ARTICLE
« Grande santé » et « santé parfaite » : deux utopies concurrentes mais complices
L'une est l'utopie nietzschéenne de la « grande santé », l'autre l'utopie
technicienne de la « santé parfaite ».
« Grande santé », ou la fiction du « surhomme »
La première utopie se confond avec la fiction du « surhomme », développée par
Nietzsche dans divers écrits. La lecture du § 120 du Gai savoir permet
de la ramener à trois thèses complémentaires :
première thèse : il n'y a pas de santé en soi ; car il faudrait pour
cela qu'il y ait un corps en soi ; or un tel corps n'existe pas ; il ne serait,
en effet, le corps de personne ; seul existe le corps qu'un individu peut identifier
et s'approprier comme sien ; il n'y a donc pas une mais d'« innombrables santés
du corps » ;
deuxième thèse : relative à l'individu dans ce qu'il a de « singulier
» et d'« incomparable », la santé l'est par là même à sa propre puissance d'exister,
autrement dit à son désir, au sens général que Spinoza donne à ce terme ;
troisième thèse : la santé ainsi définie inclut la maladie ; elle ne
peut donc aller jusqu'à ce qui serait la santé parfaite ; vouloir celle-ci,
c'est là justement, aux yeux du surhomme, la plus grande maladie ; son attitude
à l'égard des pathologies répertoriées par la science médicale n'est pas autre
alors que celle qu'il affirme à l'égard de la souffrance, qui constitue pour
lui l'épreuve décisive.
Trois traits caractérisent cette attitude :
Le premier est la force de la volonté. Devant la souffrance, en effet,
deux attitudes sont possibles, qui consistent, l'une à s'en plaindre, l'autre
à la vouloir « encore plus profonde ». Or cette volonté seule est accordée à
la vie réelle. Cette attitude seule par conséquent est sage. Elle prouve la
vitalité du vivant et son aptitude à tirer des pires expériences des forces
nouvelles.
Telle est deuxième trait la dynamique de l'affirmation. La souffrance
même du surhomme fortifie sa volonté. Souffrir plus est vouloir plus ; et vouloir
plus est vivre plus c'est-à-dire « croître », « monter », « gagner en puissance
». La découverte de la « volonté de puissance » est précisément celle de cette
loi de croissance exponentielle. Il appartient à chaque vivant de la faire sienne
en inventant une manière de vivre appropriée.
Faut-il ajouter que le surhomme n'a, pour cela, besoin de personne ? Sa liberté
l'exige. Elle se confond pour lui avec troisième et dernier trait l'indépendance.
C'est lui seul, en effet, qui oppose la puissance à l'impuissance, lui seul
qui transforme ses défaites en victoires, lui seul enfin qui se propulse en
avant et se rit de tout.
Tout autre est l'homme de la seconde utopie
Il va de soi, pour lui, que la souffrance est un mal. La vie bonne, c'est la vie
sans souffrance. C'est donc aussi la vie sans la vieillesse et sans les maladies.
Que désirer d'autre, si la vie est elle-même la seule valeur ? Une chose, pourtant
: la vie sans fin. On est au plus loin alors de l'exigence hautement spirituelle
qui anime la doctrine nietzschéenne de la volonté de puissance. Au rire du surhomme
et à la force intérieure de sa volonté succèdent la peur de mourir et la hantise
des agressions extérieures. Et si c'est symboliquement que le premier, « à
l'heure de midi », hume l'air pur des montagnes [1], c'est réellement que
celui dont je parle craint la pollution, la fumée, les toxines, le cholestérol
et les mauvais gènes. Bien respirer, bien manger, bien dormir, telles sont les
nouvelles voies du salut. Elles ne portent pas par hasard le nom de certaines
fonctions biologiques. Car le salut est conçu lui-même alors comme l'optimisation
de ces fonctions. Il est le salut du corps préalablement réduit à l'organisme.
