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Dépistages des cancers du sein, du côlon, du col utérin et de la prostate. Première partie : certitudes, incertitudes et insuffisances de l’information


Médecine. Volume 7, Numéro 6, 268-72, Juin 2011, Concepts et outils

DOI : 0.1684/med.2011.0722

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Jean-Pierre Vallée, Médecin généraliste Société Française de Documentation et de Recherche en médecine générale.

Résumé : « Certitudes et incertitudes »... Mais avons-nous d’ailleurs quelque certitude que ce soit dans ce domaine ? La seule qui vient immédiatement à l’esprit est que notre médecine (« triomphante » disait Jules Romains, faisant la contre-apologie caricaturale de la médecine du bon docteur Knock..., mais la situation mérite réflexion [1]) met l’accent sur la prévention et le traitement précoce des maladies lentement évolutives, ce qui suppose que l’on se préoccupe de l’identification des sujets à risque (Conseil de l’Europe, 1994) [2]. Rappelez-vous, Knock à son prédécesseur Parpalaid : « Vous me donnez un canton de quelques milliers d'individus neutres, indéterminés. Mon rôle, c'est de les déterminer, de les amener à l'existence médicale. »

Mots-clés : dépistage du cancer, dépistage systématique, diagnostic précoce de cancer

Illustrations

ARTICLE

Le problème de la pertinence des dépistages recommandés ou imposés n'est pas nouveau [3, 4]. Ce qui est nouveau, ce sont les questions que l'on commence à se poser sur des dépistages plébiscités par leurs « bénéficiaires » parfois sous la pression des décideurs et/ou des médecins. C'est particulièrement vrai de celui du cancer de la prostate, mais aussi de celui du cancer du sein, avec des similitudes et des différences dont il faut être conscient. « Dois-je me faire tester pour le cancer ? Peut-être pas, et voici pourquoi » développe le remarquable ouvrage d'un médecin interniste et épidémiologiste américain en apportant des arguments qui paraissent à beaucoup inhabituels et troublants [5].

Le débat est-il le même pour ces quatre cancers ?

S'il y a débat, c'est en grande partie parce que les concepts avancés manquent de rigueur, que ce soit en amont (pourquoi dépister ?) ou en aval (quel est le réel « service médical rendu », à la fois à l'individu dépisté et à la communauté qui organise ou prend en charge le dépistage ?) [6]. On peut dire à propos de ces quatre cancers, auxquels on pourrait ajouter les cancers cutanés et beaucoup d'autres encore qui ne sont pas objet de dépistage, que la pensée médicale dominante repose sur des concepts « classiques » qu'il y a aujourd'hui de bonnes raisons de remettre en question. En tout cas, l'incertitude sur ces sujets n'est plus seulement marginale [7, 8].

S'il y a débat, c'est aussi parce que cela concerne tous les acteurs du système de soins, certains plus que d'autres. Le généraliste est dans tous les cas impliqué directement (il fait) ou indirectement (il propose le test et annonce le résultat). Qu'il réalise lui-même le dépistage (en faisant un frottis, remettant un test, ou prescrivant un PSA) ou conseille ses patientes (mammographie), il doit disposer des éléments lui permettant d'analyser ce qu'il fait, le faire en toute connaissance de cause, et donner les informations nécessaires à son ou sa patient(e). Cette implication tout au long du processus n'est envisageable que s'il dispose de toutes les informations nécessaires.

S'il y a débat, c'est enfin parce que le problème du dépistage se pose dans le cadre d'une politique publique de santé élaborée par la communauté. Le dispositif s'adresse à tous les sujets éligibles, mais qui sont-ils ? L'approche peut être collective et fondée sur un dispositif spécifique (sein et côlon, col utérin dans quelques départements), individuelle et laissée à l'initiative de l'individu ou de son médecin dans le cadre de la consultation habituelle (col utérin dans la plupart des cas et prostate) [2]. Dans les deux cas, la démarche doit répondre aux mêmes principes et faire l'objet du même partage de la décision entre la personne concernée (elle n'est pas malade, parfois pas même demandeuse) et son médecin.

