ARTICLE
Âmes aguerries et vomisseurs de bons sentiments s'abstenir, je vais faire un post
à l'eau de rose et l'assumer.
Ça va dégouliner de guimauve et de barbes à papa. À ceux qui supporteraient
mal les barbes à papa à lire, j'ai d'autres suggestions d'utilisation moins
romantiques mais passablement rigolotes pour donner le change.
Mais j'en ai un peu marre de vous raconter mes foirades et mes échecs.
Bien sûr, c'est plus facile de parler de mes doutes. C'est plus culotté, c'est
plus blockbuster, c'est plus sensationnaliste.
Alors que mes fiertés, mes petits bonbons glanés à droite à gauche, c'est moins
spectaculaire. Parce que c'est plus démago, déjà, et parce que c'est plus discret.
Je ne contiens pas des hémorragies en clampant des aortes à mains nues avec
les dents, alors ça en jette moins qu'un bon gros aveu de mauvaiseté.
Mais quand même, ça compte.
Avant-hier, j'ai reçu Emma, 18 mois, toutes ses dents et surtout tous ses pieds,
qu'elle me balançait gaiement à la figure dès que j'étais dans le périmètre
le permettant. La mère s'excusait : « C'est tout le temps comme ça, depuis sa
bronchiolite, même le Docteur Cerise n'arrive plus à l'approcher ».
Une furie. Je ne suis pas mauvaise pour amadouer les gamins, mais celle-là
était tellement enragée que Chucky à côté c'était Princesse Sarah.
Il était 15 heures et j'avais une seule personne dans ma salle d'attente. J'ai
remonté mes manches et j'y suis allée.
À 15 h 40, elle penchait la tête vers la gauche pour me laisser voir son tympan
droit dans un calme baudelairien.
À 15 h 42, elle mettait elle-même le bâton dans la bouche la plus grande ouverte
du monde.
Il y a deux semaines, j'ai revu ma mauvaise patiente de 19 heures.
Parce que la fois dernière, quand même, à la fin de ma consultation j'avais
eu le temps de me dire dans ma tête tout ce que je vous ai dit dans mon post
plus tard. Je lui avais dit que j'étais désolée, mais qu'elle méritait que je
prenne plus de temps avec elle parce que son cas était compliqué et qu'il fallait
qu'elle prenne rendez-vous et qu'elle ne pouvait pas débarquer comme ça à 19h
si on voulait faire du bon travail. Elle m'avait fixé de ses yeux hagards et
elle avait bavouillé un vague mot.
Et contre toute attente, elle a pris rendez-vous le vendredi suivant.
Contre toute attente encore, elle est arrivée presque à l'heure. Sept minutes
de retard, mais comme j'avais bloqué 2 rendez-vous pour avoir le temps, ça n'a
pas été trop pénalisant.
Je lui ai dit « Merci d'avoir pris rendez-vous ».
Elle a dit « C'est moi qui vous remercie ».
Et on a fait du bon travail.
Je pense qu'elle a un cancer et que son fils lui cogne toujours dessus, mais
cette fois on a avancé.
Avant-hier, j'ai reçu la mère de M. Paty, que je n'avais plus revu depuis plusieurs
mois.
M. Paty était venu dans le cabinet du Docteur Cerise parce qu'il n'en pouvait
plus d'avoir mal au ventre depuis des années. Il m'avait raconté son désespoir
grandissant devant les examens toujours normaux, les médecins de plus en plus
indifférents et sa révolte contre tous ceux qui lui répétaient qu'il n'avait
rien et tous les médicaments qui ne marchaient pas. Le dernier médecin, aux
urgences, lui avait collé du Xanax qu'il n'arrivait plus à arrêter.
J'avais décidé que lui, ce serait mon premier colopathe à moi. Ça s'y prêtait
pour la première fois de mes remplacements : un nouveau patient, une première
prise de contact. Pas un à-moitié déjà suivi par un autre qui me voyait parce
que cette fois il n'avait pas pu faire autrement que venir un vendredi. Un vrai
patient à moi que je pouvais m'approprier et avec qui je pouvais commencer un
partenariat.
Je l'avais revu souvent au début, parce que je le faisais revenir. Une ou deux
fois par mois. On a causé. On a causé plein. Au troisième rendez-vous, il avait
accepté l'idée qu'on ne ferait pas plus d'examens complémentaires. Au quatrième,
il avait un peu moins mal au ventre et il avait réussi à diminuer le Xanax.
Au cinquième, il avait encore un peu moins mal au ventre, mais le Xanax ne diminuait
plus. Au sixième, statu quo.
Et puis il n'était plus venu.
Je m'étais dit ce que je me suis souvent dit : « Tu es trop enthousiaste, tu
t'impliques trop. Alors quand ça commence à foirer, les gens ne viennent plus
parce qu'ils ne veulent pas te décevoir. Ils ont échoué à guérir et ils ne veulent
pas t'imposer ça. À trop en faire tu as perdu le lien ».
Je m'étais dit qu'il avait rechuté et qu'il était parti tenter sa chance ailleurs,
avec un médecin moins culpabilisant de bonne volonté.
Et avant-hier, donc, j'ai vu la mère de M. Paty, qui m'amenait sa fille. À
M. Paty. La petite-fille de la mère, donc. Bref.
Je n'ai pas fait le lien, et j'ai fait la consultation de la gamine.
Sur le pas de la porte, en me serrant la main, Mme Paty a marqué un arrêt.
« Vous avez fait beaucoup de bien à mon fils », elle a dit.
Elle a dit : « Il attendait ça depuis longtemps ».
En fait, M. Paty ne venait plus parce qu'il est guéri. Il a arrêté le Xanax
et quand il a mal au ventre, il se concentre pour que ça passe et ça passe.
Des fois, il prend quand même un Carbosymag, mais pas souvent.
Et putain, j'ai fait ça avec ma bouche et les mots qui en sont sortis. Sans
médicaments, sans examens, sans spécialiste. Ma bouche et mes oreilles.
Ça ne m'était pas venu à l'esprit que peut-être il ne venait plus parce que
tout allait bien.
Jaddo
NDLR. Vous pouvez retrouver Jaddo vous comprendrez alors
ce pseudonyme sur son blog, où elle décrit avec pertinence et impertinence
ses découvertes de jeune médecin, après celles de l'étudiante qu'elle a été.
Et dialoguer avec elle « en direct » si ses textes vous inspirent...
http://www.jaddo.fr
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