Ajoutons cependant qu'à l'optimisation des fonctions de l'organisme, l'organisme
lui-même ne suffit pas. Il a besoin pour cela d'une médecine plus puissante qu'il
ne l'est lui-même. Telle est justement la nouvelle médecine scientifique et technique.
Elle seule dispose de la puissance. Elle seule donc lui permet de tendre vers
sa propre perfection.
L'ouvrage que Lucien Sfez a consacré à cette nouvelle utopie [2] s'ouvre sur
la fiction de Villiers de l'Isle-Adam, L'Ève future, publiée en 1886.
Cette fiction raconte la fabrication, par un certain Edison, du double rêvé
d'une femme réduite par la grâce de la technique à une poupée insensible et
parfaitement idiote. Toujours souriante, toujours jeune, toujours belle, elle
ne sait rien du trouble de penser et de la peine de vivre. La nouvelle Ève suppose,
bien sûr, un nouvel Adam. Elle suppose donc un homme prêt, lui aussi, à échanger
sa liberté contre la sécurité, et son esprit inquiet contre un corps parfait.
Fiction sans doute mais fiction réelle puisque, d'une part, elle correspond
à la conception dominante dans nos sociétés, et que, d'autre part, elle dispose
désormais des moyens que la science et la technique mettent à notre disposition.
Voilà précisément l'homme dont nous parlons : un vivant qui se veut seulement
vivant et qui atteint sa propre perfection grâce à l'artifice de la science
et de la technique biomédicales. On en a un bon exemple avec la médecine
prédictive puisqu'elle a pour but de supprimer, avant même leur apparition,
toutes les maladies susceptibles de contrarier cet idéal. Sfez évoque à ce propos
une femme de la bourgeoisie intellectuelle de Berkeley qui lui annonce un jour
qu'elle vient, à titre préventif, de se faire enlever les ovaires. Stupéfaction
de notre auteur : « jamais un chirurgien français n'aurait fait cela ! »«
Tout de même », réplique-t-elle, « il m'a fallu négocier avec les médecins
: ils m'ont fait promettre que, s'ils m'enlevaient les ovaires, je ne supprimerais
pas ensuite les seins ».
Il est surprenant alors que Sfez, quelques pages plus loin, assimile la santé
parfaite à la « grande santé » du surhomme. C'est un contresens manifeste. S'il
s'agit, justement, de la prédiction, qui est peut-être le trait le plus caractéristique
de l'utopie de la santé parfaite, il n'est qu'à lire par contraste le § 287
du Gai savoir : « mes pensées doivent m'indiquer où j'en suis : non
me révéler où je vais ; j'aime l'ignorance de l'avenir et ne veux succomber
à l'impatience ni à la saveur anticipée des choses promises ». L'avenir,
programmé, n'est plus l'avenir. Calculable et prévisible, il ressemble au passé.
L'homme qui désire cet avenir est donc plus mort que vif. Ce qu'il désire au
fond, c'est la santé sans la maladie, la jouissance sans la souffrance, la jeunesse
sans la vieillesse et sans la mort. C'est donc une vie préservée de toutes les
contradictions qui réellement la constituent. Comment s'en étonner, à une époque
où la santé est définie officiellement comme un état complet de bien-être physique,
mental et social ? Cette seule définition eût amené Nietzsche à tenir l'utopie
de la santé parfaite pour la forme achevée du nihilisme.
Aussi peut-on opposer trait pour trait cette nouvelle utopie à l'utopie nietzschéenne
de la grande santé : à la volonté du surhomme, s'oppose la production technique
d'une surnature ; à la dynamique individuelle de l'affirmation, s'opposent les
dispositifs anonymes de la biomédecine ; à l'indépendance enfin s'oppose une
dépendance double : à l'égard de ces mêmes dispositifs d'une part, à l'égard
de la société conçue elle-même comme un grand organisme protecteur d'autre part.
Et pourtant cette opposition n'empêche pas, je l'ai dit, une complicité profonde.
Ces deux utopies, en effet, conçoivent un homme invulnérable ; et toutes deux
méconnaissent la dimension intersubjective la vie humaine. Ce sont, ici et là,
un même déni de finitude et un même oubli de l'altérité qui soutient
notre désir d'être.
