ARTICLE
En Europe, 25 % à 60 % des patients atteints de maladie d'Alzheimer vivent à domicile,
comme cela a été mis en évidence dans la cohorte REAL.FR [2] et dans la cohorte
ICTUS [3, 4]. Le caractère chronique implique le plus souvent un long cheminement
avec la maladie où le proche aidant constitue avec la personne malade un « attelage
», parfois concordant, parfois discordant, qu'il faut jauger dans son entier [5].
Au cours des dernières années, de nombreux travaux ont souligné que l'aide aux
aidants de patients souffrant d'une maladie d'Alzheimer devait être une priorité.
Ainsi, la HAS a élaboré une recommandation qui s'intègre dans la mesure no
3 du plan Alzheimer [6] ; soulignant la priorité du soutien aux aidants des patients,
elle recommande de réaliser tous les 6 mois une évaluation médicale de l'aidant
et des proches [7].
Selon de nombreux travaux [7, 8], le médecin généraliste est le plus souvent
le premier médecin que le couple patient/aidant consulte [9] et assure donc
un rôle clé dans la prise en charge du patient atteint de maladie d'Alzheimer
vivant à domicile. Les pathologies neurodégénératives sont la première cause
de visite à domicile en médecine générale [10]. Toutefois, la méconnaissance
du dispositif d'aide est l'une des causes du non-repérage précoce de la maladie
en médecine générale [11, 12]. Le plan de soins et d'aide ne sera véritablement
efficace que si le médecin généraliste permet son application, dans le but de
détecter, de prévenir et de traiter les complications dès qu'elles apparaissent,
pour en diminuer les conséquences sur le patient et sur son entourage.
C'est l'entourage qui alerte souvent le médecin généraliste
Le retard au diagnostic de la maladie est souligné dans de nombreux travaux [3,
13, 14]. En France, le nombre de nouveaux cas détectés en médecine générale est
inférieur au taux d'incidence de la maladie d'Alzheimer en population générale
dans une enquête menée auprès de 1 200 médecins généralistes allemands [15].
Dans de nombreux cas, l'anosognosie explique qu'aucune plainte n'émane du patient.
C'est l'entourage qui a observé des modifications, qui peuvent être de plusieurs
types : troubles de la mémoire avec une perte de l'orientation temporelle et/ou
spatiale, difficultés dans la réalisation de certaines activités instrumentales
complexes de la vie quotidienne (gestion du budget, gestion des courses, activités
de loisirs, etc.), changement de comportement. Les sujets dont l'entourage exprime
l'une de ces trois situations doivent être la cible du repérage de la maladie
d'Alzheimer. En ce qui concerne les modifications du comportement, l'anxiété
et l'irritabilité, d'apparition récente, l'apathie qui se traduit par une perte
d'initiative ou un « ralentissement psychomoteur » significatif, rapportés par
la famille, doivent également alerter le médecin généraliste [16].
Un appel en urgence pour syndrome confusionnel, crise d'agitation, agressivité
ou délire, déclanche parfois une prise en charge spécifique [17]. À distance
de l'épisode, c'est encore l'entourage qui pourra préciser l'existence d'un
syndrome démentiel sous-jacent.
Selon certains auteurs, la perte d'autonomie concernant les activités de la
vie quotidienne est un facteur prédictif de démence, plus important en médecine
générale, que les troubles cognitifs [18]. Les activités instrumentales de la
vie quotidienne, mesurées par les items de l'échelle IADL de Lawton [19], sont
: l'utilisation du téléphone, l'utilisation des transports, la prise des médicaments
et la gestion du budget [20].
Qui sont les aidants naturels et quelle est leur « charge » ?
L'aidant dit naturel ou informel est « la personne non professionnelle qui
vient en aide à titre principal, pour partie ou totalement, à une personne dépendante
de son entourage, pour les activités de la vie quotidienne. Cette aide régulière
peut être prodiguée de façon permanente ou non et peut prendre plusieurs formes,
notamment : nursing, soins, accompagnement à l'éducation permanente, soutien psychologique,
communication, activités domestiques, etc. » [21].
