ARTICLE
Je me sens bien impuissante...
C'est très douloureux, de se sentir impuissant. (Vous noterez que je commence
à semer des messages subliminaux dès le début de mon post...)
Comment lutter contre le Grand Journal, comment lutter contre « le médecin
préféré des Français » quand on n'a ni la popularité, ni le financement, ni
l'exposition médiatique...
J'ai bien des nichons, mais ils sont plutôt quelconques, plutôt méconnus et
très anonymes. J'ai bien des amis et collègues qui partagent ma colère, mais
ils ne passent pas au Grand Journal non plus.
Ils ont pourtant des choses à dire... Et puisque la télé ne donne la parole
qu'à un des deux partis, voilà résumé pour vous, grosso modo, le dialogue
qui s'est établi sur le Net depuis que Michel Cymes a lancé la campagne intitulée
« Cancer de la prostate, ne passez pas à un doigt du diagnostic ». (Notez que
les citations avec une étoile * correspondent à des citations exactes des paroles
de M. Cymes)
ASP : Bonjour Michel Cymes.
MC : Bonjour Ayatollahs de la Santé Publique.
ASP : Bon alors, c'est quoi ce buzz ? Pourquoi défroquez-vous médecins et urologues
français ?
MC : Il s'agit d'une affiche sur le dépistage du cancer de la prostate*.
ASP : Dans laquelle vous mettez, comme à votre habitude, beaucoup d'humour...
MC : Oui, j'espère qu'elle fait sourire. Le but c'est de dédramatiser cet examen*.
Plus on en parlera et moins le cancer de la prostate fera de victimes*.
ASP : Certains médecins prétendent pourtant le contraire ? Ils avancent qu'à
l'inverse, depuis qu'on en parle et depuis 20 ans qu'on le dépiste, la mortalité
n'a pas changé. Ce qui a été multiplié, ce serait le nombre de diagnostics,
et pas le nombre de vies sauvées...
MC : Ouais vous savez, dans le milieu médical, il y a toujours les ayatollahs
de l'intégrisme qui, dès que vous sortez des clous, vous disent ohlala c'est
un scandale...*
ASP : « Les clous », ce sont les dernières recommandations scientifiques, tout
de même... Même la HAS a reconnu qu'au vu des différentes études récentes publiées,
les connaissances actuelles ne permettent pas de recommander ce dépistage...
La Revue Prescrire, l'une des rares revues indépendantes de l'industrie
pharmaceutique, celle dont on entend beaucoup parler en ce moment dans l'affaire
du Mediator, a conclu en 2009 : « En pratique, mieux vaut informer sans parti
pris les patients qui envisagent un dépistage du cancer prostatique : absence
de preuve suffisante d'un avantage clinique au regard des risques avérés, notamment
liés aux diagnostics inutiles. En mai 2009, un dépistage systématique du cancer
de la prostate, par dosage du PSA ou toucher rectal, n'est pas justifié. »
MC : Si on avait dû compter sur les bien-pensants de la médecine, on en serait
encore à la saignée et aux ventouses...*
ASP : Quand même... Ces recommandations sont basées sur des études bien récentes,
et de grande ampleur... L'étude PLCO, aux États-Unis et l'étude ERSPC en Europe,
c'est bien ça ? L'étude étatsunienne a même montré un effet délétère du dépistage
sur la mortalité par cancer de la prostate, bien que la différence (de 10 %
seulement) ne soit pas statistiquement significative... En tout cas, elle n'a
pas montré de bénéfice au dépistage.
MC : Les deux études se contredisent : l'étude américaine dit que ça ne sauve
pas de vies, l'étude européenne dit le contraire... J'ai 53 ans, et je préfère
suivre les conclusions de l'étude européenne et, si possible, ne pas mourir
d'un cancer de la prostate.*
ASP : Oui, moi non plus je ne veux pas mourir d'un cancer de la prostate. À
choisir d'ailleurs j'aime autant ne pas mourir du tout ; ce n'est pas un argument,
ça... Et surtout, même l'étude européenne ne dit pas que ça sauve des vies !
Elle n'a montré qu'une diminution de 20 % du nombre de décès par cancer de la
prostate, sans modification de la mortalité globale... L'espérance de vie est
inchangée. Soit parce que le bénéfice est trop faible pour avoir un impact mesurable
sur la mortalité totale, soit parce que le dépistage a augmenté le nombre de
décès par autres causes...
MC : Oui, mais Michel Denisot, si il a un cancer de la prostate, il veut le
savoir. Voilà (quasi*).
ASP : Récemment encore, en 2010, le prestigieux British Medical Journal
a publié une méta-analyse de grande envergure, qui rassemblait les résultats
de six études, pour un total de près de 400 000 patients. Elle conclut que le
dépistage est associé à un plus grand nombre de diagnostics de cancers au stade
I, est sans impact important sur le diagnostic des stades II à IV et est surtout
sans aucun effet significatif sur le nombre de décès par cancer de la prostate
ou sur la mortalité globale...
