ARTICLE
Cette question est compliquée par le fait que les attentes du patient ne s'enracinent
pas seulement dans son histoire singulière, mais dépendent encore de certaines
représentations très largement partagées par les membres de la société dont il
fait partie à commencer par les représentations de la maladie et de la santé.
Aussi la critique sociologique relaiera-t-elle, dans la deuxième partie de cet
article, l'approche anthropologique privilégiée dans la première.
Mesure ou démesure ?
Les problèmes posés sur ces deux plans s'additionnent et peuvent être placés l'un
et l'autre sous le même signe : celui de la démesure. À la démesure du désir en
quête d'une satisfaction sans reste, répond la démesure de l'utopie qui tient
désormais lieu à beaucoup de religion : l'utopie de la santé parfaite. Si j'évoque
cette utopie, c'est qu'elle n'est pas sans lien avec la définition officiellement
admise de la santé comme un « état complet de bien-être physique, mental et
social ». Cette définition suscite de folles attentes. Elle entretient l'illusion
engendrée par le désir. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elle rend par avance impossible
toute hiérarchisation des soins et toute recherche de critères propres à discriminer
les dépenses de santé car il faut pour cela de la mesure.
Mais quelle mesure ? J'ai laissé entendre ma méfiance à l'égard d'une évaluation
objective et quantifiée des attentes des patients. J'étendrai plus loin cette
méfiance à l'évaluation de certaines réponses thérapeutiques. Aussi mon propos
n'est-il pas d'éliminer la force du désir, préalablement réduite à une force
d'illusion ou de tromperie. Le désir, je le répète, est le principe premier
de nos attentes. C'est une composante irréductible de la vie humaine et, par
conséquent, de la santé humaine. C'est pourquoi Platon lui-même nous avait invité
à l'éduquer plutôt qu'à l'éradiquer. Je relierais volontiers l'idée d'une éducation
du désir à celle d'une éducation à la santé, telle qu'elle est introduite dans
les guides de bon usage des soins. Or ce qui est visé dans les deux cas est
une mesure tout autre que celle que j'évoquais à l'instant. Étrangère au nombre,
elle ne s'exprime pas dans des valeurs moyennes. Il faudra peut-être distinguer
alors entre deux types de mesure et, par là, entre deux types de rationalité.
Mais j'en dirai plus à ce sujet dans la dernière partie de cette étude ; et
je justifierai alors la seconde des deux expressions qui composent son titre
: « le lieu caché de la santé ». Ce lieu, on l'aura compris, n'est pas ailleurs
qu'en nous-mêmes, et nul autre ne peut l'occuper que nous. C'est en lui que
gît l'obscur objet du désir. N'aurions-nous donc le choix qu'entre une objectivité
trompeuse et une subjectivité indéchiffrable ? Tout le problème sera finalement
d'échapper à ce dilemme.
Désir et besoin
J'ai suggéré que la santé humaine, en tant qu'humaine, avait à voir avec le désir
et distingué à cette fin le désir du besoin compris comme une exigence
d'ordre biologique.
Il ne me faudra pas longtemps pour justifier cette distinction. Daudet, d'une
certaine façon, avait tout dit en déclarant : « la gourmandise commence lorsque
l'on n'a plus faim ». Le désir regarde au-delà du besoin au-delà donc
des conditions qui assurent la conservation de l'organisme. Et les choses, alors,
semblent claires, comme semble claire la distinction entre traitement de base
et soins de confort : le besoin est nécessaire, le désir contingent, voire superflu
; on ne peut pas vivre sans satisfaire ses besoins ; on peut vivre, en revanche,
sans satisfaire ses désirs.
Mais tout, en réalité, n'est pas si clair. On connaît l'histoire des orphelins
de Frédéric II de Bohème. Persuadé que la langue allemande était la langue originelle,
dont toutes les autres étaient seulement des formes dérivées, ce prince éclairé
eut l'idée, pour le vérifier, de confier dès leur naissance quarante enfants
à des nourrices qui reçurent l'ordre de les nourrir et de veiller à leur hygiène
mais de ne pas leur adresser la parole. Or non seulement aucun ne dit un traître
mot d'allemand, mais tous moururent avant l'âge de trois ans. Si je rappelle
cette histoire, c'est qu'elle fait apparaître le point où le désir se différencie
du besoin. Si, en effet, le besoin a faim de certaines choses, le désir, lui,
a faim d'autrui. Il a la forme générale de l'appel ou de la demande. Bref, il
inscrit la vie humaine dans le champ de la communication et du langage. Nous
devrons nous en souvenir tout à l'heure lorsque nous chercherons à échapper
au dilemme de l'objectivité et de la subjectivité. Mais alors et c'est la
principale leçon de cette histoire , le rapport entre l'ordre du besoin et
l'ordre du désir se renverse. Car non seulement le désir n'apparaît pas moins
nécessaire que le besoin, mais la satisfaction du désir conditionne celle
du besoin.
