ARTICLE
Anita ou quand le ver est dans le fruit
Il aura fallu sept ans pour qu'Anita, qui m'avait consultée en tant que médecin
généraliste, trouve une vraie solution à son problème et puisse se considérer
guérie. Lorsque je fis la connaissance d'Anita, elle avait trente-cinq ans. Voici
son histoire.
Très déprimée en raison du décès accidentel de sa mère survenu un an auparavant,
j'avais dû lui prescrire un traitement antidépresseur car elle ne parvenait pas
à remonter la pente. En complément au traitement médicamenteux, je lui proposais
des entretiens de soutien réguliers.
La santé physique d'Anita n'était pas bonne non plus car, depuis de nombreuses
années, elle alternait infections urinaires et vaginites chroniques. Régulièrement,
elle se plaignait de dysurie alors que les prélèvements bactériologiques s'avéraient
souvent stériles. Lorsque les spasmolytiques ne suffisaient pas à amender les
douleurs, je ne voyais pas d'autre alternative que les antibiotiques. Cela heurtait
ma rigueur scientifique, mais bizarrement, cette démarche amenait un répit de
quelques semaines (effet placebo ?). Rapidement la symptomatologie se déplaçait
sur l'appareil génital. Bien sûr, il y avait les vaginites mycosiques post-antibiothérapies,
mais cette symptomatologie vaginale pouvait aussi fréquemment se développer
sans traitement bactériologique préalable. Concomitamment, Anita souffrait de
constipation chronique et avait tendance à abuser des laxatifs.
Dans son anamnèse, ma patiente disait avoir souffert très tôt de douleurs abdominales.
Ses parents avaient fait le tour des pédiatres et autres spécialistes, sans
jamais en trouver la cause, ni de traitement efficace à ses maux. Anita échappa
de justesse à une appendicectomie.
Durant de nombreux mois, je lui prescrivais donc des médicaments, au gré des
déplacements des symptômes, passant des laxatifs aux antimycosiques, associant
antibiotiques et antidépresseurs, etc. En dépit de nos bonnes volontés conjuguées,
rien ne s'améliorait.
Néanmoins, ma patiente s'ouvrait petit à petit à des discussions plus personnelles.
Sa patronne devenait de plus en plus exigeante et humiliante et les conditions
de travail d'Anita se détérioraient. Comme elle souffrait d'importantes épigastralgies,
il fallut lui prescrire des inhibiteurs de la pompe à protons. Je constatais,
hélas, que nous entrions dans une escalade médicamenteuse que je n'arrivais
plus à gérer. Bientôt, Anita fut de plus en plus terrifiée à l'idée d'aller
travailler. Je dus me résoudre à lui prescrire un arrêt de travail de plusieurs
semaines et, devant le peu d'amélioration, il fut nécessaire de l'hospitaliser
dans une clinique de repos. Prise en otage entre les symptomatologies physiques
et psychiques, Anita ne voyait plus d'issue.
Toutefois, comme une bonne relation de confiance s'était développée entre elle
et moi, Anita put enfin parler des dyspareunies qui lui gâchaient sa vie sexuelle
depuis de nombreuses années. Elle redoutait chaque soir, car elle n'osait pas
se dérober à son partenaire qui était de caractère assez dominant et impatient.
Celui-ci pouvait parfois entrer dans des crises de violence. La relation de
couple se détériorait de plus en plus et Anita ne pouvait espérer aucun soutien
de la part de son compagnon face à ses problèmes de santé ou professionnels.
Puis, vint le moment de la rupture. Ce fut très difficile, car son compagnon
ne l'accepta absolument pas. Il l'aimait, donc Anita devait rester ! Après beaucoup
de temps et de difficultés, cette séparation fut définitive. L'ancien ami commença
alors à exercer sur Anita un véritable harcèlement, lui téléphonant cinquante
fois par jour, la suivant sur son trajet jusqu'à son travail, l'attendant devant
sa porte, lui glissant des messages dans sa boîte aux lettres, etc. À chaque
fois que son téléphone portable s'enclenchait, Anita ressentait la sonnerie
comme un coup de poignard.