MC : Je me contenterai de vous répondre de parfaire vos connaissances dans
ce domaine avec la lecture d'un article de la revue Progrès en urologie
sur le dépistage du cancer de la prostate, paru en 2010. Mais peut-être est-ce
trop récent pour vous !*
ASP : Ah effectivement, je ne connais pas... Je connais le BMJ, je connais
la Revue Prescrire (qui, soit dit en passant, ont publié en 2010 également),
mais pas Progrès en Urologie... Est-ce une revue médicale avec comité
de lecture, est-elle fortement influencée par l'industrie, défend-elle les intérêts
exclusifs des urologues ? Et que dit-il, cet article ?
MC : ...
ASP : Ah. D'accord. Bon, les questions sont nombreuses, et je suppose que vous
ne pouvez pas répondre à toutes celles qu'on vous pose... Sur votre blog justement
et ailleurs, on vous interroge sur le financement de cette campagne, et sur
l'absence de déclarations de conflits d'intérêt des participants.
MC : Si vous voulez bien, on va regarder une vidéo, c'est un bêtisier et dedans
je fais des blagues rigolotes.
ASP : D'accord d'accord. Vous préférez donc retenir la moitié de la conclusion
de l'étude européenne et de votre revue qu'on-sait-ni-ce-qu'elle-dit-ni-ce-que-c'est,
si je comprends bien. C'est un point de vue qui se défend. Passer d'une probabilité
de mourir d'un cancer de 4/1000 à 3/1000, c'est toujours ça de pris. Mais les
gens qui critiquent votre démarche, ceux qui disent que c'est « un doigt d'honneur
à la science », ceux qui disent que le bénéfice hypothétique minime du dépistage
ne justifie pas les milliers d'hommes rendus impuissants ou incontinents par
des traitements agressifs, ce sont quand même des gens sérieux, non ? La Revue
Prescrire, le Formindep, Dominique Dupagne... Ce sont tous ceux qui, par
exemple, avaient dénoncé les dangers du Mediator ou du Vioxx bien avant la décision
de retrait du marché. Ceux qui avaient mis en garde contre les traitements de
la ménopause (que vous aviez longuement défendus...) longtemps avant que le
scandale n'éclate...
MC : Ces médecins n'ont pas d'humour. Ils ne méritent pas qu'on leur consacre
du temps*. (poil aux dents)
ASP : Ils sont suivis par de nombreux confrères...
MC : Ouais mais moi je suis sympathique, voyez.
ASP : Et pas eux ?
MC : Tous ceux qui gueulent contre le dépistage parce que ça sert à rien, c'est
les premiers à aller se faire mettre un doigt dans le derrière et doser les
PSA pour savoir s'ils ont eux-mêmes un cancer !!!*
ASP : Un argument de choc. Un mot pour conclure ?
MC : Tous les cancers de la prostate doivent être dépistés par un toucher rectal
et une prise de sang.*
ASP : Merci Michel Cymes de nous avoir expliqué votre point du vue (rigolo,
donc) sur le dépistage du cancer de la prostate.
MC : Ah mais à aucun moment je ne fais de lobbying pour un dépistage de masse
du cancer de la prostate !*
Je suis la première à espérer qu'on trouve dans les années à venir une meilleure
façon de dépister, des meilleures façons de traiter. Mais là, aujourd'hui, avec
ce qu'on en sait, au vu des données que nous avons et avec les moyens que nous
avons, le dépistage de masse du cancer de la prostate est au mieux non bénéfique,
au pire (et probablement) néfaste. J'y suis pour rien, hein, c'est pas moi qui
le dis, ce sont seulement les faits.
Ce qui fait de cette campagne très médiatisée un véritable scandale de santé
publique.
Voilà.
Donc : si vous avez un beau sourire plein de dents blanches, si vous êtes photogénique,
si vous avez le sens de la répartie, si vous avez une petite cote de sympathie
auprès des Français, si vous n'êtes pas trop à cheval sur la rémunération (je
ne déclare aucun conflit d'intérêt), je vous engage pour aller mener une contre-campagne
télévisée pleine de blagues rigolotes. Pas de panique si vous n'avez aucune
notion d'épidémiologie, on vous soufflera les répliques. Par exemple :
« Michel, vous avez 50 ans, vous avez encore envie de faire l'amour
? Bon bin voilà. »
« Ne passez pas à un doigt du diagnostic, il paraît, non mais
c'est vrai que c'est précieux, les doigts. Surtout quand on a été mutilé et
rendu impuissant par des traitements inutiles, ça peut devenir très important,
les doigts, AHAHAHAH. »
« Tous ceux qui prônent le dépistage sont des trous du cul ahahahah,
non, je disais ça juste pour le jeu de mots bien sûr, ahah. »
La bise aux dames et la mimine aux messieurs, mais pas trop profond.
Jaddo
NDLR. Le blog de Jaddo fait référence à de nombreux liens
sur internet : allez les voir sur www.jaddo.fr
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