Ces trois niveaux doivent être abordés sans préjugés ou arrière-pensées. Nous ne parlons pas ici de controverses possibles, mais de qualité des soins. Une récente publicité télévisée montrait un médecin répondant à son ou sa patiente, pour le rassurer, « ce n'est rien, vous avez un cancer. Je vous fais votre ordonnance ». Au-delà du clin d'oeil au nème degré, il est peu discutable que l'information objective de nos patients sur leur cancer ­ ou leur risque de cancer ­ reste aujourd'hui autrement plus complexe que la seule rédaction d'une ordonnance...

Quels sont les concepts en jeu ?

On peut aborder le problème de la prise en charge précoce du cancer sous deux points de vue. Le premier est celui de la promotion de la santé (prévention primaire) : activité physique, équilibre de l'alimentation, abstention du tabac, maintien d'un poids raisonnable, protection contre le soleil, etc. Les preuves ne manquent pas de l'efficacité de cette promotion. Mais on est là dans le domaine des « comportements » et des choix de vie toujours difficiles, surtout lorsqu'il s'agit de modifier des habitudes très anciennes (par exemple alimentaires, datant de l'enfance) ou fortement ancrées (par exemple le tabagisme ou l'abus d'alcool) [9]. Le second, qui nous concerne plus particulièrement ici, est celui de la détection précoce. Ce n'est évidemment pas une méthode de prévention puisqu'il s'agit de détecter une pathologie préexistante, même si elle n'est pas (pas encore) de nature cancéreuse.

L'exemple de l'influence du tabac et de l'alcool sur l'épidémiologie des cancers, comparant la France et les États-Unis, est riche d'enseignements sur l'intrication de ces deux points (figure 1) [10]. Selon l'InVs, les quatre cancers les plus fréquents survenus en France en 2009, représentant 57 % de l'ensemble des cancers, étaient ceux de la prostate (71 000 nouveaux cas estimés), du sein (52 000 cas), du côlon-rectum (40 000 cas) et du poumon (34 000 cas). Pour ce qui est du cancer de la prostate, cette incidence véritablement de type « épidémique » est manifestement la conséquence d'un dépistage massif toujours en expansion depuis 15 ans, avec une mortalité toujours en baisse, évolution identique des deux côtés de l'Atlantique. Pour ce qui est du cancer du poumon, sa mortalité diminue chez les hommes, continue de croître dans les femmes (11 % des décès par cancers en 2007), là aussi des deux côtés de l'Atlantique. La baisse globale de mortalité par cancer en France et aux États-Unis ces dix dernières années est due pour une part à la baisse de mortalité par cancer de la prostate (il n'est pas question ici du dépistage, mais des résultats thérapeutiques) et en grande partie parce que la mortalité par cancer des voies aérodigestives supérieures et du poumon ont diminué, malgré l'augmentation chez les femmes (il y a peut-être un début d'inversion...). La corrélation avec la forte diminution de la consommation d'alcool depuis 1950 et celle du tabac plus tardive est flagrante (figure 1).

Les deux aspects ­ prévention primaire et dépistage ­ sont donc très liés, en tout cas dans leur objectif, bien que différents dans leurs contraintes :

­ Le premier point « dur » est celui de la nature même de ces deux actions : dans le premier cas, celui de la promotion de la santé, il faut faire des efforts, parfois de profondes remises en question ; dans le cas du dépistage, c'est l'affaire des professionnels de santé, disposant de « techniques » efficaces, apportant une réponse rapide. C'est plus facile. Est-ce toujours « bon » [11] ?

­ En effet, le deuxième point est celui de l'histoire naturelle des cancers. L'idée « commune » ­ ou traditionnelle ­ est simple : le cancer initial grossit progressivement, devient alors symptomatique, puis métastase et finit par tuer le malade si l'on n'y fait rien : il est donc raisonnable de tenter de résoudre le problème (le cancer) avant qu'il ne devienne trop important (trop gros), « le plus tôt est le mieux ». Pourtant, nous avons souvent évoqué dans cette revue l'indigence d'un raisonnement qui ne serait fondé que sur la « survie » après diagnostic. La figure 2 montre bien que c'est le moment du décès qui donne le seul repère convenable : le dépistage est utile si et seulement si ce moment est réellement retardé. À ce « gain » nécessaire viennent s'ajouter les autres critères d'efficacité du dépistage : sur la morbidité due au cancer (ou les inconvénients d'un traitement tardif), sur les décès prématurés, mais aussi sur les conséquences indirectes, par exemple sociales : pertes de salaire, difficultés diverses induites (assurances...), rapports familiaux, etc. L'expérience apprend que ce n'est jamais simple [5].