Ces aidants « naturels » sont majoritairement des femmes
L'étude PIXEL observe deux groupes distincts :
Le premier est constitué d'aidants relativement jeunes (50-60 ans) encore
impliqués dans une vie professionnelle dans 50 % des cas. Ils prennent en charge
des patients très âgés (80 ans). Le plus souvent il s'agit des enfants des patients,
3 fois sur 4 leur fille. Ils ont dû réaménager leur temps de travail dans 1/4
des cas pour faire face à cette prise en charge (12 % seulement travaillent
à temps plein de ce fait). Ils vivent souvent avec le patient (25 %) ou habitent
à moins de 30 minutes de son domicile (10 % ont même dû changer de domicile
pour faire face à la charge de soins [22]).
Le second est constitué des conjoints, des épouses dans 2 cas sur 3,
d'âge proche de celui du patient [22].
L'étude Eurofamcare rapporte les mêmes résultats au niveau européen.
Les aidants sont majoritairement des femmes (2/3 des cas en moyenne) [23].
La charge de travail dépasse 6 heures par jour
C'est ce qu'estiment 70 % des conjoints et 50 % des enfants. Beaucoup déclarent
ne plus avoir de temps libre. Ils n'ont que peu d'aides, aucune pour un tiers
d'entre eux. L'aide instaurée le plus fréquemment est l'aide ménagère (une fois
sur 4). La demande principale des aidants à domicile est d'obtenir une majoration
des aides dans la journée, alors que, lorsque le patient est institutionnalisé,
la demande est plutôt d'ordre financière [21].
Le temps passé à l'aide n'est pas ressenti de la même façon par tous. L'analyse
du fardeau ressenti de 531 aidants de personnes atteintes de maladie d'Alzheimer,
dans la cohorte REAL.FR, avec la grille ZARIT [22], montrait que la moyenne
du fardeau, dans cet échantillon national, était de 22,7 ± 16,0 ; 49 % ressentaient
un fardeau absent à léger (score < 21), 36,9 % léger à modéré (entre 21 et 40)
; 10,9 % modéré à sévère (entre 41 et 60) et 2,5 % sévère.
Les aidants des personnes diagnostiquées, traitées et prises en charge pour
leur maladie pouvaient avoir un niveau de fardeau moins élevé que les aidants
de personnes non diagnostiquées et non prises en charge. Le fardeau des aidants
a des conséquences psychologiques et somatiques importantes et des conséquences
financières non négligeables [23].
Le médecin généraliste et les aidants naturels
Évaluer la situation
Identifier celui qui va être l'aidant principal dès le début de la maladie est
indispensable dès que le diagnostic est posé, pour évaluer rapidement son potentiel
d'implication, lui éviter l'épuisement. Les caractéristiques et les conséquences
de cette tâche conditionnent aussi bien l'état de santé du patient que celui de
l'aidant. Au moment du diagnostic, la vie de l'aidant naturel va ou a déjà changé,
sur le plan de sa santé et sur son mode de vie (amis, loisirs, etc.). Il est important
de le questionner sur la façon dont il s'occupe de sa santé et dont il est soutenu
par son entourage : comment va-t-il s'organiser pour prendre du temps de repos
? Aura-t-il la possibilité de parler de ses émotions et de ses inquiétudes avec
ses proches ?
Évaluer sa capacité de passer de l'aide aux soins suppose d'essayer de définir
avec lui quelles situations ou gestes de soins il ne peut pas faire, évaluation
à refaire régulièrement au cours de l'évolution de la maladie. Il faut aussi
évaluer ce qu'il sait de la maladie, des soins, des aides financières, domestiques
et matérielles possibles.