À maintes reprises, Anita se plaignit d'un épuisement nerveux et de troubles
anxieux entraînés par cette persécution interminable. Je lui proposais diverses
stratégies, par exemple, de changer son numéro de téléphone, de porter plainte,
de déménager, etc. À chaque fois qu'Anita revenait en consultation, elle était
encore plus épuisée et plus anxieuse. Il fallut alors lui prescrire des anxiolytiques
et, plus tard, des somnifères. Mais je voyais bien que, malgré toutes nos discussions
et ses bonnes résolutions, Anita n'adoptait aucune des mesures proposées.
Pourquoi donc toutes les médications symptomatiques et approches comportementales
restaient-elles aussi globalement inefficaces ? J'y réfléchis longuement avant
d'en comprendre la raison fondamentale. Anita se comportait en victime, subissant
ces nombreux abus. Mais si elle se comportait en victime, c'était donc qu'elle
avait été abusée, me dis-je. Je lui posai alors en douceur cette question :
« Je vois que malgré tout ce dont nous avons discuté et toutes les stratégies
que je vous ai proposées, vous ne vous protégez pas. Auriez-vous été abusée
? ».
Elle éclata alors en sanglots intarissables. Il fallut beaucoup de temps et
de patience jusqu'à ce qu'elle puisse enfin dire que, depuis le début de son
traitement, elle se promettait à chaque visite de me révéler son secret et,
qu'à chaque consultation, elle n'en trouvait pas le courage, par honte, et repartait
avec son lourd fardeau. C'est ainsi que j'appris qu'à l'âge de dix ans, un ami
de son père était venu la chercher à la sortie de l'école. La petite fille connaissant
bien cet homme, elle l'avait suivi en toute confiance. Il l'avait emmenée dans
la forêt avoisinante, entraînée derrière un épais buisson et là, il l'avait
violée avec pénétration anale et vaginale.
À son retour à la maison, la petite fille hébétée n'avait rien pu dire à ses
parents. C'est ainsi que commencèrent les maux de ventre quotidiens, doublés
de constipation chronique, suivis à l'âge adulte, par la cohorte des symptomatologies
urinaires, gynécologiques, digestives, psychologiques et comportementales.
Lorsqu'Anita revint en consultation quelques jours plus tard, elle était encore
plus effondrée. À la sortie de mon cabinet, elle était allée se réfugier chez
son père. Son frère, de deux ans plus jeune, était présent en visite chez leur
papa. Anita s'effondra alors devant les deux et « cracha le morceau ». Son frère,
pétrifié, lui répondit : « Ah ! toi aussi ! Je croyais toujours que j'avais
rêvé ! ». Puis, il partit en claquant la porte et ne voulut plus jamais aborder
le sujet. Anita, écrasée par un sentiment de culpabilité épouvantable, comprit
alors qu'en raison de son silence, son petit frère avait subi la même agression.
Ce fut ma première confrontation avec l'horreur des abus sexuels. J'étais en
plein dans le sujet, mais je ne savais que faire et comment aider ma patiente.
J'entrepris alors de me documenter, de chercher des méthodes efficaces de traitement,
car compatir était totalement insuffisant.
Heureusement, cette histoire se termine bien. Après trois ans de traitement
intense et spécifique, basé notamment sur de la thérapie émotionnelle ainsi
qu'une approche comportementale, la patiente put arrêter progressivement les
médicaments et recréer une nouvelle relation amoureuse équilibrée. Elle est
actuellement mère d'un petit garçon d'un an et tout se passe bien.
Dans son malheur, elle a eu plus de chance que Madeleine qui, à septante ans,
osa pour la première fois me parler des abus qu'elle avait subis pendant de
nombreuses années par son oncle. Elle n'avait jusque-là jamais osé en parler
à qui que ce soit, même pas à son mari, car elle avait trop honte.
Contrairement à ce que nous pensons généralement, les abus sexuels ne représentent
pas des situations rares
Lorsqu'on entend parler d'abus, on pense immédiatement aux situations sordides
comme celle décrite ci-dessus. Heureusement, ces situations sont plutôt rares.
