ARTICLE
Paradoxe ? L'évaluation ampute d'emblée toutes les activités auxquelles elle
s'attache !
Chacun constate qu'elle détourne à son profit un temps considérable qui ne peut
plus être consacré au travail évalué. Le premier effet de l'introduction des mécanismes
de l'évaluation est une perte de productivité qui atteint parfois plus de 20 %.
Elle écarte le clinicien de ses patients, le chercheur de ses travaux. « Elle
donne naissance à une bureaucratie parasitaire, qui détourne des ressources à
son profit, qui se nourrit du travail d'autrui, qui le mine de l'intérieur »
[2]. Elle génère des institutions nouvelles avides de créer des emplois pour les
faire fonctionner. Elle a besoin d'experts toujours plus nombreux. Elle fait appel
à des individus de formations diverses pour les initier à une logique gestionnaire
propre à expertiser les institutions de la santé. Que les pratiques de celles-ci
soient en général totalement étrangères à ces experts ne peut que les inciter
à s'attacher au respect tatillon de grilles préétablies. L'évaluation recrute
des enseignants et des chercheurs pour assouvir sa chronophagie et pour mettre
en bonne place quelques autorités scientifiques dans ses instances. Certains universitaires
en arrivent à abandonner totalement leurs activités pour se consacrer à l'administration
de l'évaluation. Qui plus est, elle ne se réduit pas avec le temps, soucieuse
d'être plus précise et plus efficace, butant sans cesse sur un aléatoire qui lui
résiste, sa bureaucratie s'accroît, ses exigences s'affirment, la paperasserie
augmente, l'activité évaluative est toujours portée à s'emballer. Elle prône une
préévaluation par l'intermédiaire de contrats, elle appelle à l'autoévaluation
permanente, elle incite au suivi de l'impact de ses effets, elle crée des évaluateurs
des évaluateurs, elle souhaite devenir plus fréquente, ses instances sont naturellement
incitées à sans cesse se développer. L'engrenage de l'évaluation est un processus
infini qui génère un ogre utilitariste qui ne saurait jamais être satisfait. Bref
elle est d'emblée fort coûteuse pour les deniers publics et lourde pour les professionnels
sur lesquels elle s'abat.
Il est difficile d'obtenir des chiffres concernant le coût exact de l'évaluation,
mais quand on s'y essaie les résultats sont surprenants. On constate qu'un petit
hôpital psychiatrique de province y consacre déjà des sommes considérables.
Dans un « Etat des prévisions et recettes en 2007 », on apprend qu'une «
première visite de certification », qui a duré une semaine, a donné lieu
à un versement de 15 540 euros à la Haute Autorité de Santé. « À ce coût
s'ajoute le coût induit par la participation des personnels aux groupes d'évaluation
des pratiques professionnelles et d'autoévaluation » : 11 groupes thématiques
de travail et 10 autres groupes d'évaluation des pratiques professionnelles
! D'autres dépenses sont envisagées pour faire appel à « un organisme de
formation dont les missions seront de mettre en oeuvre une visite à blanc et
de nous soutenir dans l'élaboration de la synthèse finale ». Les 15 540
euros ne sont donc qu'une goutte d'eau dans ce processus complexe de préévaluation,
d'évaluation à blanc, d'évaluation définitive, etc. Le tout devant être périodiquement
répété. Mais cela n'est pas suffisant : décidément inquiète, la direction cherche
à se prémunir, en faisant entrer dans l'hôpital un spécialiste de l'évaluation.
Elle crée un poste de responsable qualité : ajoutons 68 478 euros l'an.
Au moment où l'on supprime des milliers de postes de fonctionnaires, il est
intéressant de savoir que les fonds ne manquent pas pour créer des évaluateurs.
Dès lors, en 2007, le total des dépenses consacrées à l'évaluation par un petit
hôpital se chiffre sans doute en centaines de milliers d'euros. Or elles restent
minimes par rapport à celles engagées par de grosses structures hospitalières.
Dans les universités, les enseignants constatent de même que chaque année les
heures consacrées à l'évaluation se font plus nombreuses au détriment de l'enseignement
et de la recherche. Le chiffrage des heures ainsi utilisées donnerait pour prix
de l'évaluation une somme que nous n'imaginons peut-être même pas. Nous en avons
cependant un indice particulièrement probant, mentionné dans un travail d'Eric
Laurent [3]. Il rapporte qu'« on en arrive, dans le système le plus évalué
du monde, les USA, à ce que les dépenses administratives d'évaluation absorbent
près du tiers (31 %) des dépenses de santé » selon des études effectuées
en 2003 par la Harvard Medical School et en 2004 par le Public Citizen
Health Research Group.
