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Optimiser les pratiques ­ et le vérifier, voire le prouver


Médecine. Volume 5, Numéro 10, 436-8, Décembre 2009, Editorial

DOI : 10.1684/med.2009.0487


Auteur(s) : Philippe Casassus , CHU de Bobigny .

Mots-clés : évaluation, pratique, qualité des soins

ARTICLE

L'idée pour un médecin de se remettre en cause en vérifiant que sa pratique reste optimale a mis du temps à être pleinement acceptée

Ce n'est pas que le médecin moderne soit imbu de son savoir ­ comme le Doyen Gui Patin, qui, au XVIIe siècle, niait la circulation du sang puisque cela rendait incohérente la saignée, traitement « universel » ­ mais ce n'était pas, clairement, dans l'esprit de la formation, longtemps centrée sur le savoir administré par les Professeurs de Faculté, basé sur l'expérimentation scientifique. Les médecins ont acquis une pratique, qu'ils appliquent consciencieusement, à laquelle ils s'habituent : comment envisageraient-ils qu'il faille la changer ?

Bien sûr, ils ont pris conscience, depuis longtemps, de la nécessité de s'informer des innovations thérapeutiques et techniques, et même du progrès dans la compréhension des maladies et de la nécessité de se tenir au courant des nouvelles entités (cf. le sida) : la formation médicale continue, malgré les difficultés de sa mise en place officielle, et la lecture de la presse médicale, quoique sans doute insuffisante, sont entrées dans les moeurs. Et le médecin est sincèrement persuadé qu'il « fait bien »...

Les pouvoirs publics français ont compris que recyclage des connaissances ne signifie pas nécessairement amélioration des pratiques

Il y a un gouffre entre se tenir informé et appliquer Ainsi le groupe Cochrane [1] a publié une analyse de 11 études, dont 10 étaient des essais contrôlés randomisés, testant l'impact de l'envoi personnalisé de documents pédagogiques (essentiellement des « recommandations ») sur la modification des pratiques. Aucune n'a montré d'impact significatif. Une étude canadienne portant sur la pratique des césariennes [2] est assez représentative de ce que l'on observe couramment : 85 % des obstétriciens se déclaraient en accord avec les recommandations et un tiers affirmaient que leur diffusion avait fait modifier leur pratique. En fait, aucun changement objectif significatif n'était observé. D'autres tentatives de communications des « bonnes pratiques », soit par courrier direct, soit par l'intermédiaire de séminaires ou réunions de formation classique, n'ont eu aucun impact sur les pratiques. L'intervention de « leaders d'opinion » s'est avérée positive, mais on n'en connaît pas la durabilité d'effet.

Alors comment obtenir cette optimisation des pratiques ? Il est tentant de convaincre le médecin de s'approprier les recommandations établies par les experts de chaque spécialité, c'est-à-dire par ses pairs... D'où le décret d'avril 2005 instituant l'évaluation des pratiques professionnelles (EPP) pour tout médecin. En pratique, ce décret imposait au médecin de contrôler la manière dont il exerce son activité par des méthodes lui permettant de se comparer aux recommandations scientifiques du moment et de se fixer des objectifs d'amélioration. Dans l'esprit, il s'agissait bien pour tout médecin de se mettre dans une attitude de « remise en cause » permanente, ce qui est peut-être mieux représenté dans la dénomination nouvelle regroupant EPP et FMC : le « développement professionnel continu » (DPC).

« Développement professionnel continu » (DPC), dénomination nouvelle regroupant EPP et FMC : le concept d'une « remise en cause » permanente

Parmi les nombreuses méthodes envisagées, lespremières ont été les audits, les plus anciennement connus et les plus faciles à contrôler. Ils ont été combinés avec des retours d'information (feed-back) ou l'utilisation de rappels d'information sur papier ou par informatique (reminders). Une autre étude de la Cochrane [3] analyse 31 essais publiés. La plupart montre un impact statistiquement significatif, mais limité. Surtout, les études montrent que l'effet ne dure que tant que persiste l'intervention (feedback ou reminder). Le médecin laissé seul, le « naturel revient au galop »...