Le médecin généraliste est souvent celui qui connaît le mieux l'évolution de
la relation entre les proches et le malade. Il peut donc apprécier la motivation
de l'aidant dans ses 3 dimensions de « SAVOIR », « VOULOIR » et « POUVOIR »,
ce qui lui permettra d'intervenir précocement en cas de maltraitance non intentionnelle
occasionnée par la méconnaissance de la maladie (ou inversement de maltraitance
du dément auprès de l'aidant naturel [24]) ou de souffrance d'un aidant qui
se rend compte qu'il ne peut pas ou ne peut plus assumer l'aide qu'il s'était
engagé à apporter à son proche malade.
Quelles sont les pathologies les plus souvent rencontrées ?
Il n'existe pas de « Check List » médicale validée.
Le risque de dépression est majoré même lorsque le patient est en hébergement,
de même que les troubles du sommeil et les maladies cardiovasculaires (coronaropathies,
AVC et HTA) et la consommation de psychotropes. En 2006, la fondation Médéric
Alzheimer a publié les résultats d'une enquête auprès des centres mémoires et
CMRR en France. Cette étude révélait que 42 centres sur les 136 qui ont répondu
à l'enquête ont développé une consultation médicale pour les aidants (37 consultations
mémoire et 54 CMRR). Les principaux problèmes ayant motivé cette consultation
sont repris par ordre de fréquence dans le tableau
1.
Les aidants qui avaient consulté étaient dans les 2/3 des cas le conjoint du
patient et dans 3/4 des cas des femmes. Les principaux diagnostics alors portés
étaient les troubles dépressifs, les problèmes cardiovasculaires et les troubles
nutritionnels. Le suivi était dans la majorité des cas ponctuel avec une réorientation
ensuite vers un médecin (médecin traitant et/ou spécialiste), mais aussi en
parallèle vers une association de familles ou un(e) psychologue.
Dans l'étude Eurofamcare, les situations apparaissaient comme très différentes
d'un pays à l'autre, mais l'étude mettait en avant la nécessité d'une évaluation
systématique du rôle et des besoins des aidants naturels, la mise en place d'un
suivi psychologique pour les aidants, de groupes de parole, ainsi que l'organisation
de formations pour développer leurs connaissances sur la maladie [23] et sur
la gestion des troubles du comportement si nécessaire. La prise en charge des
troubles des patients atteints de la maladie d'Alzheimer (troubles de l'autonomie
et du comportement) améliorait le niveau de stress des aidants naturels [27].
L'éducation des aidants était également efficace dans ce cadre [28], ainsi qu'une
adaptation des aides à domicile. En plus des examens cliniques et des examens
complémentaires habituels, il est possible d'utiliser des outils spécifiques,
dont l'utilisation ne peut être envisagée de manière raisonnable, que dans le
cadre d'une consultation dédiée (tableau
2).
Il a été proposé de dépister systématiquement l'épuisement de l'aidant tous
les 6 mois [29], d'autant plus important s'il existe une situation à risque
comme la présence de troubles du comportement, d'une incontinence, d'une dépendance
physique du patient ou de la présence de conflits naturels [30].
Que peut-on proposer aux aidants naturels ?
Divers programmes structurés destinés aux aidants ont des résultats variables
Ont été étudiés : les informations sur la maladie, les aides financières, les
services et/ou aides à la gestion des troubles du comportement, les interventions
psychosociales et psychoéducatives, l'approche psychothérapeutique, principalement
cognitivo-comportementale, la thérapie occupationnelle associée à la formation
à une meilleure gestion des comportements...
Dans une revue de la littérature de 2008 sur les structures de répit, sur 125
références retrouvées, 76 ont été retenues. Elles concernaient des patients
atteints de troubles cognitifs et leurs aidants. Les auteurs concluaient que
le « répit » (accueil de jour, hébergement temporaire) pris isolément n'avait
pas prouvé son efficacité sur le fardeau de l'aidant, la dépression, l'anxiété
et la santé en générale de l'aidant ; les interventions multidimensionnelles
semblaient plus efficaces (soutien, conseil, éducation, information et répit)
[31].
