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Prévention du tabagisme chez les jeunes « Dénormaliser » la cigarette...


Médecine. Volume 5, Numéro 4, 177-9, Avril 2009, Vie professionnelle

DOI : 10.1684/med.2009.0411

Résumé  

Auteur(s) : Annie Sasco, Nadia Collot pour l'association CaméraSanté , Équipe d'épidémiologie pour la prévention du cancer, Inserm, U 897, Isped, Université Victor Segalen Bordeaux 2. Présidente de CaméraSanté .

Résumé : Le tabac est la première cause de mortalité évitable. C'est aussi l'un des sujets de santé publique où l'adversaire institutionnel est facilement identifiable : l'industrie du tabac avec ses peu nombreuses, mais gigantesques, multinationales. Les messages de prévention basés uniquement sur la santé n'ont qu'un faible impact, notamment chez les jeunes. Des campagnes de prévention communiquant sur les stratégies de marketing de l'industrie du tabac existent dans certains pays comme les USA ou le Québec, où les jeunes fument un peu moins qu'en France. Elles ont débuté en France depuis 2007. Objectif : « dénormaliser » la cigarette auprès des jeunes.

Mots-clés : prévention, tabagisme

ARTICLE

Afin de lutter efficacement contre le tabagisme, les initiatives anti-tabac dans les milieux familiaux et scolaires et les messages véhiculés dans la société en général doivent converger. L'approche de la lutte contre le tabagisme doit être globale : elle vise avant tout à changer les normes sociétales. Les interventions auprès des jeunes sont une composante importante d'une stratégie globale, mais leur nature est déterminante pour un impact suffisant sur le tabagisme des jeunes.

Pourquoi l'échec actuel ?

La recherche sur la prévention tabagique montre que les arguments sanitaires pris de façon isolée n'ont finalement que peu d'emprise sur les jeunes. Le souci de longévité ne fait pas partie de leurs priorités. Les experts s'interrogent donc sur l'efficacité de l'ensemble des programmes traditionnels de prévention en milieu scolaire, particulièrement ceux qui placent la responsabilité de ne pas fumer uniquement sur l'individu. Ces campagnes, conçues et véhiculées par les autorités entourant les jeunes (gouvernements, adultes, intervenants en santé), misent sur la prise de décision, l'affirmation de soi et la prise en compte des aspects santé à l'égard du tabac. Parfois, les résultats obtenus peuvent être contraires à ceux escomptés. Il peut y avoir chez les enfants les plus jeunes un éveil de la curiosité pour le tabac et donc une expérimentation plus précoce chez celles et ceux qui ont été exposés au programme de prévention. Chez des adolescent(e)s, ce sont parfois les non-fumeurs qui sont les plus sensibilisés par des campagnes gouvernementales !

La relative inefficacité des initiatives scolaires ne saurait être attribuée aux programmes eux-mêmes pris isolément. En fait, les programmes « santé » doivent surmonter l'influence désastreuse des décennies de manipulation des normes sociales en faveur du tabagisme par les multinationales du tabac. Le marketing des produits du tabac a réussi à associer les cigarettes à la maturité, à la rébellion ou au glamour, à l'érotisme, à la popularité et à l'indépendance. Ces messages ont un impact auprès des jeunes susceptibles de commencer à fumer supérieur à celui des messages véhiculés par les campagnes antitabac traditionnelles. Ceux-ci, souvent vécus comme paternalistes, provenant de sources que les jeunes ne considèrent pas comme faisant partie de l'univers susceptible de les faire rêver (gouvernement, médecins, éducateurs) n'ont que peu de poids face au message de rébellion contre l'autorité que prônent les campagnes de l'industrie du tabac. Les budgets marketing de l'industrie du tabac n'ont en outre aucune commune mesure avec les budgets de contre-marketing de la santé publique.

C'est pourquoi les acteurs de prévention du tabagisme en France et notamment l'INPES ont décidé de compléter leurs messages sanitaires avec un message déconstruisant la dimension marketing de la cigarette afin de « dénormaliser » le tabac et son industrie (campagne « Toxic-Corp » en 2007).

Communiquer sur le marketing pour prévenir le tabagisme...

« Le tabac est une maladie qui se transmet par la publicité », énonçait le Dr Gro Harlem Brundtland, ancienne directrice générale de l'OMS. Puisque l'industrie recrute de nouveaux fumeurs en s'adressant aux jeunes en tant que consommateur citoyen libre et indépendant face à une société rabat-joie, les campagnes de prévention sur le tabac peuvent utiliser les mêmes codes et la même manière de concevoir le public visé. Il s'agit de déconstruire le mythe de la cigarette et ses symboles en expliquant à travers l'histoire de l'industrie du tabac, les techniques de lobbying et les stratégies marketing qu'elle déploie pour recruter de jeunes fumeurs. Le jeune est ainsi considéré à son tour par l'acteur de prévention comme un consommateur citoyen qui ne s'accepte pas dupé par les techniques utilisées par des multinationales et veut résister au tabagisme que l'on tente de lui imposer.

Le thème de la manipulation par l'industrie permet d'interpeller les jeunes sur un terrain original. Cela lui permet d'entrer dans un débat plus ouvert sur son rapport à la toxicomanie, d'échanger sur sa vision de la justice, de la vérité, du conflit d'intérêts entre ses habitudes et sa vision citoyenne du monde.