 Ce qui nous amène au troisième point : dit brutalement, le dépistage est-il « efficace » par rapport à aucune action ou par rapport à d'autres stratégies à choisir dans une enveloppe budgétaire limitée ? Faut-il choisir entre dépistage et progrès thérapeutique ? Et puisqu'il y a nécessairement coûts pour la communauté et pour les individus concernés, comment répartir la charge entre les parties ? On peut rappeler à ce sujet que la démonstration de l'efficacité ne peut venir que des essais contrôlés, permettant de comparer les résultats de mortalité des deux populations dépistage et témoin, sans oublier que le critère « mortalité spécifique » reste toujours à discuter (figure 3). À quoi servirait-il de diminuer la mortalité spécifiquement liée au cancer si cela s'accompagnait d'une augmentation de la mortalité d'autres causes annulant l'effet bénéfique du dépistage ?

­ Le quatrième point concerne les nuisances du dépistage, c'est-à-dire les conséquences physiques, psychologiques et sociologiques de l'annonce du résultat du test initial puis des interventions nécessaires, mais aussi les effets adverses biomédicaux directs ou indirects de ces interventions.

Sur ces 4 points ­ nature de l'action entreprise, histoire naturelle, efficacité du dépistage, nuisances ­ il faut bien sûr reprendre les données cancer par cancer. Ce sera l'objet de l'article suivant. En gardant à l'esprit que, comme l'annonçait avec son humour grinçant Jules Romains, les progrès médicaux, imagerie, biologie, etc., et les demandes parfois angoissées des patients convergent vers un point d'absurdité où la « traque du plus petit cancer » pourrait en arriver à transformer chaque individu en un cancéreux qui s'ignore...

La traque du plus « petit cancer »

Le modèle « classique » du cancer qui évolue inéluctablement du cancer in situ vers l'invasif, puis le métastatique et la mort mérite discussion. C'est déjà ce qu'évoquaient Duperray et Junod dans un numéro précédent de Médecine [12] selon le schéma envisagé dans la figure 4. Ils rappelaient que le schéma classique, où lésion de petit volume signifie lésion diagnostiquée précocement, donc plus aisément curable, sous-entend que la pratique du dépistage pourrait suffire à rompre cet enchaînement avant que le cancer invasif ne se développe. Pourtant, on constate des évolutions par à-coups, des situations figées voire des régressions, des tumeurs qui se constituent cliniquement en quelques semaines ou même en quelques jours, de très petites lésions accompagnées de métastases, etc. Dans l'exemple du cancer du sein notamment, « on observe une grande variété d'évolutions cliniques possibles : il est des cancers qui se développent et qui tuent quoi qu'on fasse, d'autres qui semblent répondre aux traitements, d'autres qui restent quiescents, certains qui régressent voire disparaissent spontanément. Le schéma du modèle alternatif prend en considération ces observations » [12].

Selon Welch, le cancer est un processus dynamique qu'on peut concevoir comme une cascade d'événements où existe aussi la possibilité d'enrayer une évolution qui n'a rien d'inéluctable (figure 5). Il est très difficile de savoir si les interventions les plus précoces sont aussi les plus « aidantes », alors que le seul résultat qui importe est l'impact sur la mort (et sans doute faut-il ajouter : quelle que soit sa cause, ce qui élargit le débat). « Si on doit chercher un cancer à son début, il se peut que nous devions envisager une nouvelle stratégie : l'attente vigilante. Il est tout à fait possible de faire mieux avec un peu plus d'attente et un peu moins d'action » [5].

Conclusion : le dépistage du cancer, « pari » toujours complexe

C'est ­ ou ce devrait être ­ en tout cas un choix individuel, qu'il s'agisse de dépistage « organisé » au sens où on l'entend aujourd'hui, ou non. Le dépistage du cancer s'appuie toujours sur un raisonnement probabiliste où, pour détecter quelques personnes porteuses d'un cancer ou d'une maladie précancéreuse, il faut s'adresser à l'ensemble de la population. Il y a donc, pour une minorité, une chance de « gain » (encore faut-il en mesurer l'importance, savoir combien en bénéficieront réellement...) et pour la majorité un « prix à payer », le risque majeur étant celui de sur-diagnostic, le cas échéant de sur-traitement. La possibilité de faux négatifs du dépistage vient encore compliquer la donne, en plaçant le médecin généraliste dans une situation parfois difficile.