C'est en un tout autre sens que je dirai un mot pour terminer du lieu caché
de la santé. Il n'y a pas seulement, en effet, la démesure ; il n'y a pas seulement
la pathologie du désir. Il y a encore, il y a d'abord le désir compris, ainsi
qu'il doit l'être, comme la mesure intérieure d'un homme.
Le lieu caché de la santé
J'emprunte cette expression : « le lieu caché de la santé », à Gadamer,
l'un des plus importants penseurs contemporains même s'il reste peu connu du
grand public. La philosophie de la santé de Gadamer se présente comme une apologie
de l'« art médical », par contraste avec les prétentions d'une médecine purement
scientifique. C'est pour une telle philosophie que le lieu de la santé reste un
« lieu caché ». La formule signifie d'abord que la santé, à la différence de la
maladie, n'a pas conscience d'elle-même : sa grâce est de s'oublier. On pense
alors à la définition qu'en donne Bichat : « la vie dans le silence des organes
». Mais Gadamer, grand lecteur des Anciens, cite un fragment d'Héraclite : «
harmonie latente est plus forte qu'apparente ». Cette harmonie, en effet,
n'est pas seulement enracinée dans les profondeurs de notre personne, elle est
riche encore de potentialités qui fondent notre confiance en l'avenir et que nous
réalisons d'autant mieux que nous n'y pensons pas. Un autre fragment d'Héraclite
ajoute, à la notion d'harmonie, celle d'équilibre entendu comme équilibre de
forces contraires. Or ces deux notions, selon Gadamer, qui rappelle l'importance
qu'elles avaient aussi pour Hippocrate, définissent positivement la santé. Aussi
formule-t-il à partir d'elles quatre remarques que je résume grossièrement et
qui intéressent à plusieurs titres notre problème.
Quelle mesure de la santé ?
Première remarque : l'équilibre qui définit la santé est un équilibre dynamique
; on peut le comparer à l'équilibre qu'on a sur un vélo ; c'est, par là même,
un équilibre qu'il appartient à chacun de trouver ; Nietzsche le dit à sa façon
et il y a ici, même si c'est le seul, un point d'accord : la santé est individuelle
; elle ne peut être ramenée, sans abstraction, à une norme établie à partir de
valeurs moyennes.
Deuxième remarque : la santé, bien qu'individuelle, englobe l'ensemble
des rapports qui unissent l'individu, envisagé comme un tout, à la situation
dont il fait partie ; l'homme ne peut atteindre son état d'équilibre que si
l'harmonie règne non seulement dans son corps et dans son âme, mais encore entre
lui-même et le monde qu'il habite ; cela permet de comprendre, par contraste,
l'expérience qu'il fait dans la maladie : celle non d'une défaillance mais d'une
déchéance ; la perte de l'équilibre n'est pas seulement, en effet, « un fait
biologique » : c'est encore « un événement biographique » ; le malade, ainsi,
« n'est plus l'homme qu'il était » : « il choit,
il est expulsé de son cadre de vie » habituel ; il reste cependant, même alors,
un homme qui aspire à réintégrer ce cadre de vie et à retrouver l'équilibre
qui y était le sien. La question qui se pose alors est de savoir comment mesurer
cet équilibre.
C'est l'objet de la troisième remarque, qui invite à distinguer entre
deux espèces de mesure. Gadamer se fonde ici sur la différence que fait Platon,
dans un texte à vrai dire marginal, entre metron et metrion. Metron
se dit de la mesure appliquée de l'extérieur à une chose à l'aide d'outils censés
convenir également à toutes, metrion de la mesure inhérente à la chose
même. Si l'une est « entre les mains de la science », l'autre est entre nos
mains. Les deux, sans doute, sont nécessaires, mais le médecin, s'il ne peut
se priver de la première, doit la mettre au service de la seconde : elle ne
peut être qu'un moyen auxiliaire pour permettre au patient de retrouver lui-même
son équilibre perturbé par la maladie.