Ceci rend pertinente l'évolution de ces dernières années où la HAS préconisait surtout les méthodes assurant une évaluation en continu des pratiques, comme cela est favorisé par les réunions de décision pluridisciplinaires ou les groupes de pratique ou de pairs, ce qui privilégie une vision collégiale de la décision médicale et a en outre d'autres avantages sur lesquels nous reviendrons plus loin.

D'autres méthodes sont possibles...

Il y a bien sûr la méthode règlementaire : l'obligation légale, sous peine de sanction... On peut citer le cas de l'anesthésie concernée par un décret publié en 1994 [4] sur « la sécurité anesthésique » : une étude nationale faite en 1999 a objectivé une réduction d'un facteur 10 de la mortalité imputable à l'anesthésie en France par rapport à 1980. Ce constat est bien sûr à nuancer, comme dans toute comparaison « avant-après », d'autant que le décret est parti d'une demande venant de la discipline elle-même et des recommandations de ses experts. Les anesthésistes se sont dotés d'un comité « analyse et maîtrise du risque ».

Que dire de la « carotte financière » ? Une étude britannique parmi d'autres [5] vient de s'intéresser à l'implantation progressive et encore partielle d'une nouvelle méthode de financement des établissements de santé en Angleterre et en Écosse, le « payement aux résultats ». Même si elle n'est pas dénuée de quelques biais, elle montre que les établissements concernés par ce mode de payement, dont la bonne « gestion » est récompensée financièrement, voient améliorer les paramètres de « prise en charge des malades » : ils en reçoivent significativement davantage, diminuent les délais d'attente et les durées de séjour, sans modification de la mortalité ni du nombre de réadmissions et avec, bien sûr, une nette réduction des coûts.

L'exemple du dispositif d'accréditation des disciplines à risque donne un autre argument prouvant l'impact de la motivation financière chez les médecins : les chirurgiens du privé, beaucoup plus avantagés financièrement que leurs homologues hospitaliers (grâce à une réduction des primes d'assurance), y sont très largement majoritaires.

L'exemple des réseaux de soins en Amérique, celui des cabinets anglais « gestionnaires de leur budget » montrent que la responsabilisation financière des médecins entraîne une diminution des coûts, surtout par une rationalisation dans la démarche diagnostique ­ et non thérapeutique, et jusqu'à une certaine limite : la preuve que cela ne s'accompagne pas ­ au moins ­ d'une diminution de l'efficience des soins.

« Prouver » que l'impact est bien réel

Si l'on demande au médecin d'améliorer sa pratique, notamment en suivant plus rigoureusement les recommandations scientifiques validées par les experts de sa discipline, dans les importants dispositifs qu'était l'EPP et que sera la DPC, il serait bien utile de prouver aux pouvoirs publics, à la communauté nationale et aux médecins eux-mêmes que l'impact est bien réel. Comment procéder ?

Le moins que l'on puisse dire est qu'il est bien difficile d'objectiver aujourd'hui cet impact après les 3 ou 4 premières années de cette expérience... Certes, on peut relever que la minorité des professionnels qui se sont lancés, bon gré mal gré, persuadés de faire déjà « bien », dans un processus d'EPP, sont souvent devenus des prosélytes, surpris de constater, comme les obstétriciens canadiens vus plus haut, que ce qu'ils considéraient comme relevant de leur pratique habituelle n'était en fait pas si souvent retrouvé dans la réalité ! Quelques retours des organismes agréés pour développer des programmes d'EPP montrent une amélioration du suivi des recommandations. Cela suffit-il ? Assurément pas. Ainsi une association très active en médecine vasculaire s'est rendu compte qu'un des paramètres jugés « majeurs » pour orienter la stratégie thérapeutique dans l'artérite n'était pris en compte que par 38 % des médecins évalués dans un processus d'EPP. Le taux est monté à 100 % après le rappel de cette notion : on peut penser bien sûr que cela va dans le sens d'une amélioration de la qualité... Est-ce suffisant pour que cela entraîne une amélioration du devenir des malades artéritiques ? Le doute est d'autant plus permis que de très nombreux essais [6] ont montré à quel point l'effet des interventions de rappel de formation était de courte durée !