Une personne âgée, dans une maison de retraite, par deux fois demande à boire
et par deux fois reçoit l'eau qu'elle demandait. Quelques instants plus tard,
cependant, elle se plaint à nouveau de la soif. Devra-t-on penser que sa plainte
ne répond à aucun besoin réel ou bien qu'elle a, réellement, soif d'autre chose
que d'eau fraîche ? Et qu'en conclura-t-on pour les dépenses qui doivent être
engagées par son institution pour un meilleur service médical rendu ? Injustifiés
apparaîtront sans doute, des deux côtés, des achats supplémentaires d'eau minérale,
mais on se trouvera justifié du deuxième à augmenter le nombre des soignants
et leur capacité d'écoute et d'attention.
On aurait donc tort, dans tous les cas, de regarder plus longtemps le désir
comme un vêtement psychique posé sur une infrastructure biologique préexistante.
Principe premier de nos attentes, il est aussi le principe premier de notre
existence. Il faut être attentif, à cet égard, à l'emploi du singulier : le
désir et non les désirs. Cet emploi trace une ligne de partage entre
une approche psychologique qui range le désir parmi nos affections particulières
et une approche anthropologique qui est notamment celle de Spinoza lorsqu'il
définit celui-ci comme « l'essence même de l'homme ». Le désir apparaît
à ce moment comme la source de toutes les autres affections. Dynamisme enraciné
au coeur de notre personne, il fonde son unité et lui donne son mouvement.
Aussi un homme sans désir est-il aussi impossible qu'une matière sans énergie
ou un organisme sans le coeur qui amène le sang dans ses artères et dans ses
veines. La mélancolie le montre : la vie elle-même alors devient une sorte de
mort. Mais ce dynamisme, remarque Spinoza, varie en force et en direction. Aussi
propose-t-il pour finir d'entendre « par ce mot de désir [...] tous les efforts,
impulsions, appétits et volitions de l'homme » en tant qu'ils « s'opposent
les uns aux autres » et font que le même homme « est traîné en divers
sens et ne sait où se tourner ».
Cette dernière définition cependant est explicitement problématique. Peut-être
garde-t-elle le souvenir du mythe platonicien de l'attelage ailé que deux chevaux
de race et de tempérament différents tirent dans deux directions opposées. Platon
se sert de ce mythe pour figurer les trois parties principales de l'âme humaine,
qu'il assimile, pour les deux premières, à ces deux chevaux, et pour la troisième
au cocher qui s'efforce, souvent en vain, de les faire marcher de concert. C'est
une image du conflit qui constitue originairement le sujet désirant et voit
s'affronter en lui mesure et démesure. « Des deux chevaux », écrit Platon,
« l'un est bon, l'autre ne l'est pas ; le premier, placé à droite, est bien
découplé, d'encolure haute, les naseaux aquilins, la robe blanche et les yeux
noirs ; il est amoureux de l'honneur [et] de la tempérance [...] ; la parole
et la raison, sans les coups, suffisent à le conduire ; l'autre, au contraire,
est tortu, épais, mal bâti, le coup trapu, l'encolure courte, la face camarde,
la robe noire, les yeux injectés de sang ; il est ami de la violence et de la
fanfaronnade ; velu autour des oreilles, il est sourd et n'obéit qu'avec retard
au fouet et à l'aiguillon ».
En quoi cette image peut-elle nous intéresser ? En ce qu'elle fait du désir,
comme je l'ai dit, le lieu d'un conflit dont chacun peine à trouver la solution
et qui oppose en lui deux sortes d'attentes : les unes raisonnables, les autres
déraisonnables, les unes réalisables, les autres irréalisables.
Elle a connu une longue postérité jusqu'à Épicure et au-delà. Dans la Lettre
à Ménécée, Épicure distingue plus précisément entre trois espèces de désirs,
auxquels correspondent trois espèces d'attentes : les désirs naturels et nécessaires,
les désirs naturels mais non nécessaires, et les désirs vains. Les désirs
naturels et nécessaires sont ceux qui intéressent la conservation de la
vie. En ce sens, ils se confondent avec les besoins élémentaires. Mais la vie
n'est pas humainement possible dans la douleur et l'affliction et en ce sens
ils sont relatifs aussi au bien du corps et à celui de l'âme : le désir de l'amitié,
par exemple, en fait partie. C'est dire que l'amitié, au sens large que lui
donne Épicure, n'est pas moins nécessaire à la vie humaine que le pain et l'eau.
Elle est la réponse apportée à notre faim d'autrui. Les désirs naturels mais
non nécessaires sont par définition ceux dont l'insatisfaction ne menace
pas fondamentalement l'équilibre personnel, même si leur satisfaction peut contribuer
à notre bien-être : le désir sexuel et le désir esthétique en sont les meilleurs
exemples. Restent les désirs vains : ils sont appelés ainsi parce qu'ils
nous engagent dans une poursuite sans fin. L'homme ressemble alors à un panier
percé. L'illimitation du désir le voue à une insatisfaction qui croît en même
temps que celui-ci. On retrouve à ce point le thème platonicien de la démesure.
