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Ils ont 179 ans à eux deux.
Elle était veuve, il était veuf, ils habitaient la même rue. Alors un matin
il a pris son baluchon et il est venu emménager.
Mais on couche pas ensemble ! m'avait-elle dit, quatre minutes environ
après que j'aie franchi leur seuil lors de ma première visite, alors que j'avais
encore ma sacoche sur l'épaule et ma main dans la sienne.
Si on la dépliait un peu, elle m'arriverait probablement à l'épaule.
Mais son dos commençant à fléchir sous le poids des années, c'est à mes seins
qu'elle avait annoncé sa chasteté. Entrée en matière, les présentations sont
faites.
Lui est aussi profond qu'elle est haute.
Autour de sa paire de bretelles, à hauteur de mamelons, il a tendu un élastique.
Comme ça ça tient mieux. Ça dessine un X improbable sur son torse, comme un
super-héros nonagénaire.
Chez eux, ça ne sent ni le thym, ni le propre, ni la lavande. À la rigueur
le verbe d'antan, mais c'est tout ce que je peux leur accorder.
La première fois que j'y étais allée, c'était pour le renouvellement d'ordonnance.
Le Dr Carotte y était allé neuf jours avant, pour la même raison, mais ça n'avait
pas l'air de les avoir marqués tant que ça. Mais regardez ! que je leur disais,
vous voyez bien qu'elle date du 12 novembre, là, l'ordonnance ! On est le 21
!
Elle avait râlé, qu'il lui fallait ses médicaments, puis elle avait dit ok,
qu'elle avait dû oublier, puis elle avait re-râlé parce qu'entre temps elle
avait oublié qu'elle avait oublié.
Les fois suivantes, je n'y étais pas allée.
Parce que je ne pouvais pas y être avant 11 h 30, mais 11 h 30, c'est l'heure
à laquelle ils vont déjeuner à la brasserie d'en bas, tous les midis. Alors
ils avaient remis la visite à plus tard.
Cette fois-là, c'était donc ma deuxième visite.
La même dame voûtée frêle et souriante qui me crie que c'est ouvert depuis
la fenêtre, le même bonhomme derrière le même ventre à la même place derrière
la table, la même odeur, le même sol qui colle aux pieds, les mêmes boîtes de
médicaments alignées sur la table à côté du chéquier et des deux cartes vitales.
Je commence par elle. Je l'examine assise à la table, je fais soulever la robe,
je regarde le dos et les jambes, je prends la tension, j'écoute le coeur et
les poumons, je prends des nouvelles. Ça va, ça va. Comme des p'tits vieux !
dit-elle, tout sourire, à mes seins.
Je regarde l'ordonnance trop longue de tout ce qu'elle s'enfile chaque jour.
Le coeur la tension le cholestérol la thyroïde la constipation (4 médicaments
rien que pour elle, ça doit être de la constipation de concours) le médicament
qui lui fait du bien pour ses jambes le stilnox pour dormir le soir le demi-xanax
du midi.
Entendez-vous au loin les sabots de mon cheval de bataille ? Cataclap
cataclap
Mmm, et le stilnox, vous le prenez tous les soirs ? Ou seulement
de temps en temps ?
Le quoi ?
Le stilnox.
Aaaaaaah ! Le Stilmox ! Ah oui oui tous les soirs je le prends, tous
les soirs, sinon je dors pas. Des fois même j'en prends deux parce que j'arrive
pas à dormir alors je me lève et puis j'en prends un deuxième.
Et vous n'avez pas essayé d'en prendre un demi, comme on avait dit la
fois dernière ?
Ah si ! Ah si ! J'en prends qu'un demi de Stilmox, comme vous avez dit
! Et encore, pas tout le temps ! Non non non j'en prends pas tout le temps !
Bon, et le xanax, vous le prenez ?
Le quoi ?
Le xanax ?
C'est quoi ça ?
Mmm c'est un peu comme le stilnox, c'est pour calmer, c'est celui-là,
c'est marqué que vous en prenez la moitié d'un le midi...
Ah, bin oui jle prends, si c'est marqué c'est que je le prends.
...
...
Je décide de la jouer sournoise. Méthode Knock à contre-emploi :
D'accord d'accord, très bien. Mmm dites-moi, ça vous arrive parfois
d'avoir un peu la tête qui tourne, le matin ?
Ah non, ah non, jamais !
D'accord, tant mieux. Et par moments, est-ce que vous sentez que vos
jambes sont un peu faibles, est-ce que vous vous sentez parfois un peu fatiguée
?
Ah bah ça, oui, mais pourquoi vous me demandez ça ?
Non non, pour rien, c'est juste que parfois, quand on prend du stilnox
et du xanax en même temps, on peut se sentir un peu fatigué... Même des fois,
il y a des gens qui perdent l'équilibre et qui tombent...
Ah vous croyez ? Mais, peut-être que je peux ne pas le prendre, le xanax
?
Oui, peut-être, on peut essayer...
Je savoure ma victoire.
Bon, écoutez, on fait comme vous avez dit alors : vous ne prenez
plus le xanax le midi, comme ça vous ne risquez pas de vous casser la figure,
et puis le stilnox de temps en temps vous essaierez d'en prendre juste un demi,
pour voir.