Mais ne s'agirait-il pas seulement de la partie émergée d'un gigantesque iceberg
méconnu ? Les abus sont multiples et variés. Ils se présentent sous trois formes
: abus sexuels, abus physiques, abus émotionnels. Chacun constitue dans sa catégorie
un dépassement ou un manque de limite, le dépassement étant le fait de l'abuseur
et le manque de limite, la problématique de la victime. Dans cet article, seuls
les abus sexuels seront abordés. Le lecteur intéressé aux deux autres formes d'abus
pourra se référer à l'ouvrage cité en références [1]. L'abus émotionnel sera néanmoins
aussi traité en partie dans la mesure où il accompagne obligatoirement toute forme
d'abus sexuel et parce qu'il entraîne des conséquences à l'origine de troubles
du comportement chez les abusés et les abuseurs.
L'histoire d'Anita et de son frère nous rappelle que non seulement les filles,
mais les garçons aussi, subissent des abus sexuels. Les diverses études faites
sur le sujet [2] mettent en évidence qu'environ 2-3 enfants sur 10 subissent
une fois au moins des abus sexuels. Une étude effectuée en 1996 à Genève sur
plus de mille enfants adolescents [3] montrait que 3 filles et 1 garçon sur
10 avaient déjà subi un abus sexuel, ce qui représente tout de même entre 20-30
% de la population générale.
Il existe une certaine méconnaissance de la situation, relevant d'une fausse
idée, retrouvée autant dans le public que parmi les soignants, « qu'il n'y
aurait d'abus sexuels que lorsqu'il y a pénétration ». Si les situations
de viol avec pénétration sont plutôt rares, il ne faut cependant pas en oublier
l'existence. Mais la majorité des abus sexuels consistent en divers attouchements
qui sont fréquemment banalisés autant par les professionnels de la santé que
par l'entourage, et parfois, par les victimes elles-mêmes. Ces formes d'abus
impliquent un contact cutané entre l'abuseur et sa victime, événement
traumatique qui s'inscrit ainsi dans ce qu'on appelle la « mémoire du corps.
»
Mais il existe aussi des abus sexuels sans contact qui sont plus difficiles
à identifier et qui ne laissent pas de traces (du moins le croyons-nous). Il
s'agit de la pornographie, du visionnement imposé de films X, de l'exhibitionnisme.
Les propos salaces autour du corps de la victime, les regards lubriques ou libidineux
font aussi partie de cette forme d'abus.
Une forme particulière d'abus sexuels sans contact est le fait d'assister en
tant que témoin à des abus sexuels infligés à d'autres. C'est ce qu'on appelle
l'abus par procuration. Cette forme d'abus est particulièrement pernicieuse
car tout le monde pense que seul celui qui a subi l'abus en est victime. L'abus
sexuel par procuration est souvent pire pour le témoin car, en plus de la violence
qu'il enregistre par ses yeux et ses oreilles, il se sent impuissant à aider
autrui et fortement culpabilisé d'avoir été épargné.
Finalement, le fait pour un enfant d'assister aux ébats sexuels des parents
(que ce soit exceptionnel ou très fréquent) représente également un problème
intrusif et extrêmement perturbant, car cela le transporte non seulement dans
l'intimité des parents, ce qui souvent le dégoûte, mais l'amène dans un monde
adulte pour lequel il n'est pas préparé. Il arrive même que l'enfant soit terrorisé
par les cris et grognements des parents, pensant que l'un agresse l'autre.
Yves, trente ans, a un profond dégoût pour tout ce qui touche au sexe. Il
n'a pas de relations sentimentales car il craint les approches sexuelles. Il
se souvient que pendant toute son enfance, il assistait aux relations sexuelles
de ses parents, car ils avaient enlevé toutes les portes de l'appartement pour
que les chats puissent circuler librement. Lorsqu'il allait se coucher le soir,
il avait très peur de ne pas s'endormir avant que ses parents se couchent. Il
se bouchait très fort les oreilles jusqu'à ce que le sommeil l'envahisse. Il
se souvient avec un haut-le-coeur des vacances au camping où leurs ébats se
passaient sous ses yeux, dans le seul habitacle à disposition.