D'où une quatrième et dernière remarque, relative justement à l'art
médical : d'abord la médecine, on l'a dit, est un art et non une science ; ensuite
cet art se distingue de tous les autres par le fait qu'il ne fabrique rien ;
le mot tékhnè, qui désigne toutes les activités qui trouvent leur fin
dans la production d'une oeuvre extérieure, ne lui convient que pour une part
; dans « l'expérience de l'équilibration » que font ensemble le patient et le
médecin, écrit Gadamer, « tout l'effort tend paradoxalement à [...] laisser
l'équilibre se mettre en place de lui-même » : le soin contribue à l'autorégulation
de la vie et le rôle du médecin se borne à aider le patient à se passer de sa
personne. Aussi est-ce là, en général, le principe de toute action médicale
: se supprimer soi-même en s'accomplissant. Tant que l'on tient l'enfant pour
l'empêcher de tomber de vélo, il ne sait pas faire du vélo.
Mais en quoi consiste, précisément, l'art médical et comment peut-il répondre
aux attentes du patient ? Comment surtout peut-il discerner, parmi ces attentes,
celles qui correspondent à une nécessité réelle ? Je me contenterai, pour répondre
à ces questions, de citer encore deux propos de Gadamer. Ils pourront sembler
triviaux mais ils permettent d'échapper, au moins dans le principe, au dilemme
que j'avais formulé en commençant et que renforce à sa façon l'opposition platonicienne
entre metron et metrion : ou une mesure objective mais abstraite,
le sens que le malade donne à son état et les perspectives qu'il exprime étant
exclus alors du savoir médical et des propositions thérapeutiques qui en dérivent
; ou une mesure subjective mais arbitraire le patient étant supposé
alors détenir seul la vérité sur la maladie et sur son traitement. Hugues Rousset
parle, eu égard au premier terme du dilemme, d'une « médecine sans malade »
[3]. Mais on ne saurait préférer, à cette médecine sans malade, un malade sans
médecine.
Gadamer écrit d'abord que rien ne compte autant que « l'écoute du patient
» et il montre l'importance, à cet égard, de l'interprétation. Car, si écouter
est un art (il faut peut-être le rappeler à ceux qui croient que n'importe qui
le peut sans formation particulière), cet art consiste bien souvent à chercher
le sens caché sous le sens apparent. Rappelons-nous Héraclite : « harmonie
latente est plus forte qu'apparente » : la loi de la santé est aussi celle
de l'écoute.
Or l'écoute implique le dialogue et c'est justement l'objet du second
propos, où ce mot reçoit une signification qui n'est en vérité ni creuse ni
convenue. « Le dialogue », écrit Gadamer, « détermine la part décisive
de l'acte médical et ce, pas seulement chez le psychiatre ». Il permet,
en outre, « d'humaniser une relation entre deux êtres fondamentalement inégaux
», comme le sont justement le médecin et son patient. On doit donc voir
en lui l'instance ultime d'évaluation de ce qui est réellement nécessaire
à ce dernier. C'est une forme de communication où l'un (le médecin) aide
l'autre (le patient) à trouver sa propre mesure.
Quelle efficacité thérapeutique ?
Mais le dialogue, pour Gadamer, ne permet pas seulement d'évaluer les besoins
du patient, il contribue encore au traitement lui-même. C'est pourquoi il voit
en lui la « part décisive » de l'acte médical. On peut se demander alors et
c'est la question que je voudrais poser pour finir s'il ne faut pas réhabiliter
certains traitements dont l'efficacité, pour n'être pas scientifiquement prouvée,
n'en est pas moins réelle. Qu'est-ce, en effet, qu'un traitement efficace ? Selon
les critères en vigueur dans la recherche biomédicale, la seule efficacité qui
compte est une efficacité moyenne de type probabiliste. Mais il n'est pas dit
qu'un traitement inefficace selon ces critères ne soit pas efficace pour un patient
donné. Une étude récente l'a montré pour l'acupuncture contre la volonté d'un
chercheur qui espérait démontrer son inefficacité et qui avait divisé à cette
fin un ensemble de patients souffrant de douleurs chroniques en trois groupes
: dans un groupe, les patients se voyaient appliquer les points d'acupuncture
prescrits par la médecine chinoise traditionnelle ; dans le deuxième, les aiguilles
étaient appliquées au hasard ; dans le troisième enfin, les patients continuaient
de recevoir leur traitement habituel. Or le résultat fut identique pour les deux
premiers groupes ce qui confirmait, en un sens, les soupçons du chercheur
mais dans ces deux groupes, un patient sur deux se déclara durablement soulagé.