Comme le spécifie le rapport 2004 de la Coalition Québécoise pour le Contrôle du Tabac : « parler de l'industrie du tabac [...] c'est apprendre aux jeunes que l'industrie du tabac veut leur argent, qu'elle se moque de leur santé, qu'elle a caché et nié les dangers du tabac pendant 50 ans, qu'elle étudie le profil psychologique des enfants de 11, 12 et 13 ans pour connaître les facteurs qui les motivent à fumer et que ses activités de marketing visent les jeunes en positionnant le tabac comme un symbole de maturité ».

En finir avec la culpabilisation et la diabolisation du fumeur

Le fumeur développe intrinsèquement une résistance face aux messages de santé, qui semblent accroître sa culpabilité à mettre sa santé en danger. L'approche proposée permet de réunir fumeurs et non fumeurs autour de débats sur le degré de responsabilité individuelle en comparaison de la responsabilité de l'industrie du tabac dans la propagation de l'épidémie tabagique.

Ce mode de communication place le fumeur dans un cadre de réflexion plus large par rapport au tabac. Il lui permet de percevoir son addiction non pas comme un dysfonctionnement intime et personnel, mais comme un phénomène global responsable de 66 000 morts par an en France et correspondant à un coût économique abyssal au niveau des États. Il permet en même temps au non-fumeur de passer d'un message purement centré sur la santé à des questions sur la politique, l'économie, la globalisation, le marketing. Le tabagisme apparaît alors comme une épidémie industrielle et non plus comme une question de liberté de choix individuel.

Ce n'est qu'en communiquant sur la responsabilité collective face à des intérêts commerciaux puissants que tous peuvent accepter le rôle régalien de l'État en matière de santé publique et soutenir les mesures restrictives, comme par exemple celles qui concernent la protection de toutes et de tous vis-à-vis du tabagisme passif.

Références

  1. Shafey O, Eriksen M, Ross H, Mackay J. The tobacco atlas. 3rd edition, ACS-WLF, 2009.
  2. IARC. Methods for evaluating tobacco control policies. IARC Handbooks of Cancer Prevention in Tobacco Control. Vol 12. WHO; 2008.
  3. IARC. Research in the behavioural and social sciences to improve cancer control and care. A strategy for development. A report of an expert group. IARCPress; 2003.
  4. Collot N, Ward AL, Sasco AJ. Health Cam: a tool for cancer prevention and health promotion in a globalized environment. In: Electronic paper. [Article] SASCO_Annie_HealthCam.pdf.
  5. 9th International conference on system science in health care. New information technologies and governance of health systems. Ecole Normale Supérieure, Lyon, 3rd-5th September 2008.

CaméraSanté est une association loi 1901 à but non lucratif, créée le 6 décembre 2006 lors de la 1re Conférence Africaine « Tabac ou Santé » à Casablanca au Maroc. Elle se donne pour but de contribuer à la réduction de la maladie grâce à la production de films et à la connaissance des outils modernes de communication. Elle mène des actions de prévention en France et agit pour le développement d'autonomie dans les pays pauvres.

CaméraSanté a été créée pour répondre à la nécessité chez les populations les plus démunies de se défendre des agissements prédateurs de l'industrie du tabac dans les pays émergents. Mais elle développe aussi certaines initiatives en France : elle a réalisé un DVD « RESISTER à l'industrie du tabac » à partir duquel elle dispense des animations en milieu scolaire en Ile-de-France en complément des dispositifs traditionnels (Prévaddict, Paris sans tabac, etc.). Ce DVD, composé de 10 modules pédagogiques, aborde différents sujets autour des agissements de l'industrie du tabac, avec pour but de « dénormaliser » le tabac et son industrie. Ces modules ont été développés afin d'étayer des interventions originales dans des contextes scolaires, en milieu de travail ou pour des séances en tabacologie.

Le travail fait en Ile-de-France en milieu scolaire est réalisé grâce à de nombreux soutiens : Institut National du Cancer, Comité National de Lutte contre le tabagisme, Comité National de lutte contre les maladies respiratoires, Fédération Française de Cardiologie, Ligue contre le cancer, Institut National de Prévention et d'Éducation pour la santé, Mutuelle Générale des Cheminots.

Les auteures tiennent à exprimer leurs remerciements à Marie Bessières pour son travail sur cet article et à l'ensemble du conseil d'administration de CaméraSanté, Emmanuelle Béguinot, Christelle Touré, Virginie Gonçalves et Claire Dassonval sans qui CaméraSanté ne pourrait exister. Les auteures remercient également l'INCa pour son soutien à la réalisation du DVD et aux actions liées.

Note :

  1. En France, ce n'est que très récemment que l'industrie du tabac est pointée du doigt pour ses agissements délictueux. Il est vrai que le tabac a longtemps été un monopole d'État et que les intérêts fiscaux ont semblé parfois prévaloir sur les intérêts de santé. Mais depuis 1995, l'État s'est détaché de cette industrie, la SEITA est devenue la société privatisée ALTADIS, récemment rachetée par le groupe anglais IMPERIAL TOBACCO.


 

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