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Nougat et tartinettes...


Médecine. Volume 5, Numéro 10, Décembre 2009, Hippocrate en campagne

DOI : 10.1684/MED.2009.0498


Auteur(s) : Jaddo, .

Mots-clés : relation médecin patient

ARTICLE

Âmes aguerries et vomisseurs de bons sentiments s'abstenir, je vais faire un post à l'eau de rose et l'assumer.

Ça va dégouliner de guimauve et de barbes à papa. À ceux qui supporteraient mal les barbes à papa à lire, j'ai d'autres suggestions d'utilisation moins romantiques mais passablement rigolotes pour donner le change.

Mais j'en ai un peu marre de vous raconter mes foirades et mes échecs.

Bien sûr, c'est plus facile de parler de mes doutes. C'est plus culotté, c'est plus blockbuster, c'est plus sensationnaliste.

Alors que mes fiertés, mes petits bonbons glanés à droite à gauche, c'est moins spectaculaire. Parce que c'est plus démago, déjà, et parce que c'est plus discret. Je ne contiens pas des hémorragies en clampant des aortes à mains nues avec les dents, alors ça en jette moins qu'un bon gros aveu de mauvaiseté.

Mais quand même, ça compte.

Avant-hier, j'ai reçu Emma, 18 mois, toutes ses dents et surtout tous ses pieds, qu'elle me balançait gaiement à la figure dès que j'étais dans le périmètre le permettant. La mère s'excusait : « C'est tout le temps comme ça, depuis sa bronchiolite, même le Docteur Cerise n'arrive plus à l'approcher ».

Une furie. Je ne suis pas mauvaise pour amadouer les gamins, mais celle-là était tellement enragée que Chucky à côté c'était Princesse Sarah.

Il était 15 heures et j'avais une seule personne dans ma salle d'attente. J'ai remonté mes manches et j'y suis allée.

À 15 h 40, elle penchait la tête vers la gauche pour me laisser voir son tympan droit dans un calme baudelairien.

À 15 h 42, elle mettait elle-même le bâton dans la bouche la plus grande ouverte du monde.

Il y a deux semaines, j'ai revu ma mauvaise patiente de 19 heures.

Parce que la fois dernière, quand même, à la fin de ma consultation j'avais eu le temps de me dire dans ma tête tout ce que je vous ai dit dans mon post plus tard. Je lui avais dit que j'étais désolée, mais qu'elle méritait que je prenne plus de temps avec elle parce que son cas était compliqué et qu'il fallait qu'elle prenne rendez-vous et qu'elle ne pouvait pas débarquer comme ça à 19h si on voulait faire du bon travail. Elle m'avait fixé de ses yeux hagards et elle avait bavouillé un vague mot.

Et contre toute attente, elle a pris rendez-vous le vendredi suivant.

Contre toute attente encore, elle est arrivée presque à l'heure. Sept minutes de retard, mais comme j'avais bloqué 2 rendez-vous pour avoir le temps, ça n'a pas été trop pénalisant.

Je lui ai dit « Merci d'avoir pris rendez-vous ».

Elle a dit « C'est moi qui vous remercie ».

Et on a fait du bon travail.

Je pense qu'elle a un cancer et que son fils lui cogne toujours dessus, mais cette fois on a avancé.

Avant-hier, j'ai reçu la mère de M. Paty, que je n'avais plus revu depuis plusieurs mois.

M. Paty était venu dans le cabinet du Docteur Cerise parce qu'il n'en pouvait plus d'avoir mal au ventre depuis des années. Il m'avait raconté son désespoir grandissant devant les examens toujours normaux, les médecins de plus en plus indifférents et sa révolte contre tous ceux qui lui répétaient qu'il n'avait rien et tous les médicaments qui ne marchaient pas. Le dernier médecin, aux urgences, lui avait collé du Xanax qu'il n'arrivait plus à arrêter.

J'avais décidé que lui, ce serait mon premier colopathe à moi. Ça s'y prêtait pour la première fois de mes remplacements : un nouveau patient, une première prise de contact. Pas un à-moitié déjà suivi par un autre qui me voyait parce que cette fois il n'avait pas pu faire autrement que venir un vendredi. Un vrai patient à moi que je pouvais m'approprier et avec qui je pouvais commencer un partenariat.

Je l'avais revu souvent au début, parce que je le faisais revenir. Une ou deux fois par mois. On a causé. On a causé plein. Au troisième rendez-vous, il avait accepté l'idée qu'on ne ferait pas plus d'examens complémentaires. Au quatrième, il avait un peu moins mal au ventre et il avait réussi à diminuer le Xanax. Au cinquième, il avait encore un peu moins mal au ventre, mais le Xanax ne diminuait plus. Au sixième, statu quo.

Et puis il n'était plus venu.

Je m'étais dit ce que je me suis souvent dit : « Tu es trop enthousiaste, tu t'impliques trop. Alors quand ça commence à foirer, les gens ne viennent plus parce qu'ils ne veulent pas te décevoir. Ils ont échoué à guérir et ils ne veulent pas t'imposer ça. À trop en faire tu as perdu le lien ».

Je m'étais dit qu'il avait rechuté et qu'il était parti tenter sa chance ailleurs, avec un médecin moins culpabilisant de bonne volonté.

Et avant-hier, donc, j'ai vu la mère de M. Paty, qui m'amenait sa fille. À M. Paty. La petite-fille de la mère, donc. Bref.

Je n'ai pas fait le lien, et j'ai fait la consultation de la gamine.

Sur le pas de la porte, en me serrant la main, Mme Paty a marqué un arrêt.

« Vous avez fait beaucoup de bien à mon fils », elle a dit.

Elle a dit : « Il attendait ça depuis longtemps ».

En fait, M. Paty ne venait plus parce qu'il est guéri. Il a arrêté le Xanax et quand il a mal au ventre, il se concentre pour que ça passe et ça passe. Des fois, il prend quand même un Carbosymag, mais pas souvent.

Et putain, j'ai fait ça avec ma bouche et les mots qui en sont sortis. Sans médicaments, sans examens, sans spécialiste. Ma bouche et mes oreilles.

Ça ne m'était pas venu à l'esprit que peut-être il ne venait plus parce que tout allait bien.

Jaddo

NDLR. Vous pouvez retrouver Jaddo ­ vous comprendrez alors ce pseudonyme ­ sur son blog, où elle décrit avec pertinence et impertinence ses découvertes de jeune médecin, après celles de l'étudiante qu'elle a été. Et dialoguer avec elle « en direct » si ses textes vous inspirent...
http://www.jaddo.fr


 

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