« L'abus adultise l'enfant. Il y a une accélération du temps vécu qui
lui nuit beaucoup. »
Marcel Rufo
|
La grande majorité des abus sexuels surviennent pour la première fois dans
l'enfance et comme le démontre l'histoire d'Anita, fréquemment, dans le cadre
familial ou par l'entourage proche. Ils sont en général le fait d'un plus grand
face à un plus petit et il y a toujours un rapport de force entre l'agresseur
et sa victime. Les personnes le plus souvent incriminées dans ce contexte sont
souvent celles dont personne ne se méfie. Lorsque le loup est dans la bergerie,
ces agressions atteignent l'enfant dans sa base de sécurité et le prive de la
défense de sa famille face à ces actes ignobles.
L'autre situation moins connue est représentée par les violences conjugales
lorsque les abus sexuels sont perpétrés dans le couple, la plupart du temps,
par le mari à l'encontre de sa femme. Ces violences sexuelles imposées sont
souvent précédées ou doublées de maltraitances physiques et d'humiliations [4].
En effet, le désir sexuel de l'homme violent est souvent déclenché par les actes
de violence qu'il commet envers sa partenaire. Ces femmes sont fréquemment obligées
de regarder des revues ou visionner des films pornographiques pour ensuite imiter
les situations. Ces femmes croulent sous la peur et la honte. Et, s'il est déjà
difficile de porter plainte contre les violences physiques, il est encore bien
plus difficile de dévoiler toutes ces maltraitances sexuelles subies. D'ailleurs,
parce que cela se passe à l'intérieur du couple, les femmes elles-mêmes ont
de la difficulté à mettre le mot VIOL sur ces pratiques.
Bien sûr, il ne faut pas oublier de dénoncer les abus sexuels de groupe comme
cela s'observe dans certaines écoles ou lors de soirées où trop d'alcool et
les drogues se consomment. Ces abus sont à l'origine de très graves dégâts psychiques
pour les victimes du fait du nombre simultané d'agresseurs, sans compter les
risques de grossesse et de maladies sexuellement transmissibles dont le sida.
Lorsque les abus sexuels surviennent chez des victimes adultes, il ne s'agit
souvent que de la conséquence de ce qui s'est déjà produit pendant l'enfance
sous formes d'attouchements ou parfois de viol. Comme cela sera expliqué plus
loin, les enfants abusés perdent leurs capacités à sentir le danger ou même,
parfois, se sentent directement attirés par les abuseurs.
L'état de choc, l'effet de surprise et la sidération
Lorsque les abus sexuels surprennent l'enfant dans son innocence, ils produisent
chez lui un véritable séisme. À l'instar d'un appareil prévu pour 110 volts qu'on
brancherait sur une prise à 220, cela déclenche chez l'enfant une véritable implosion.
Comme le dit Suzanne Robert-Ouvray, « Les enfants n'ont pas de désir sexuel
génitalisé face aux adultes » [5]. Comment le pourraient-ils, puisque
leur système hormonal n'est pas encore mature ?
Lors d'un viol, notre système d'alarme, l'amygdale cérébrale, repère instantanément
le danger et déclenche une cascade de réactions physiologiques due au stress
aigu, dont la production massive d'adrénaline et de cortisol via les
glandes surrénales. Ainsi, tout l'organisme est sous tension et prêt pour la
défense ou la fuite (fight or flight). Mais, lorsque la victime est immobilisée
par l'agresseur qui souvent est plus grand et plus fort qu'elle, l'amygdale
surstimulée déclenche chez elle une réaction de panique totale. Pour éviter
ce survoltage, le cerveau va libérer des substances endorphiniques et kétaminergiques
qui sont de puissants analgésiques et anesthésiants, de manière à inhiber temporairement
le fonctionnement de l'amygdale. Le système d'alarme est ainsi mis hors service
et la production d'hormone de stress s'arrête, même si la violence continue.
La victime (anesthésiée) est ainsi coupée de ses émotions et cela se traduit
par un phénomène de dissociation.
Lors des attouchements où la sensation d'urgence et de danger peut être ressentie
comme moins grave, les atteintes sont donc plus sournoises, car l'état de stress
et de panique est souvent moins important. C'est d'ailleurs l'une des raisons
pour lesquelles ces formes d'abus sont banalisées autant par le corps médical,
que par l'entourage ou parfois, par la victime elle-même. Pourtant, on observe
que l'état de sidération et de dissociation se produit tout de même. C'est l'effet
de surprise devant l'anormalité de la situation, doublé d'un intense malaise
dû à la honte et au sentiment de culpabilité, qui produit ce même résultat,
celui qui fige la victime dans l'absence de défense ou de fuite.