Ce qui nous ramène au point central de ce travail : tout dépistage suppose un préalable fort : donner les éléments d'un choix objectif, surtout aux « marges de la cible ». Certain(e)s seront heureux(ses) de choisir « quand même » anxiété, inconfort et éventuellement effets physiques adverses, d'autres non. Notre rôle n'est certainement pas de « recruter », ni même de convaincre, mais d'informer pour donner les éléments d'un choix réellement éclairé. Situation peu confortable, on peut en convenir.

Nous verrons dans la deuxième partie de cet article comment tenter ­ ce n'est pas si facile ­ d'informer objectivement et concrètement ceux à qui nous sommes parfois amenés à proposer un dépistage, ou à répondre aux questions qu'il se posent sur le dépistage des quatre cancers envisagés.

Conflits d'intérêts : Étant vice-président d'une structure départementale de dépistage, mon « intérêt » pour le sujet est évident, mais n'a rien de conflictuel et ne met en jeu aucun aspect financier.

Références

  1. Romains J. Knock ou le triomphe de la médecine. Paris: Gallimard (Folio réed); 1972.
  2. Boissel JP, Brodin M, pour le Conseil Scientifique de la CNAMTS. Dépistage : des concepts à l'action. 1re partie : clarifier les concepts. Médecine. 2005;1:132-4.
  3. Wilson JMG, Jungner G. Principes et pratique du dépistage des maladies. Genève: OMS; 1970.
  4. Morabia A, Zhang FF. History of medical screening: from concepts to action. Postgrad Med J. 2004;80:463-6.
  5. Welch HG (trad Turcotte). Dois-je me faire tester pour le cancer ? Peut-être pas et voici pourquoi. Laval: Presse de l'Université; 2008.
  6. ANAES: Guide méthodologique : comment évaluer a priori un programme de dépistage ? Mai 2004.
  7. Boissel JP. Note sur la nécessaire définition des objectifs thérapeutiques pour une démarche de prescription optimisée. Therapie. 1996;51:287-9.
  8. Kassai B, Gueyffier F, Boissel JP, Boutitie F, Cucherat M. Absolute benefit, number needed to treat and gain in life expectancy: which efficacy indices for measuring the treatment benefit? J Clin Epidemiol. 2003;56:977-82.
  9. INCA. Rapports et synthèses. La situation du cancer en France en 2009. Octobre 2009.
  10. Guérin S, Hill C. L'épidémiologie des cancers en France en 2010. Comparaison avec les États-Unis. Bull Cancer. 2010;97:47-54.
  11. Dab W. Éléments de « dépistologie ». Médecine/Sciences. 2007;23:640-3.
  12. Duperray B, Junod B. Dépistage du cancer du sein. Médecine. 2006;2(8):364-7.

Dépistage des cancers : certitudes, incertitudes et insuffisance de l'information

­ Les quatre dépistages envisagés sont l'objet d'un même débat sur les concepts, les acteurs et la politique publique de santé sous-jacente.

­ Prévention primaire et dépistage sont très liés, en tout cas dans leur objectif, mais différents dans leurs contraintes, du fait de la nature de ces deux actions (efforts de promotion de la santé vs réponse « technique »), de l'histoire naturelle des cancers (le plus tôt n'est pas toujours le mieux), de l'efficacité du dépistage (par rapport à aucune action ou par rapport à d'autres stratégies à choisir dans une enveloppe budgétaire limitée) et de ses nuisances.

­ Le cancer est un processus dynamique, une cascade d'événements où existe aussi la possibilité d'enrayer une évolution qui n'a rien d'inéluctable, où il est difficile de savoir si les interventions les plus précoces sont aussi les plus « aidantes ».

­ Le raisonnement probabiliste du dépistage du cancer suppose, pour une minorité, une chance de « gain » et pour la majorité un « prix à payer ». Il faut évaluer ce qui est en jeu dans les deux cas.

Note : Pour être tout à fait exact, il faudrait aussi parler d'un troisième point de vue, celui du traitement de la maladie cancéreuse : s'il existait un traitement totalement efficace de la maladie au stade symptomatique, la notion même de dépistage n'aurait plus beaucoup de sens...


 

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