Dans le dernier groupe, en revanche, aucun ne le fut [4].
Un traitement irrationnel selon la mesure de la science, n'est donc
pas forcément déraisonnable selon la mesure de la personne. Et cela n'est
pas, faut-il le dire, une défense de l'acupuncture, mais une invitation à interroger
à nouveaux frais les notions d'efficacité et de service médical rendu. Ne peut-on
d'ailleurs étendre cette observation à d'autres médecines alternatives ? On
peut se demander, dans tous les cas, ce qu'il faut préférer : une thérapeutique
dont l'efficacité est démontrée mais faible ou une thérapeutique dont l'efficacité
est indémontrée mais forte ? À titre de comparaison, le taux de satisfaction
à moyen terme de quelques uns des antidépresseurs les plus courants est de 2
pour 54 [4].
Cela ne dispense pas, certes, de s'interroger sur ce qui fait que « ça marche
». La notion d'« efficacité symbolique », chère à Lévi-Strauss [5], trouverait
sans doute ici sa place. Une telle efficacité n'a cependant rien de mécanique.
Elle dépend fondamentalement du désir compris comme désir de l'autre. Plutôt
que d'« effet placebo », il vaut donc mieux parler à son propos d'effet relation.
Cet effet n'a rien d'étonnant si l'on admet, avec Gadamer, que la consultation
est la modalité essentielle de l'acte médical. Il n'est pas étonnant non plus
qu'il augmente avec la durée. C'est une fleur dans le jardin de l'homéopathie,
lors même qu'on nierait l'efficacité spécifique des traitements qui s'en réclament.
C'en est une aussi, s'il s'agit de santé mentale, dans celui de la psychanalyse.
Mais les choses, ainsi dites, sont encore trop simples. « Simplifiez ! Simplifiez
! », entend-on dire partout. « Compliquez ! Compliquez ! », répondent Gadamer
et les philosophes de son école. C'est ce que j'ai essayé de faire, trop longuement
sans doute, pas assez cependant.
Références
- Nietszche F. Ainsi parlait Zarathoustra. Paris: Rééditions Livre de Poche.
- Sfez L. La santé parfaite. Critique d'une nouvelle utopie. Paris: Seuil;
1995.
- Rousset H. Communication lors du « colloque « Herméneutique et médecine
». Université de Lyon, 22-24 janvier 2009 .
- Beaussageon R. Polysémie de la notion d'efficacité thérapeutique. In : Introduction
à l'herméneutique médicale. Paris : Le Cercle Herméneutique, 2011: 63-71.
- Lévi-Strauss C. Anthropologie structurale. Paris: Pocket; 2003.
L'obscur objet du désir et le lieu caché de la santé
La médecine est un art et non une science, art distinct de tous les
autres par le fait qu'il ne fabrique rien. Le soin contribue à l'autorégulation
de la vie et le rôle du médecin est d'aider le patient à se passer de
sa personne. Cela ne dispense pas de s'interroger sur la notion d'efficacité,
mais celle-ci dépend fondamentalement du désir compris comme désir de
l'autre. Plutôt que d'effet placebo, il vaut donc mieux parler
à son propos d'effet relation. |
Notes :
- La scène se passe en 1990, donc il y a plus de vingt ans...
