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Lézard


Médecine. Volume 5, Numéro 6, Juin 2009, Hippocrate en campagne

DOI : 10.1684/med.2009.0442


Auteur(s) : , .

Mots-clés : relation médecin-malade

ARTICLE

Au début, on croit que la vie est simple. Binaire. Manichéenne.

Il y a les malades et les feignasses.

Dans le monde des feignasses, la vie est belle.

On fait passer un kyste synovial du poignet en accident de travail (J'vous jure Msieur l'Juge, j'étais au travail, tranquillement, à travailler, et pouf ! Rendez-vous compte !), on fait prolonger l'arrêt une première puis une deuxième fois, puis encore un peu par gourmandise, puis encore un peu pour la route, puis encore un peu mais c'est la dernière, et à la fin, on n'a pas travaillé pendant deux ans. Sept cent trente jours.

Pas parce qu'on a besoin de son poignet au quotidien, hein ! Non, on est agent de surveillance. Mais mettons qu'un jour on soit dans l'obligation de castagner un peu quelqu'un, on ferait mal son travail et on ne veut pas imposer une telle incompétence à la société...

Dans le monde des malades, la vie est une chienne.

Elle bosse tout ce qu'elle peut, parce qu'elle doit, parce qu'il faut bien, parce qu'elle n'a pas le choix. Elle enchaîne les boulots ingrats. En France depuis peu, elle n'a pas beaucoup de formation, beaucoup de courage et la certitude qu'un boulot, c'est précieux.

Oui, « Elle arrivait de Somalie, Lily », vous y êtes.

Il lui a fait des gentilles remarques au début (Bienvenue ! !), puis il lui a effleuré les fesses, puis il l'a choppée dans un couloir vide. Et là, elle ne se sent pas d'y retourner. (Tu m'étonnes...)

Et en fait, il y a tout un monde, entre le monde des feignasses et le monde des malades.

Celui qui chiale parce que vous comprenez Docteur, il est étouffé par le quotidien et il aurait voulu faire autre chose, et le bilan de sa vie à son âge, hein, c'est pas ce qu'il aurait voulu, et lui il a besoin de s'épanouir, et pour s'épanouir, il a besoin de sortir et de voir des gens, et un travail comme ça, ça l'aide pas à s'épanouir, et il en peut plus parce que c'est pas une vie tout ce quotidien, et là son arrêt de travail s'arrêtait ce matin mais il a pas eu la force d'y retourner parce que c'est pas tenable, voyez, rendez-vous compte...

Ah ?

Ah.

Ok alors moi on dirait que pour m'épanouir, j'aurais besoin que tu te taises pour commencer, pis j'aurais besoin de bosser deux jours par semaine en gagnant plein de sous à soigner des gens en bonne santé et de bonne humeur, pis j'aurais besoin de passer tout le reste du temps à jouer à Wow en fumant des clopes.

Comme quoi, hein...

Y a celle qui n'en peut plus d'avoir des horaires pareils, rendez-vous compte, 9h-18h TOUS LES JOURS, avec une heure seulement le midi, et même que l'autre jour ils l'ont fait travailler UN DIMANCHE, c'est pas possible des conditions pareilles, on finit par craquer, forcément, rendez-vous compte.

Y a celle qui travaillait à la caisse et que sans crier gare ils l'ont mise au service des cartes, mais elle y connaît rien au service des cartes, elle a pas été formée, et elle était bien à la caisse, depuis 32 ans qu'elle y travaille, pensez, mais ils font ça à toutes les anciennes, pour les faire craquer et pour qu'elles partent avant la retraite, parce que forcément, elles leur reviennent plus cher que des jeunes, 32 ans rendez-vous compte, si c'est pas du harcèlement moral, pourquoi ils l'auraient changée comme ça de poste si c'était pas pour la forcer à partir, parce qu'au service des cartes c'est pas pareil et c'est exprès pour la faire craquer, pensez...

Je ne pense pas, moi. Je ne sais pas, je ne me rends pas compte de l'enfer du service des cartes.

Y a pas marqué prud'hommes.

Alors bien sûr, je suis censée convertir tout ça en médical. Chercher et trouver (ou pas) des signes tangibles d'à quel point c'est plus supportable. Des signes de surmenage, des signes d'anxiété généralisée, des signes de dépression.

Mais entre ceux qui en rajoutent des tonnes, ceux qui vous racontent une situation qui vous paraît terrible en serrant les dents et en disant que ça va, ceux qui vous racontent une histoire qui vous paraît trois fois rien en pleurant tout ce qu'ils peuvent, ceux qui mentent, ceux qui connaissent le système administratif mieux que vous, ceux qui dramatisent, ceux qui minimisent...

Allez faire la distinction entre le malade et la feignasse...

Peut-être que cette femme, ça la rend VRAIMENT malade, cette situation qui me paraît triviale ?

Elle est où, mon objectivité à moi, entre mon « sens clinique » et mon « intime conviction » ?

Quelle légitimité j'ai, moi, moi-être-humain avec mes propres limites, ma propre histoire, mes propres forces et mes propres failles, à décider de ce qui est ou pas une situation de travail intolérable ?

Parce qu'à force, c'est intenable à la fin toute cette pression permanente, voyez, c'est pas une vie à la fin, y a un moment où on craque, rendez-vous compte...

Jaddo


 

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