Les personnes abusées témoignent fréquemment d'un sentiment d'irréalité doublé
d'une impression d'être spectatrices de l'événement. Quant à l'impact amygdalien
de l'abus, il reste piégé dans cette structure et l'information ne peut pas
être traitée par le reste du cerveau émotionnel et cognitif. La victime vivra
dorénavant dans un état de stress constant, comme si sa vie restait dorénavant
en points de suspension parce que quelque chose n'est pas terminé. Par la suite,
certaines d'entre elles souffriront de flash-back comme s'il s'agissait de multiples
tentatives inconscientes, malheureusement inefficaces, de tenter de résoudre
autrement le vécu traumatique. D'autres adopteront toutes sortes de techniques
d'évitement, dont la perte de la libido en est un exemple. Elles seront rattrapées
par la reviviscence du traumatisme à la moindre situation évoquant une histoire
abusive, que ce soit dans leur propre vie ou celles de l'entourage ou encore
par l'intermédiaire des médias.
| La victime n'est jamais consentante, sinon ce ne serait pas de l'abus. |
Le secret
Les victimes ont toutes en commun le fait de ressentir des sentiments de culpabilité
et de honte tellement importants que la plupart du temps, ces derniers les empêchent
de parler à qui que ce soit. Il y a une inversion de valeur qui induit les victimes
à ressentir la culpabilité et la honte à la place de l'abuseur qui, lui, ne les
ressent pas.
C'est ainsi qu'Anita a porté son secret quotidiennement pendant vingt-cinq
ans et Madeleine pendant soixante ans. Combien de ces victimes (hommes et femmes)
sont morts en emportant leur secret dans leur tombe ? La tragique histoire d'Anita,
avec son déferlement de symptômes psychosomatiques réactionnels, nous permet
de comprendre l'importance fondamentale du secret dans la genèse de la maladie.
La sidération tout d'abord, la peur ensuite, puis le sentiment de culpabilité
et la honte, emmurent les victimes dans une totale solitude face à l'horreur.
À qui parler ? Que dire ? Les croira-t-on ? Les jugera-t-on ?
La situation est bien sûr encore plus difficile si l'abuseur fait partie de
la famille et surtout s'il s'agit de l'un de ses parents.
Lorsque l'enfant est abusé sexuellement, l'abuseur prend des précautions pour
éviter que l'enfant ne parle. Soit il est très gentil, il offre des cadeaux
et il dit, par exemple : « c'est notre petit secret à nous deux ». Soit il utilise
l'intimidation en proférant des menaces de mort. Mais plus perfide encore, il
arrive qu'il menace les autres membres de la famille : « si tu le dis à quelqu'un,
je vais tuer ta mère ou ta petite soeur ». L'enfant croule alors sous le poids
de la responsabilité et de cet inévitable sentiment de culpabilité. Et donc,
il ne dira rien. Mais parfois, les intimidations ne sont même pas nécessaires,
car l'adulte a déjà soumis l'enfant par d'autres abus, les abus émotionnels
et physiques. L'enfant culpabilisé et assujetti prendra alors sur lui de protéger
son abuseur en raison d'une perversion involontaire et inconsciente des liens
d'attachement.
Mais l'enfant abusé n'est pas toujours le seul à devoir garder le secret. Ainsi
en est-il pour tout témoin qui aurait assisté à ces outrages.
« Il est très difficile de trouver des excuses à ceux qui tentent d'associer
leurs enfants à leurs mensonges lorsqu'il s'agit d'actes qui enfreignent la
loi sociale, comme des vols, des viols ou des violences. Dans un tel cas, l'instance
régulatrice des comportements de l'enfant se trouve irrémédiablement coupée
en deux. D'un côté, il y a l'idéal de silence proposé par les parents et, de
l'autre, l'idéal social qui condamne les actes répréhensibles commis par eux
» [6].
Mémoire du corps et somatisation
Les premières manifestations psychosomatiques d'Anita se sont exprimées pendant
de nombreuses années à travers des douleurs abdominales chroniques post-traumatiques.