- Gadamer est un représentant de la philosophie herméneutique, qui prit
son essor en Allemagne sous l'impulsion de Schleiermacher, de Dilthey puis
de Heidegger. L'herméneutique fut d'abord l'art d'interpréter les textes,
au premier rang desquels les textes juridiques et religieux. En ce sens,
elle resta longtemps une discipline proche de l'exégèse. Mais la vie et
le monde humains peuvent être conçus eux-mêmes, par analogie, comme des
textes à déchiffrer. C'est ce que pense Gadamer, qui oppose en ce sens la
méthode « compréhensive » des sciences de l'homme à la méthode « explicative
» des sciences de la nature. Or, tout texte, nous le savons, s'offre à plusieurs
lectures ; et toute compréhension implique un risque de compréhension erronée
; de là justement la nécessité de règles d'interprétation bien définies.
L'interprétation s'impose partout où manque la lumière de l'évidence. C'est
elle que j'avais en vue en parlant, après Platon et Freud, de l'obscur objet
du désir. On peut supposer que l'interprétation n'est étrangère à aucune
des disciplines médicales à l'exception peut-être de la chirurgie, c'est-à-dire
de la plus technique d'entre elles. La médecine, sans doute, occupe une
situation singulière : d'un côté, elle se rattache à la biologie et partage
donc quelque chose de la méthode explicative des sciences de la nature,
qui tient tout phénomène pour l'effet d'une causalité extérieure ; d'un
autre côté, elle s'adresse à un être dont la vie n'est pas celle de la plante
ou de l'animal, mais d'une personne dont les états ont une signification
interne et demandent à être compris comme tels. Mais il n'est pas impossible
d'intégrer l'explication à la compréhension. C'est ce que montrent, sur
le plan éthique, l'« information » et la recherche du « consentement éclairé
» du patient. Sur ce plan, toutefois, la compréhension reste étrangère au
processus thérapeutique. Or on pourrait se demander, en faisant un pas de
plus, si elle n'a pas part elle-même à ce processus. Sans doute faudrait-il
alors mettre en avant la fonction du récit fonction partagée, au
cours de la consultation médicale, par le médecin et par son patient, et
qui permet à ce dernier de s'approprier le sens de sa maladie. C'est ce
qu'ont fait, à l'Université de Columbia, les promoteurs de la narrative-based
medicine. Opposée à l'evidence-based medicine, entièrement fondée
sur l'explication, la narrative-based medicine donne la primauté
à la compréhension, à laquelle elle attribue une efficacité propre.
- Je n'évoque la narrative-based medicine que parce qu'elle me paraît
s'accorder avec l'esprit de la philosophie de Gadamer, qui subordonne l'explication
par les causes à la compréhension du sens. Il a cependant peu parlé de la
médecine. Sa réflexion sur ce thème se résume à quelques articles réunis
dans un ouvrage paru en langue française sous le titre Philosophie de
la santé (Paris, Grasset-Mollat, 1998).
- Fragment 54 dans l'édition M. Conche. Paris : PUF ; 1986.
- « Harmonie qui se retourne sur elle-même, comme l'arc et la lyre : équilibre
de forces contraires. »
- Il faudrait y ajouter la notion de « rythme ».
- Op. cit., p. 123.
- Ibid., p. 52. On peut parler en ce sens d'une conception holiste de la
santé.
- Ibid., p. 66-67.
- Ibid., p. 52-53.
- Et apparemment étranger à la médecine. Il s'agit d'un passage du Politique
où la question est de savoir comment différencier le véritable homme d'État
du simple fonctionnaire.
- Ibid., p. 109.
- Ibid., p. 48-49.
- Je rejoins à ce point la notion de « dialogue constructif » mobilisée
dans le Livre blanc rédigé sous la responsabilité du président du Comité
médical d'une mutuelle de santé, Antoine Rogier. Le constat de départ est
le même : « on n'investit pas [suffisamment] aujourd'hui sur la relation
patient-médecin, sur sa fonction d'échange et d'éducation à la santé, comme
levier de l'amélioration de l'usage des soins » (op. cit., p.
41).
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