Pourquoi le coût considérable de l'évaluation n'est-il jamais évalué lui-même
par les évaluateurs ? Sans doute, nous y reviendrons, parce que ses avantages
sont incommensurables, mais pas pour tous...
Fiabilité relative
L'Agence d'Évaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur (AERES),
à l'instar de toutes les instances officielles d'évaluation, n'hésite pas à affirmer
qu'elle « garantit la fiabilité des procédures et des résultats d'évaluation
qu'elle conduit ». D'ailleurs à cette fin elle met en place d'importants moyens,
d'abord des dispositifs permanents d'autoévaluations, et même l'appel à une évaluation
externe indépendante. Elle tente ainsi de faire advenir l'évaluateur des évaluateurs
qui garantirait l'évaluation absolue. Or, bien entendu, toute évaluation peut
à son tour être contestée par une autre évaluation, utilisant une méthodologie
différente, ce qui ouvre sur une régression à l'infini.
Toute évaluation est relative, parce que dépendante d'un choix méthodologique.
Or elle nous est aujourd'hui présentée comme objective, parée du prestige du
chiffre, donc scientifique, dès lors non interrogeable. On passe sous silence
que le modèle mathématique repose en aval sur un choix décisif, celui de chiffrer
tel élément plutôt que tel autre, tandis qu'en amont se font d'autres choix,
ceux qui opèrent dans l'interprétation des résultats. En matière d'évaluation
de l'efficacité des psychothérapies, par exemple, il a été bien établi que les
résultats obtenus sont très fortement corrélés à l'allégeance théorique des
chercheurs qui ont engagé l'étude [4] : en ce domaine il est assez manifeste
que le résultat souhaité détermine la méthodologie employée. Mesurer l'efficacité
en référence à l'éradication d'un symptôme n'est pas du même ordre que de l'apprécier
en rapport à l'amélioration générale du fonctionnement du sujet. La première
mesure étant aisément chiffrable elle convient mieux aux modernes évaluateurs,
tandis que la seconde nécessitant une appréciation qualitative est volontiers
rejetée comme non scientifique. Cependant, la constatation faite dans le champ
des psychothérapies est sans doute généralisable, car aucune méthodologie ne
s'impose d'emblée pour un domaine considéré, l'évaluateur opère nécessairement
un choix préalable déterminant. Quant à l'interprétation des résultats, quand
ceux-ci ne conviennent pas, il est une méthode très employée, ce que les Anglo-Saxons
nomment le file drawer effect. Quand les laboratoires pharmaceutiques
constatent que, comparés à des placebos, certains médicaments antidépresseurs
augmentent les passages à l'acte suicidaires, que font-ils ? Ils s'empressent
de ne pas publier les études. Il a fallu la longue lutte de D. Healy pour qu'elles
soient portées à la connaissance de tous [5].
Une crédibilité minimale de l'évaluation pourrait lui être accordée si les
évaluateurs étaient reconnus comme particulièrement compétents dans le domaine
envisagé. Or cela est rarement le cas. Il est fréquent que les évaluations soient
menées par des individus peu embarrassés par leur manque de compétence dans
la discipline considérée, le maniement du chiffre leur conférant une onction
scientifique qui leur paraît une autorisation suffisante. Bien entendu, comme
le constatait YC Zarka, ce sont rarement les meilleurs qui ont le goût et le
temps de faire la police chez leurs collègues.
L'AERES cherche à réduire l'évaluation à un problème technique, ce qu'elle
n'est que très secondairement, mais comment lui faire confiance alors qu'elle
ne respecte pas même les exigences de ses propres protocoles ? Elle affirme
que ses experts ne doivent pas avoir de « conflits d'intérêts » avec les évalués,
or, en psychologie, la quasi-totalité des experts sont des cognitivistes, qui
considèrent que seule la méthode expérimentale serait appropriée à leur science,
de sorte que ceux qui prônent la méthode clinique sont mis à l'index et progressivement
étouffés. Si les cliniciens expertisaient les cognitivistes, ces derniers crieraient
à l'incompétence. Mais l'inverse ne leur paraît pas vrai au nom d'une conception
naïve de la science [6]. En cautionnant cela, en psychologie, comme en d'autres
domaines des sciences humaines, l'AERES se discrédite.
Le coût élevé de l'évaluation n'a pas manqué d'être discerné par les gestionnaires,
de sorte qu'ils s'emploient à le réduire, en tentant de diminuer la chronophagie
qu'elle réclame, la solution radicale mise en place consiste à procéder pour
l'essentiel de manière quantitative. C'est pourquoi il apparaît de moins en
moins nécessaire que ce soient les pairs qui fassent le travail, l'évaluation
de demain sera confiée à la machine : le calcul du nombre de publications pondéré
par l'impact factor de la revue donnera un chiffre auquel sera réduit
l'évalué.