Par la suite, elle a développé une symptomatologie plus précise, localisée dans
le petit bassin sous forme d'infections urinaires à répétitions, de dysuries à
urines claires, de vaginites à répétitions et vulvite, d'une dyspareunie rebelle
et d'une constipation chronique. C'est ce qu'on appelle le syndrome cloacal
[7]. Chez les patients abusés, la constipation chronique relève souvent de l'anisme,
qui est une contraction réflexe du sphincter anal au moment de l'exonération des
selles. À l'instar du vaginisme, il pourrait être interprété comme une tentative
inconsciente de protection du corps contre ce qui pourrait être ressenti comme
une agression.
Lorsqu'une personne a subi un abus dans la région génitale, elle développera
tôt ou tard des symptômes psychosomatiques dans cette partie du corps. Mais
il y a souvent une période de latence entre l'agression initiale et le début
de la symptomatologie, ce qui fait que ni le médecin consulté, ni la victime,
ne font le lien de cause à effet. Quand les symptômes commencent à se manifester,
on observe qu'ils se déplacent dans les trois systèmes du petit bassin, sans
qu'il soit possible, pour l'instant, d'y donner un autre éclairement que celui
de l'embryologie. On retrouve chez l'embryon de 3-4 semaines une membrane pluripotentielle
qui donnera par la suite naissance au système urinaire, génital et digestif
bas. Lorsque des perturbations somatiques à répétition s'expriment dans ces
trois régions, malgré un traitement efficace et sans qu'aucune cause organique
ne soit trouvée, on donne à cette symptomatologie psychosomatique le nom de
syndrome cloacal. C'est comme si le corps avait gardé en mémoire l'origine embryologique
de ses divers tissus, par la suite, différenciés.
Il faut apprendre à mettre des mots sur le silence, car le corps souffrant
ne peut que chuchoter.
Ghislain Devroede
|
Bien sûr, tous les symptômes urinaires, génitaux et digestifs bas ne sont
pas d'ordre psychosomatique, ni secondaires à des abus sexuels. Ils peuvent
être d'origine infectieuse, génétique, congénitale, toxique, environnementale,
accidentelle et il est donc toujours indispensable de procéder à une démarche
diagnostique rigoureuse. Mais, devant une symptomatologie récidivante inexpliquée,
il convient quand même de se poser la question d'un éventuel syndrome cloacal,
car 20-30 % d'enfants sexuellement abusés, cela représente beaucoup de monde.
Conséquences psychiques
Les violences sexuelles n'ont rien à voir avec la sexualité, ni avec le désir
sexuel. Elles relèvent du besoin pervers de soumettre et de détruire l'autre.
La personne qui subit un abus sexuel devient obligatoirement une victime si elle
n'a pas pu se faire aider par un thérapeute compétent et obtenir des soins nécessaires
au moment de l'agression. Autant dire que ce n'est quasiment jamais le cas, ce
qui nous laisse imaginer l'étendue des dégâts.
Les abus sexuels déclenchent d'importantes perturbations émotionnelles qui
sont à l'origine du développement des troubles psychiques aspécifiques
comme les états anxio-dépressifs et leur cohorte de symptômes phobiques, obsessionnels,
dissociatifs ainsi que des troubles du sommeil et de l'appétit. Quant à la baisse
de la libido qui est très fréquente dans les dépressions, elle est aussi un
symptôme très souvent présent chez les patients aux antécédents d'abus sexuels.
Mais on retrouvera également chez bon nombre de ces victimes des troubles psychiques
spécifiques, à savoir des anesthésies cutanées des zones génitales ou
des seins, des excitations sexuelles inappropriées ou des pulsions sexuelles
excessives.
Les troubles du comportement
Les victimes d'abus sexuels vont développer des troubles du comportement secondaires
aux agressions subies et ainsi se diviser, à leur insu, en deux groupes de population
: une minorité prendront le chemin des abuseurs alors que les autres entreront
dans une carrière de victimes par le processus de la revictimisation. Bien que
chacun de ces enfants blessés porte en lui une partie abuseur et une partie victime
dans des proportions différentes, on observe dans les deux cas de figure que les
abus peuvent être dirigés contre autrui ou contre soi-même. C'est
notamment l'abus contre soi qui détermine les uns et les autres à entrer dans
le cercle infernal des abus de substances, voire à envisager le suicide [1].
