dépistage
est-il « efficace » par rapport à aucune action ou par rapport à d'autres
stratégies à choisir dans une enveloppe budgétaire limitée ? Faut-il choisir
entre dépistage et progrès thérapeutique ? Et puisqu'il y a nécessairement coûts
pour la communauté et pour les individus concernés, comment répartir la charge
entre les parties ? On peut rappeler à ce sujet que la démonstration de l'efficacité
ne peut venir que des essais contrôlés, permettant de comparer les résultats
de mortalité des deux populations dépistage et témoin, sans oublier que le critère
« mortalité spécifique » reste toujours à discuter (figure
3). À quoi servirait-il de diminuer la mortalité spécifiquement liée au
cancer si cela s'accompagnait d'une augmentation de la mortalité d'autres causes
annulant l'effet bénéfique du dépistage ?
Le quatrième point concerne les nuisances du dépistage, c'est-à-dire
les conséquences physiques, psychologiques et sociologiques de l'annonce du
résultat du test initial puis des interventions nécessaires, mais aussi les
effets adverses biomédicaux directs ou indirects de ces interventions.
Sur ces 4 points nature de l'action entreprise, histoire naturelle, efficacité
du dépistage, nuisances il faut bien sûr reprendre les données cancer par
cancer. Ce sera l'objet de l'article suivant. En gardant à l'esprit que, comme
l'annonçait avec son humour grinçant Jules Romains, les progrès médicaux, imagerie,
biologie, etc., et les demandes parfois angoissées des patients convergent vers
un point d'absurdité où la « traque du plus petit cancer » pourrait en arriver
à transformer chaque individu en un cancéreux qui s'ignore...
La traque du plus « petit cancer »
Le modèle « classique » du cancer qui évolue inéluctablement du cancer in situ
vers l'invasif, puis le métastatique et la mort mérite discussion. C'est déjà
ce qu'évoquaient Duperray et Junod dans un numéro précédent de Médecine
[12] selon le schéma envisagé dans la figure
4. Ils rappelaient que le schéma classique, où lésion de petit volume signifie
lésion diagnostiquée précocement, donc plus aisément curable, sous-entend que
la pratique du dépistage pourrait suffire à rompre cet enchaînement avant que
le cancer invasif ne se développe. Pourtant, on constate des évolutions par à-coups,
des situations figées voire des régressions, des tumeurs qui se constituent cliniquement
en quelques semaines ou même en quelques jours, de très petites lésions accompagnées
de métastases, etc. Dans l'exemple du cancer du sein notamment, « on observe
une grande variété d'évolutions cliniques possibles : il est des cancers qui se
développent et qui tuent quoi qu'on fasse, d'autres qui semblent répondre aux
traitements, d'autres qui restent quiescents, certains qui régressent voire disparaissent
spontanément. Le schéma du modèle alternatif prend en considération ces observations
» [12].
Selon Welch, le cancer est un processus dynamique qu'on peut concevoir comme
une cascade d'événements où existe aussi la possibilité d'enrayer une évolution
qui n'a rien d'inéluctable (figure
5). Il est très difficile de savoir si les interventions les plus précoces
sont aussi les plus « aidantes », alors que le seul résultat qui importe est
l'impact sur la mort (et sans doute faut-il ajouter : quelle que soit sa
cause, ce qui élargit le débat). « Si on doit chercher un cancer à son
début, il se peut que nous devions envisager une nouvelle stratégie : l'attente
vigilante. Il est tout à fait possible de faire mieux avec un peu plus d'attente
et un peu moins d'action » [5].
Conclusion : le dépistage du cancer, « pari » toujours complexe
C'est ou ce devrait être en tout cas un choix individuel, qu'il s'agisse de
dépistage « organisé » au sens où on l'entend aujourd'hui, ou non. Le dépistage
du cancer s'appuie toujours sur un raisonnement probabiliste où, pour détecter
quelques personnes porteuses d'un cancer ou d'une maladie précancéreuse, il faut
s'adresser à l'ensemble de la population. Il y a donc, pour une minorité, une
chance de « gain » (encore faut-il en mesurer l'importance, savoir combien en
bénéficieront réellement...) et pour la majorité un « prix à payer », le risque
majeur étant celui de sur-diagnostic, le cas échéant de sur-traitement. La possibilité
de faux négatifs du dépistage vient encore compliquer la donne, en plaçant le
médecin généraliste dans une situation parfois difficile.