Depuis peu l'appréciation de la qualité des chercheurs est censée être devenue
fiable : elle se mesure à l'impact factor. Plus un chercheur est cité
dans les revues propres à sa discipline, plus celui-ci est positif. À l'extrême,
la production d'une thèse peu crédible, mais faisant réagir la communauté scientifique,
comme la « mémoire de l'eau » du Dr Benveniste, fera bénéficier son inventeur
d'un meilleur impact factor qu'une thèse hautement novatrice, mais en
rupture avec le savoir du moment. Rappelons qu'un texte qui a marqué notre temps,
tel que l'Interprétation des rêves de Freud, a été très peu cité dans
les années suivant sa parution ; il en fut vendu 228 exemplaires lors des deux
premières années ; il fallut dix ans pour épuiser la première édition de 600
exemplaires [7]. Un travail probablement médiocre à l'aune de l'impact factor.
La vogue de la bibliométrie incite aujourd'hui la plupart des chercheurs à
composer avec l'obtusion du chiffre en mettant en place des stratégies de contournement.
Beaucoup d'articles ne consistent qu'en recueil de données statistiques, sur
les paramètres les plus divers, qu'il est toujours possible de varier, dont
l'intérêt théorique est souvent faible, mais d'une grande utilité pour multiplier
les références aux collègues, afin que ceux-ci aient l'obligeance de rendre
le même service. Dans certains champs, en particulier en sciences humaines,
les effets de réseau produisent un conformisme intellectuel agressif, qui s'efforce
d'étouffer les recherches divergentes.
La situation n'est pas meilleure dans le champ de la santé, quand les cliniciens
s'avèrent contraints de rendre compte de leur pratique en cochant des cases
référées à des systèmes diagnostiques qu'ils n'utilisent pas, parce qu'ils en
récusent la pertinence, composés d'artefacts vides, mais qui leur sont imposés
au principal mérite qu'ils se prêtent mieux à la statistique [8]. Faut-il préciser
que le souci de rigueur n'est pas ce qui domine quand ils s'adonnent à ces tâches
perçues comme inutiles. Au nom d'une évaluation qui se présente comme objective,
certains sont invités à renier ce qu'ils font et à se déposséder du savoir auquel
ils se réfèrent.
Qu'importe la manière dont sont retenues les données diagnostiques, qu'importe
le calcul de l'impact factor, au terme l'évaluateur dispose d'un chiffre
propre, net, scientifique, utilisable pour orienter la prise de décisions. Bien
entendu, il arrive que ce chiffre ne convienne pas, mais les ressources méthodologiques
ne manquent pas pour en obtenir un autre si nécessaire.
Bref, on ne peut que partager l'opinion du mathématicien Luc Miller, « le
discours évaluationniste qui revendique l'objectivité parfaite est un délire,
qui fait peser sur le chercheur un absolu fallacieux ». Qui plus est, ajoute-t-il,
c'est une idée dangereuse « de penser qu'il puisse y avoir une évaluation
automatique chiffrée, systématique, complètement objective, et qui vous appelle
à participer à cette objectivité, alors que vous avez bien le droit de ne pas
être comme les autres, d'avoir une pratique différente. Il y a dans la « culture
de l'évaluation » le désir d'imposer des normes, d'humilier l'autre, de le faire
céder sur son être. Vous avez des chercheurs passionnés à qui soudain on oppose
des critères, des modes d'évaluation qui les dévalorisent à leurs propres yeux
» [9].
Atteinte au lien social
Outre l'aggravation de la charge de travail, l'évaluation, même positive, suscite
une désorganisation foncière : elle fait toujours apparaître le fonctionnement
présent comme inaccompli en regard de la performance optimale. Elle incite à un
remaniement permanent des tâches à évaluer. Elle génère un idéal inaccessible
: le moindre coût pour l'efficacité maximale même le bénévolat expert ne peut
complètement la satisfaire. Elle entraîne une instabilité et une tension constantes.
Qui adhère à l'idéologie de l'évaluation se doit d'être toujours plus performant
en s'engageant dans une multiplication de publications, dans un accroissement
des consultations, dans une « colloquite » effrénée, etc. À la faveur du nouveau
contexte, ce qui évolue est la capacité à s'adapter à ces lourdes exigences, beaucoup
plus que la qualité du travail ou de la recherche.
L'évaluation est par essence ségrégative : elle produit des classements, elle
y désigne les meilleurs, elle stigmatise implicitement les autres. Elle instaure
une compétition permanente entre les institutions, les équipes, les chercheurs
et les professionnels. Elle porte ainsi atteinte au lien social en constituant
comme rivaux potentiels ceux qui auraient pu s'éprouver comme solidaires. Rien
de mieux que l'évaluation pour miner la conscience syndicale. Elle produit une
sélection darwinienne qui conduit par exemple vers la partition des universités
entre pôles d'excellence scientifiques et collèges universitaires littéraires.