Les abus dirigés contre autrui
Une minorité des personnes abusées dans l'enfance réagiront sur un mode agressif
et développeront un comportement d'abuseurs en reproduisant sur d'autres ce qu'ils
ont subi selon le principe d'abus subis, abus agis. En effet, un des principaux
outils d'apprentissage de l'enfant est l'imitation. Mais ces abus dirigés contre
autrui sont aussi les conséquences, chez ces enfants abusés, de nombreux blocages
émotionnels et d'endurcissements face à la douleur. Alors qu'ils n'avaient pas
trouvé de main secourable pour les défendre, ils ont progressivement formé autour
de leur personne une épaisse carapace pour se protéger. C'est ainsi qu'ils deviennent
les auteurs d'une triste liste d'actions destructrices comme le sont les attouchements,
l'exhibitionnisme, la pédophilie, les viols, l'inceste, les fellations forcées,
les sodomies, le sado-masochisme, le proxénétisme, etc.
Les abus dirigés contre soi et la revictimisation
Ils représentent les principaux troubles du comportement des victimes qui s'expriment
de deux manières : soit en induisant ces personnes à devenir leur propre abuseur
ou en les empêchant de se protéger des situations et des personnes qui leur
sont néfastes. Plus inquiétant encore : les victimes sont souvent attirées par
les abuseurs comme le métal par un aimant et, inconsciemment, recherchent même
leur compagnie. C'est comme si elles souffraient d'un conflit de loyauté face
à leurs premiers abuseurs et avaient signé avec eux un pacte de soumission à
vie.
Sur le plan sexuel, chez certaines victimes, on observe parfois
des comportements étranges où, à la suite d'abus sexuels, les victimes galvaudent
leur corps en pratiquant le libertinage, couchant avec n'importe qui et n'importe
où, se mettant régulièrement en situation de danger. Elles traitent leur corps
avec le même irrespect que celui dont a usé leur abuseur. Il s'agit d'un comportement
d'imitation. C'est probablement ce même irrespect qui amène un certain nombre
d'entre elles à pratiquer le sado-masochisme et d'autres à se prostituer. D'ailleurs,
nous avons tellement appris à banaliser la pratique de cette « activité professionnelle
», que nous en avons oublié le côté sordide.
Que se passe-t-il lorsque nous faisons comme si la prostitution était
un métier pareil à n'importe quel autre ?
Alice Miller
|
Rarement, on se trouvera face au syndrome de Münschausen, compulsion de répétitions,
qui consiste à se faire opérer de multiples fois malgré l'absence de causes
organiques, comme si toute pénétration abusive du corps par l'autre pouvait
se transformer en abus symbolique. Une femme violée par son père, avec pénétration
vaginale complète, subira en moyenne huit interventions chirurgicales [6]. Toutes
les victimes se sentent salies et certaines vont devenir prisonnières de lavages
compulsifs infernaux pendant que d'autres adopteront des techniques d'évitement.
Sur le plan général, le mobbing exercé par la patronne d'Anita
et le harcèlement exercé journellement par son ex-ami ont-ils un rapport direct
avec les abus qu'elle a subi en étant petite ? La réponse est affirmative et
s'explique par le processus de revictimisation. En effet, chez toute
victime d'abus sexuels, physiques ou émotionnels, il se produit des lésions
psychiques persistantes qui la privent dorénavant de sa capacité à repérer les
dangers et les comportements à risques. Les victimes sont particulièrement vulnérables
face aux abuseurs dont elles ne parviennent pas à identifier les premiers dépassements
de limite. Ce comportement de revictimisation est associé à une autre constante
comportementale qui consiste à se soumettre immédiatement à plus fort que soi
et à subir ainsi moult injustices et humiliations, sans exprimer aucune protestation,
en faisant le poing dans sa poche. Ces personnes pensent qu'il faut prendre
patience, que l'autre va comprendre, qu'il va changer, etc. Elles perdent ainsi
beaucoup de temps et d'énergie et, de jour en jour, toute leur confiance en
elles-mêmes. En conséquence, dans leurs relations avec les autres, elles se
retrouvent régulièrement dans des rapports de force où elles sont toujours perdantes.
