ARTICLE
Depuis une dizaine d'années, en complément de l'enseignement obligatoire de cancérologie,
centré sur les aspects organiques, biologiques et techniques et donné en DCEM
2, nous assurons un enseignement optionnel de cancérologie pratique, ou psychosociale,
dont l'essentiel est présenté dans un petit livre pratique [1]. Cet enseignement
rencontre les faveurs d'une majorité d'étudiants : en 2003, plus de 200 s'y sont
inscrits, soit plus de la moitié des étudiants de DCEM 4 des trois UFR de notre
université auxquels il est proposé. Cette affluence a conduit les responsables
pédagogiques à limiter les inscriptions à 100, pour éviter de trop dépouiller
les autres enseignements optionnels moins fréquentés.
Nous rattachons ce « succès » au contenu d'un enseignement qui envisage les
malades plus que les maladies (« les malades face aux cancers »), à partir de
témoignages recueillis dans notre pratique ou publiés et des résultats d'enquêtes
grand public ou professionnelles. Alors que cela correspond aux souhaits exprimés
anonymement par les étudiants au début des cours, ce type d'approche n'est guère
proposé ailleurs. Nous ne nous limitons pas aux malades cancéreux, indiquant
à l'occasion que les données présentées se retrouvent avec d'autres maladies
graves.
Nous évaluons périodiquement les résultats de cet enseignement [2] comme nous
l'avons déjà présenté [3]. Cette fois nous analysons une question correspondant
aux qualités souhaitables pour « un bon médecin », après l'avoir présentée de
façon nouvelle, court-circuitant ainsi des polycopiés que se transmettent des
étudiants d'une année à l'autre.
Méthodes
Inspirée par un chapitre du Pavillon des cancéreux d'Alexandre Soljenitsyne (XXX,
Le vieux docteur), cette question correspond aux besoins ressentis et exprimés
par les patients, qui sont détaillés dans l'ensemble de notre enseignement. Elle
a été traitée en une demi-heure, en donnant aux étudiants, pour la première fois,
un repère mnémotechnique schématisant les principales qualités en 3A (Authenticité,
Aide, Altruisme), 2B (Bienveillance, Bienfaisance), 2C (Compétence, Compréhension),
D (Disponibilité), E (Empathie), en une sorte de pyramide que domine la bienfaisance
reposant sur bienveillance et compétence (figure
1).
Après l'enseignement assuré en octobre-décembre 2008, en huit séances de deux
heures, les étudiants ont été soumis le 16 février 2009, en un examen d'une
heure à quatre questions rédactionnelles :
1. Changements induits chez une personne par un diagnostic de cancer ;
2. Réactions de défense contre un diagnostic de cancer ;
3. Principes de l'information des malades cancéreux ;
4. Quelles qualités un malade peut-il attendre d'un bon médecin ? Ce sont
les réponses à cette dernière question qui sont analysées ci-après.
Résultats
Les 100 étudiants inscrits se sont présentés à l'examen, ont composé et remis
une copie. Chaque question a été notée sur 5 à partir d'une grille de correction
comprenant 50 à 60 items de poids inégal. Il n'y a eu aucun collé et les notes
globales ont été plutôt bonnes avec une médiane de 13/20 et des extrêmes de 16
et 10,5.
Pour la question envisagée ici, la majorité des réponses (91/100) ont suivi
la liste alphabétique donnée pour énumérer et développer plus ou moins les qualités
présentées.
Dans le détail, nous présentons ci-après la question type, telle que reconstituée
à partir des copies, en indiquant entre parenthèses le nombre de citations sur
100.
Question-type : un malade cancéreux peut attendre d'un médecin neuf qualités.
• L'authenticité (89) est indispensable à une bonne communication
(11). Elle implique qu'il soit honnête (23), qu'il ne mente pas (76), ce qui
est récent (10). Pour Kant, « on ne ment pas à quelqu'un que l'on respecte,
ni si l'on se respecte » (31). Le praticien doit informer les malades (32),
de façon « loyale, claire et appropriée » (15), en sachant leur apporter de
mauvaises nouvelles (7) ou des explications (5), en sachant dire parfois qu'il
ne sait pas (5). Le patient a le droit d'entendre la vérité (43), mais aussi
de refuser d'être informé (3).
• L'aide (94) attendue du médecin doit être globale : psychologique
(51), somatique (36) par traitement curatif (8) ou palliatif (9) , sociale
(35). Il s'agit de soutenir le patient, de le soulager de ses préoccupations
et de ses souffrances (14), de l'aider à surmonter ses difficultés (7). Cette
aide peut s'étendre à ses proches (9).
• L'altruisme (94) consiste à s'intéresser à l'autre (39), son semblable,
à être attentif, en écoutant le patient (65). Osler dit : « Écoutez le patient,
il vous dit le diagnostic » (31). C'est aussi être généreux (11), dévoué (5).
Il faut éviter le paternalisme (17), se méfier de la relation de pouvoir (9),
dans une relation à rééquilibrer (7).