Ce qui nous ramène au point central de ce travail : tout dépistage suppose
un préalable fort : donner les éléments d'un choix objectif, surtout aux « marges
de la cible ». Certain(e)s seront heureux(ses) de choisir « quand même » anxiété,
inconfort et éventuellement effets physiques adverses, d'autres non. Notre rôle
n'est certainement pas de « recruter », ni même de convaincre, mais d'informer
pour donner les éléments d'un choix réellement éclairé. Situation peu confortable,
on peut en convenir.
Nous verrons dans la deuxième partie de cet article comment tenter ce
n'est pas si facile d'informer objectivement et concrètement ceux à qui nous
sommes parfois amenés à proposer un dépistage, ou à répondre aux questions qu'il
se posent sur le dépistage des quatre cancers envisagés.
Conflits d'intérêts : Étant vice-président d'une structure départementale
de dépistage, mon « intérêt » pour le sujet est évident, mais n'a rien de conflictuel
et ne met en jeu aucun aspect financier.
Références
- Romains J. Knock ou le triomphe de la médecine. Paris: Gallimard (Folio
réed); 1972.
- Boissel JP, Brodin M, pour le Conseil Scientifique de la CNAMTS. Dépistage
: des concepts à l'action. 1re partie : clarifier les concepts.
Médecine. 2005;1:132-4.
- Wilson JMG, Jungner G. Principes et pratique du dépistage des maladies.
Genève: OMS; 1970.
- Morabia A, Zhang FF. History of medical screening: from concepts to action.
Postgrad Med J. 2004;80:463-6.
- Welch HG (trad Turcotte). Dois-je me faire tester pour le cancer ? Peut-être
pas et voici pourquoi. Laval: Presse de l'Université; 2008.
- ANAES: Guide méthodologique : comment évaluer a priori un programme de dépistage
? Mai 2004.
- Boissel JP. Note sur la nécessaire définition des objectifs thérapeutiques
pour une démarche de prescription optimisée. Therapie. 1996;51:287-9.
- Kassai B, Gueyffier F, Boissel JP, Boutitie F, Cucherat M. Absolute benefit,
number needed to treat and gain in life expectancy: which efficacy indices
for measuring the treatment benefit? J Clin Epidemiol. 2003;56:977-82.
- INCA. Rapports et synthèses. La situation du cancer en France en 2009. Octobre
2009.
- Guérin S, Hill C. L'épidémiologie des cancers en France en 2010. Comparaison
avec les États-Unis. Bull Cancer. 2010;97:47-54.
- Dab W. Éléments de « dépistologie ». Médecine/Sciences. 2007;23:640-3.
- Duperray B, Junod B. Dépistage du cancer du sein. Médecine. 2006;2(8):364-7.
Dépistage des cancers : certitudes, incertitudes et insuffisance de
l'information
Les quatre dépistages envisagés sont l'objet d'un même débat sur les
concepts, les acteurs et la politique publique de
santé sous-jacente.
Prévention primaire et dépistage sont très liés, en tout cas dans leur
objectif, mais différents dans leurs contraintes, du fait de la nature
de ces deux actions (efforts de promotion de la santé vs réponse
« technique »), de l'histoire naturelle des cancers (le plus tôt
n'est pas toujours le mieux), de l'efficacité du dépistage (par
rapport à aucune action ou par rapport à d'autres stratégies à choisir
dans une enveloppe budgétaire limitée) et de ses nuisances.
Le cancer est un processus dynamique, une cascade d'événements où existe
aussi la possibilité d'enrayer une évolution qui n'a rien d'inéluctable,
où il est difficile de savoir si les interventions les plus précoces sont
aussi les plus « aidantes ».
Le raisonnement probabiliste du dépistage du cancer suppose,
pour une minorité, une chance de « gain » et pour la majorité un « prix
à payer ». Il faut évaluer ce qui est en jeu dans les deux cas. |
Note : Pour être tout à fait exact, il faudrait aussi parler d'un troisième
point de vue, celui du traitement de la maladie cancéreuse : s'il existait
un traitement totalement efficace de la maladie au stade symptomatique, la
notion même de dépistage n'aurait plus beaucoup de sens...
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