Et lorsque les situations ne sont plus supportables et qu'elles quittent leurs
emplois ou s'extraient de leurs relations pathologiques, elles se retrouvent
quelques semaines ou mois plus tard, dans d'autres lieux, avec d'autres acteurs,
toujours dans les mêmes scénarios de vie qui se rejouent encore et encore. En
raison de l'accumulation des somatisations, des troubles psychiques et comportementaux
dont le recours fréquent aux abus de substances, il n'est pas rare que le parcours
se termine par une tentative de suicide parfois fatale.
Détecter et soigner
Ces dernières décennies, de nombreuses associations ont vu le jour pour informer
la population sur les diverses formes de violences exercées par les plus forts
sur les plus fragiles d'entre nous, et pour leur proposer de l'aide. Malgré cela,
beaucoup de victimes continuent à garder le secret, à subir encore et toujours
des violences et, finalement, à en tomber malades.
En tant que médecins, nous avons un rôle fondamental à jouer dans la détection,
car chacune de ces victimes nous consultera un jour ou l'autre pour des troubles
psychosomatiques. Mais, dans la majorité des cas, ces patients ne nous parleront
jamais spontanément des abus subis, soit parce qu'ils ne feront pas le lien
entre leurs symptômes actuels et les causes abusives, soit parce que pour eux
les événements traumatisants sont indicibles.
Après avoir exclu des maladies organiques et posé un diagnostic de maladie
psychosomatique, il faudra que nous prenions l'habitude de décoder les messages
transmis par ces symptômes et que nous aidions nos patients à faire le lien
de causes à effets. Par conséquent, il est nécessaire que les causes abusives
des maladies soient intégrées dans nos diagnostics différentiels.
Sortir du silence et de l'isolement, mettre des mots sur des maux, est la première
démarche thérapeutique fondamentale pour aider nos patients à quitter leur passivité
invalidante et devenir les vrais acteurs de leur vie présente et future.
Le deuxième volet du traitement consistera, pour nous médecins, à apprendre
des techniques de traitement permettant de déprogrammer ces traumatismes grâce
à des approches psychosomatiques, afin de pouvoir libérer la « mémoire du corps
». En effet, fréquemment la psychothérapie seule ne suffit pas car, pour obtenir
une guérison, les empreintes psychosomatiques nécessitent l'utilisation de formes
de thérapies également psycho-corporelles.
Finalement, « last but not least », il sera nécessaire d'utiliser des approches
comportementales pour enseigner aux victimes à s'affirmer et oser dire non,
afin qu'elles puissent sortir du cercle vicieux de la soumission. C'est tout
un travail de part et d'autre, mais combien prometteur !
Conflits d'intérêts : aucun
Références
- Gauthier C, Sommes-nous tous des abusés ? Chêne-Bourg: Georg; 2008.
- Gauthier C. Pourquoi l'ampleur des abus est-elle sous-estimée et les patients
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- Halperin D, Bouvier P, Jaffé PD, Mounoud RL, Pawlack C, Laederrach J, et
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of a cross sectional survey. BMJ. 1996;312:1326-9.
- Welzer-Lang D. Les hommes violents. Paris: Payot Rivages; 2000.
- Robert-Ouvray SB. Enfant abusé, enfant médusé. Paris: Desclée de Brouwer;
2001.
- Devroede G. Ce que les maux de ventre disent de notre passé. Paris: Payot
Rivages; 2003.
- Tisseron S. Secrets, mode d'emploi. Paris: Marabout; 1996.
En résumé : Abus sexuels |
La santé est influencée par les facteurs génétiques et environnementaux.
20 à 30 % de la population subit une fois au moins un abus sexuel.
La mémoire du corps s'exprime par le syndrome cloacal. L'anisme est
une contraction réflexe du sphincter anal.
L'état de choc induit la sidération et la dissociation. Les perturbations
émotionnelles engendrent des maladies psychosomatiques. Les abus sont
à l'origine de troubles du comportement réactionnels, qui peuvent être
dirigés contre soi ou contre autrui (les abus de substances représentent
un abus dirigé contre soi).
Le processus de revictimisation appartient à la victime.
La victime ne sait pas s'affirmer et dire non.
Les médecins ont un rôle de détection.
Les abus devraient être intégrés dans le diagnostic différentiel.
Sortir du silence, c'est mettre des mots sur des maux |
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