Il est clair que l'on attend de voir s'améliorer un indicateur de plus grande portée dans le domaine de la santé publique : telle la mortalité liée à l'anesthésie citée plus haut, ou un indicateur fort de morbidité. Cela implique des études épidémiologiques de grande envergure, de longue durée, coûteuses, comme il en existe beaucoup plus dans les pays scandinaves (par exemple) qu'en France...

À court terme, il faudra se résoudre à utiliser des indicateurs « intermédiaires ». Encore faut-il en trouver de réellement parlants. Il en existe parfois. Si l'on a démontré de façon indiscutable le lien entre une stratégie thérapeutique et la survie, il n'est pas utile de le vérifier systématiquement : si l'on démontre que les processus d'EPP en cardiologie aboutissent à l'augmentation significative de la prescription de la fibrinolyse au début d'un infarctus du myocarde, on sera en droit de penser que cela entraînera une amélioration de la qualité des soins. De même, dès lors qu'un traitement préventif (tel que l'aspirine) a prouvé son intérêt pour réduire la morbidité ou la mortalité dans une pathologie vasculaire, l'augmentation de sa prescription dans la population concernée peut être un témoin valable de l'amélioration des soins. Malheureusement, de telles conditions ne sont guère majoritaires.

Deux messages à retenir

Le premier est que l'objectif essentiel, quel que soit l'organisme qui prendra la responsabilité de proposer cette démarche permanente de qualité des soins, n'est pas d'améliorer des processus, de contrôler par de la « paperasserie » [7] le respect de tel ou tel référentiel, mais bien de prouver qu'il y a amélioration de la qualité des prises en charge. Pour cela, l'organisme concerné devra chercher à définir un ou des indicateur(s) pertinent(s) avant de débuter son action. Le second est de rappeler que la décision médicale n'est réellement factuelle que si, d'une part, elle s'appuie sur les données actualisées de la science, telles que les présentent en particulier les recommandations fondées sur l'EBM, mais d'autre part tient compte des (nombreuses) caractéristiques qui font du malade autre chose qu'un numéro dans un ordinateur. Chaque décision peut être tout autre que celle que prendrait un ordinateur. C'est encore plus difficile à évaluer. Mais il est sûr que la tendance qui se développe aujourd'hui d'une confrontation de la subjectivité de chaque praticien avec celle des autres tend à réduire les risques du « mauvais choix ». Les réunions de concertation pluridisciplinaires, les groupes de pratique, les échanges en « maisons de santé » annoncent peut-être une nouvelle façon de concevoir l'exercice médical.

Conflits d'intérêts : aucun.

Références

  1. Freemantle N, Harvey EL, Grimshaw JM, et al. The effectiveness of printed educational materials in improving the behaviour of health care professionals and patient outcome. The Cochrane Library, 1997, issue 4.
  2. Lomas J, Enkin M, Anderson GM, et al. Do practice guidelines guide practice ? N Engl J Med. 1989;321:1306-11.
  3. Thomson MA, Oxman AD, Haynes RB, et al. Audit and feedback to improve health professional practice and health care outcomes (Part I & II). The Cochrane Library, 1998, issue 1.
  4. Ministère des affaires sociales, de la santé et de la ville, no 94-1054, 5 décembre 1994, « relatif aux conditions techniques de fonctionnement des établissements de santé en ce qui concerne la pratique de l'anesthésie et modifiant le code de la santé publique ». JO, 8/12/1994:17383-5.
  5. Farrar S, Yi D, Sutton M, et al. Has payment by results affected the way that English hospitals provide care? Difference-in-differences analysis. BMJ. 2009;27:339-47.
  6. Ravaud Ph. In Durieux P. Dossier de l'IEPS. Paris: Flammarion; 1998.
  7. Vallée JP. FMC-EPP : nous vivons une médecine moderne où le progrès fait rage ! Médecine. 2007;3:148-50.

 

Note :

Cet éditorial a notamment bénéficié de l'intéressant dossier (déjà ancien) publié par l'Institut d'Études des Politiques de Santé : « Comment améliorer les pratiques médicales ? Approche comparée internationale. » P. Durieux (coord.), Médecine-Sciences Flammarion, Paris, 1998 (77 p.).


 

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