Une méta-analyse (127 études réalisées entre 1982 et 2005 sur les aidants de
patients souffrant d'une maladie d'Alzheimer ou d'une maladie apparentée) a
montré en 2006 que si les interventions étaient en moyenne efficaces, leur effet
était quantitativement faible sur le fardeau, la dépression, la sensation de
bien être, l'aptitude et l'amélioration des symptômes du patient. L'intensité
de cet effet dépendait des caractéristiques de l'étude, et plus particulièrement
du genre de l'aidant et de l'année de publication [32].
Le traitement médicamenteux du proche atteint ne soulage pas ou peu l'aidant
Une méta-analyse a évalué en 2005 les retombées positives sur les aidants de la
mise en place d'un traitement médicamenteux spécifique chez les patients souffrant
d'une maladie d'Alzheimer. L'instauration d'un traitement par anticholinestérasique
aurait eu un très faible effet pour l'aidant en termes de fardeau (Cohen's d =
0,18 ; 0,04-0,32) et sur le temps passé par l'aidant à assister le patient (Cohen's
d = 0,15 ; 0,07-0,24). Les différences de qualité méthodologique observées entre
les essais ne permettent pas de conclure [33].
Conclusion
L'évaluation de l'état de santé de l'aidant naturel à chaque consultation devrait
porter notamment sur son stress, son état psychique, la qualité de son sommeil,
les troubles mnésiques et les pathologies chroniques dont il est atteint, notamment
sur le plan cardiovasculaire. La reconnaissance de son rôle et la qualité des
informations à lui donner sur la maladie et sur l'aménagement des aides sont
très importantes. Les interventions multidimensionnelles (soutien, conseil,
éducation, information et répit) semblent plus efficaces sur son fardeau, son
risque de dépression, son anxiété, sa santé en général. L'effet de l'instauration
d'un traitement du proche atteint de maladie d'Alzheimer par anticholinestérasique
semble très mineur. Éviter la maltraitance par l'aidant, diminuer sa souffrance
et son fardeau, éviter aussi la maltraitance de l'aidant par le dément qu'il
aide, nécessitent une vigilance permanente : des visites de dépistage biannuelles
du médecin généraliste, telles qu'elles sont préconisées par la HAS, ne peuvent
que favoriser cette prise en charge [7, 32]. Le dépistage tous les 6 mois de
l'épuisement de l'aidant est d'autant plus important à réaliser s'il y a situation
à risque (troubles du comportement, incontinence, dépendance physique du patient
ou présence de conflits).
Conflits d'intérêts : aucun
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En résumé : que peut faire le médecin généraliste pour les « aidants
» ? |
Les aidants « naturels » sont majoritairement des femmes (épouse
ou enfant) dont la charge de travail spécifique représente plus de 6 heures
par jour.
C'est au médecin généraliste d'évaluer la situation et la motivation
de l'aidant dans ses 3 dimensions de « SAVOIR », « VOULOIR » et «
POUVOIR », ce qui lui permet d'intervenir précocement en cas de maltraitance
ou de souffrance.
Les principales pathologies de l'aidant sont les troubles dépressifs,
cardiovasculaires et nutritionnels. Il peut être utile de faire appel
pour le suivi aux associations de familles et/ou à un(e) psychologue.
Les interventions multidimensionnelles (soutien, conseil, éducation,
information et répit) semblent les plus efficaces. Le traitement médicamenteux
du proche atteint de maladie d'Alzheimer ne semble pas aider l'aidant... |
Notes :
- Cet article fait la synthèse de l'analyse de la littérature et des conclusions
d'un atelier qui s'est déroulé au 4e congrès de médecine générale
de Nice, le 24 juin 2010. Il prend en compte notamment les recommandations
de la HAS.
- Dans l'étude PIXEL, 1/3 des aidants naturels prenaient des somnifères,
un autre tiers des tranquillisants (respectivement 1/5 et 1/4 lorsque l'aidant
était un enfant) ; la prise d'antidépresseurs était plus rare (3 à 5 %).
Peu de suivis psychologiques avaient été instaurés, probablement parce que
l'aidant ne pouvait y consacrer du temps et qu'il ne pouvait ou voulait
laisser seul le patient [26].
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