• La bienveillance (93) remonte à Hippocrate (29). Son bien est
d'abord défini par le patient (21), dont il faut respecter la volonté (5)
c'est lui qui décide (7) et l'autonomie (5), mais qu'il faut parfois convaincre
de changer d'avis (17). Il faut aussi respecter la confidentialité fondée sur
le secret médical (12).
• La bienfaisance (38) consiste à faire passer l'intérêt du malade
avant tout autre. Elle nécessite de peser le rapport bénéfice/risque (12) :
Primum non nocere (24).
• La compétence (92) est une qualité pour laquelle personne ne peut
remplacer le praticien. Elle est fondée sur des connaissances (28), formalisées
par l'evidence-based medicine (EBM, 16), en sachant s'en servir, renforcée par
la pluridisciplinarité (34), entretenue par la formation médicale continue (8).
Elle suppose également des capacités relationnelles (17).
• La compréhension (84) permet à la fois d'accéder aux préoccupations
des patients et de les envisager globalement. Le médecin n'a pas à juger le
patient (34), ni à le culpabiliser (9).
• La disponibilité (98) est une qualité appréciée par les patients,
difficile à assurer, mais « les malades ne prennent pas de vacances ». Le médecin
ne devrait jamais paraître pressé (5) pour écouter (7), expliquer (5), répondre
à des urgences (3).
• L'empathie (98) est la capacité de ressentir les émotions des
autres, sans s'en laisser envahir ni trop affecter. Le médecin doit maintenir
la bonne distance (24), pour éviter d'en souffrir comme de laisser sa relation
parasitée par des émotions subjectives.
• Un médecin peut encore être modeste (5) ou avoir du charisme (4).
• Ces qualités doivent permettre au médecin de s'adapter à chaque
malade (14), pour établir une bonne relation (16), dominée par la confiance
(54) et le respect (26) mutuels.
Dans l'ensemble, la longueur des questions écrites indique que les étudiants
n'ont pas écrit pendant tout le temps qui leur était laissé, ce qui a réduit
les notes en moyenne à 3/5 pour cette question mais aucun contresens n'a
été relevé.
Commentaires
Malgré son caractère limité, à la lumière d'analyses antérieures [2, 3], cet enseignement
permet de dégager quelques conclusions utiles. Il répond à une demande comme en
témoignent les motivations déclarées au début de l'enseignement : importance de
la cancérologie, intérêt de l'abord psychosocial principalement. Aucun des 100
étudiants motivés et autorisés à s'inscrire cette année ne s'est désisté, ils
se sont tous présentés et ont tous été reçus à la première session.
La présentation du sujet, avec un repère mnémotechnique, semble efficace puisque
91 copies sur 100 l'ont suivi, à quelques détails près, tandis que les neuf
autres ont été présentées de façon différente, sans pourtant négliger les qualités
attendues. Sans que l'on puisse extrapoler aux autres étudiants qui, de gré
ou de force (en raison de la limitation des inscriptions), se sont inscrits
à d'autres enseignements optionnels, ceux-ci semblent avoir bien intégré les
principales qualités utiles à une pratique clinique.
La quasi-totalité des étudiants soulignent l'importance de l'authenticité,
la plus commentée, et de la compétence qui, avec la bienveillance, fonde la
bienfaisance. Toutefois, bienveillance et bienfaisance ne sont pas bien distinguées
comme si, dans l'esprit des futurs médecins, la bienveillance, citée par plus
de 9 copies sur 10, impliquait automatiquement la bienfaisance (formellement
citée dans seulement 38 copies). Des qualités comme la disponibilité et l'empathie
ont été mentionnées par la quasi-totalité des étudiants. Des formules frappantes
sont bien retenues comme celles de Kant, d'Osler ou d'Hippocrate.
On peut regretter que les étudiants ne soient pas encore meilleurs, qu'à propos
de la compétence 16 seulement évoquent l'EBM (alors qu'on peut espérer qu'on
leur en parle ailleurs), qu'ils n'aient pas encore intégré plus complètement
les qualités qu'on peut attendre d'eux, au seuil de leur entrée en fonction
comme interne. Il faudrait également pouvoir analyser les conséquences de cet
enseignement sur la pratique.
Ces observations nous feront nuancer les enseignements ultérieurs. Elles suggèrent
aussi que les étudiants sont sensibles à ce genre de questions qui mériteraient
d'être envisagées plus tôt et ailleurs, compte tenu de leur importance pour
toute pratique médicale, et pas seulement en cancérologie.
Conflits d'intérêts : aucun.
Références
- Hoerni B, Soubeyran P. Abord clinique en cancérologie. Paris: Springer;
2003.
- Hoerni B, Ravaud A. Audit d'un enseignement de cancérologie psychosociale.
À propos d'une question sur l'information des malades cancéreux. Rev Éduc
Méd. 1988;11:39-44.
- Hoerni B, Soubeyran P. Évaluation d'un enseignement de cancérologie psychosociale.
Rev Prat Méd Générale. 2006;20:457-9.
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