Mais la profondeur de Platon tient à la manière dont il a conçu cette démesure.
Il faut, pour le comprendre, évoquer un autre mythe. On peut l'appeler le mythe
d'Aristophane, du nom de l'un des personnages que Platon met en scène dans Le
Banquet. Il s'agit, dans ce mythe, d'expliquer l'origine du désir, entendu
précisément comme désir de l'autre. Or on doit supposer pour cela, selon Aristophane,
que notre nature, jadis, était unie et non divisée comme elle l'est à présent
: « chaque homme avait quatre mains, quatre jambes, deux visages [et] tous
étaient dotés de cette façon d'une force extraordinaire ; [aussi tentèrent-ils
d']« escalader le ciel pour combattre les dieux ». Alors Zeus délibéra avec
les autres dieux sur le meilleur parti à prendre : « je crois [dit-il] tenir
un moyen de mettre un terme à leur licence : c'est de les rendre plus faibles
; je vais immédiatement les couper en deux l'un après l'autre ». Or quand
il eut été ainsi divisé, « chacun, regrettant sa moitié, allait à elle dans
le but de s'unir à elle ». C'est de ce moment, conclut Aristophane, que
date l'attirance des hommes les uns pour les autres : chacun s'efforce inconsciemment,
en désirant, de « recomposer l'antique nature » et de former à nouveau
« un tout complet ».
Désirer, non moins, mais mieux...
Freud s'est intéressé à ce mythe lorsqu'il a élaboré sa théorie de la pulsion
de mort. Dans l'histoire que raconte Aristophane, en effet, le désir regarde moins
vers l'avenir que vers le passé. Il est la nostalgie d'une unité antérieure à
la division subjective. Or cette unité n'est donnée nulle part. Notre naissance,
déjà, nous sépare ; et notre vie entière est vouée, autant qu'à la division,
à l'incomplétude. Désirer de cette façon, c'est donc préférer la mort à
la vie. La « pulsion de mort », au sens freudien, exprime cette pathologie du
désir. Elle est le fait d'un homme qui n'a pas renoncé à former un tout complet
et qui se montre incapable ainsi d'assumer sa condition d'homme. Aussi peut-on
la tenir pour le comble de la démesure figurée, dans le mythe de l'attelage ailé,
par le cheval qui reste sourd à la parole et à la raison. Je ne peux m'empêcher
d'y référer notre extravagante définition de la santé.
Platon n'exclut pas, il est vrai, d'éduquer le désir. Il s'agit alors non de
désirer moins mais de désirer mieux. C'est ainsi que son cocher, « après
plusieurs tentatives » infructueuses, finit par se faire obéir du cheval
fou. On pourrait appliquer cette image à l'homme entraîné par son désir de complétude
et le supposer capable, progressivement, d'y renoncer. Mais ce serait compter
sans les représentations sociales et culturelles qui relaient ce désir et en
augmentent la démesure.
La suite de cet article sera publiée dans le prochain numéro de Médecine
: « Grande santé » et « santé parfaite », deux utopies concurrentes et complices.
Notes :
- Une sorte de sommet semble avoir été atteint, sur cette voie, avec la
notion de « pathos moyen pondéré ».
- Inversant ce rapport, Merleau-Ponty écrit dans la Phénoménologie de
la perception : « L'existence biologique est embrayée sur l'existence
humaine et n'est jamais indifférente à son rythme propre » (Paris, Gallimard,
1945, p. 186).
- À l'instar de l'émotion, du sentiment ou de la passion...
- Éthique, III, Définition 1.
- Dans le Phèdre.
- Phèdre, 253 cd.
- À l'instar des autres philosophes de l'Antiquité, qui l'étendent des relations
entre proches aux relations entre citoyens d'un même État.
- Et qui pourra nous faire douter que l'homme puisse désirer de manière
bien tempérée et nourrir ainsi les attentes raisonnables qu'espèrent de
lui, pour des motifs différents, le philosophe et le médecin.
- Le Banquet, 189d-193c.
- « Au-delà du principe de plaisir » (1920), repris en français dans Essais
de psychanalyse, Paris, Payot, 1972. Ce titre : « au-delà du principe
de plaisir », est, plus encore que ne le dit Freud, en consonance avec le
mythe platonicien. À propos des amants et de leur désir de fusion, Aristophane
dit ainsi : « il ne semble pas que ce soit le plaisir qui leur fasse trouver
tant d'intérêt dans la compagnie l'un de l'autre » ; suivent plusieurs indices
menant à l'équation finale entre désir et mort.
- Même si cette pente ascétique fut celle du néo-platonisme et après lui
du stoïcisme et de l'épicurisme.
- Op. cit., 254 de.
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