D'accord ! D'accord, je prends plus le xanax et je prends un demi-Stilmox
le soir !
On déroule la suite de l'ordonnance. On essaie de voir ensemble ce qu'il lui
faut dans la liste, mais c'est compliqué. Elle me dit que le levothyrox, c'est
plus la peine de lui mettre parce qu'elle en a encore un peu. Mais elle sait
plus si c'est des 50 ou des 100, qu'elle a encore. Et puis le movicol elle croit
aussi qu'elle en a encore mais elle est pas trop sûre. Alors, elle m'invite
à la suivre pour faire l'état des lieux des stocks. Elle m'entraîne à sa suite,
me fait rentrer dans les toilettes.
C'est pas des toilettes, c'est l'arrière-boutique d'une mercerie de contrebande
par temps de guerre.
Derrière les toilettes, un mur complet de boîtes de médicaments.
12 kilos de Movicol, 156 cm3 de Levothyrox de tous les dosages,
15 livres de Lasilix, 3 boîtes de Stilnox : du sol au plafond, des médicaments
à perte de vue.
Une fraction de seconde, j'ai l'image de la dame, inconsciente sur ses toilettes,
la culotte aux chevilles, ensevelie sous les boîtes de médicaments et les débris
de l'étagère, le coin d'une boîte d'Amlor fichée dans la boîte crânienne.
Bon...
C'est ce que j'ai trouvé à dire au bout de 45 secondes de silence ébahi.
Bon. Bin écoutez Madame, la prochaine fois que je viendrai, on prendra
le temps de faire un peu le tri, d'accord ? Vous avez trop de médicaments qui
s'entassent, ça va être périmé, ça sert à rien de continuer à les prendre à la
pharmacie avec tout ce que vous avez... Pour cette fois-ci, le movicol vous en
avez assez, hein, je vous le remets pas.
D'accord, d'accord !
Et puis le lansoyl, vous en avez assez aussi.
Ah non ! Remettez m'en une boîte ! Ou deux !
Non non, regardez : une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept boîtes.
Vous en avez déjà trop pour le prochain mois, largement, je vous le remets pas.
Bon, d'accord...
Et le Stilnox, vous en avez assez aussi.
Ah non ! Non le Stilmox vous me le remettez ! Au moins quatre boîtes
! J'ai besoin de quatre boîtes !
Non non non. Il y a 14 comprimés dans une boîte, vous avez 3 boîtes,
même si vous prenez un comprimé le soir vous avez largement assez avec ça.
Mais non ! Des fois j'en prends deux le soir, si je dors pas, et même
des fois j'en prends trois, alors j'ai pas assez ! Il faut que vous me remettiez
quatre boîtes !
Elle se jette sur une boîte de Stilnox, la saisit à pleine main et la cache
derrière son dos.
Vous l'avez pas vue ! Vous l'avez pas vue ! Menteuse ! Menteuse !
Méchante ! Vous l'avez pas vue, j'aurais pas dû vous amener ici !
Madame Bainso, si vous n'avez pas assez de trois boîtes de Stilnox,
c'est que vous en prenez trop. Deux tous les soirs, c'est déjà beaucoup, beaucoup
trop. Si je vous en re-prescris et que demain matin vous vous cassez la figure,
je me sentirai responsable.
Mais j'en prends pas deux ! J'en prends un demi ! Et encore pas tout
le temps ! Et lui il en prend aussi ! Pour nous deux, il faut que vous me remettiez
au moins deux boîtes !
La négociation continue sur le chemin du retour vers la salle à manger.
Je suis désolée mais je ne le ferai pas. Vous avez assez avec ce
que vous avez ici.
Bon, bon... Mais vous êtes méchante, lâche-t-elle en se rasseyant à
sa place.
Je coupe court, je m'assois, je rédige mon ordonnance dans un silence voulu,
et je me tourne lâchement vers lui l'air de rien. Je fais semblant de ne pas
la voir relire suspicieusement mon ordonnance à l'autre bout de la table.
Je l'examine assis à la table, je fais écarter les bretelles, je regarde le
dos et les jambes, je prends la tension, j'écoute le coeur et les poumons, je
prends des nouvelles. Ça va, ça va, je ne tousse plus !
Je lui demande son ancienne ordonnance, il soulève la toile cirée. Entre le
bois et le plastique, de vieux papiers, des enveloppes, et une demi-fortune
en liquide, de liasses soigneusement alignées comme dans une boîte de Monopoly.
Pendant que je suis penchée sur ses poumons, j'entends glapir du bout de la
table :
Mais ! Mais elle m'a rien mis du tout ! Elle m'a même pas mis le Movicol
et le Stilmox !
Jaddo
NDLR. Vous pouvez retrouver Jaddo vous comprendrez alors
ce pseudonyme sur son blog, où elle décrit avec pertinence et impertinence
ses découvertes de jeune médecin, après celles de l'étudiante qu'elle a été.
Et dialoguer avec elle « en direct » si ses textes vous inspirent...
http://www.jaddo.fr
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