Le coût humain de l'évaluation est lourd : non seulement elle accroît les charges
de travail de l'évalué, elle l'incite de surcroît à faire toujours plus, mais
elle est fondamentalement suspicieuse à son égard. Les activités humaines ont
toujours fait l'objet d'une évaluation spontanée, reposant a priori sur une
confiance faite aux institutions et aux professionnels, l'évaluation méthodique
commence par retirer cette confiance. Elle instaure une surveillance des évalués
qui aspire à devenir toujours plus exigeante. Elle ne peut chercher à justifier
sa foncière suspicion puisqu'elle est inhérente à son fonctionnement. Dans un
récent ouvrage, Chris Lorenz, professeur d'histoire à Amsterdam, constate très
justement que « les raisons pour lesquelles il ne faudrait pas faire confiance
à l'autonomie professionnelle des universitaires et pour lesquelles il faudrait
préférer le formalisme bureaucratique au professionalisme n'ont jamais été soumises
à discussion : il s'agit simplement d'un présupposé intégré au discours néo-managérial
et, comme tel, placé hors du domaine de la réflexion et de la critique »
[10]. L'évaluation ne croit ni aux éthiques professionnelles, ni aux régulations
institutionnelles, elle se méfie de l'humain. Selon Michel Saint-Jean, physicien,
« l'évaluation quantitative est néfaste, car elle détruit la coopération
entre chercheurs pour ne favoriser que des recherches mises en concurrence et
cloisonnées pour être identifiables [...] La recherche publique, réclame la
liberté intellectuelle, la confiance mutuelle, des laboratoires permettant des
échanges fructueux entre chercheurs et une évaluation de leurs idées basée sur
la confrontation intellectuelle, des organismes capables de dialoguer et de
les accompagner. À la place, le pouvoir actuel a choisi de surveiller et punir.
Alors que les potentialités sont immenses, il est à craindre que sous ces contraintes
la science française ne s'étiole par épuisement, passivité ou soumission »
[11].
Les évaluateurs prennent toujours la précaution de souligner qu'ils ne sont
pas les décideurs, mais ils passent volontiers sous silence qu'ils sont nommés
par ces derniers. En France, contrairement à d'autres pays, les conseils d'administration
de l'ANR et de l'AERES ne sont pas indépendants, mais dominés par des représentants
de l'État et des entreprises. Les évaluations produites sont censées délivrer
des données objectives propres à éclairer la décision des politiques. Il arrive
qu'elles ne répondent pas à leurs attentes.
Interprétation orientée des résultats
Prenons un exemple de leur possible traitement dans ces circonstances. De nouvelles
études récentes confirment que l'efficacité des antidépresseurs est dans la plupart
des cas à peine supérieure à celle des placebos. L'information ne reste pas pour
une fois confidentielle et se diffuse dans la presse et aux journaux télévisés.
Quelle est la réaction des psychiatres universitaires en présence de cette évaluation
qui irrite leurs convictions scientistes ? Ils commencent par banaliser l'information
dans Le Figaro du 2 mars 2008, en rappelant qu'elle est connue de tous
les spécialistes, certes, mais pas des consommateurs d'antidépresseurs. La suite
montre qu'ils souhaitent que persiste l'ignorance de ces derniers. Dans un deuxième
temps, ils mettent en cause la méthodologie des études utilisant un groupe témoin
recevant un placebo, pourtant cette pratique est utilisée pour tester tous les
médicaments, et ils ne la contestent nullement quand elle donne les résultats
qu'ils attendent. Le plus ahurissant est l'affirmation suivante, dans laquelle
le scientisme est porté à son comble. Les professeurs Jean-Pierre Olié, Henri
Cuche, Daniel Sechter et Thierry Bougerol n'hésitent pas à écrire : « les résultats
négatifs n'intéressent pas la communauté scientifique » [12], la science ne
doit selon eux apporter que de bonnes nouvelles, sinon ce n'est plus de la science.
Emportés par leur enthousiasme ils ajoutent : les résultats négatifs « ne sont
pas acceptés par les revues scientifiques » ! Comprenons bien : dire qu'un
médicament est efficace, c'est scientifique, cela relève de l'évaluation, affirmer
qu'il ne l'est pas, c'est de l'idéologie. Révéler la quasi-inefficacité d'un produit
commercialisé est une étude inutile, qui ne mérite pas d'être publiée, elle ne
saurait accéder au statut d'une authentique information. Un tel procédé caricatural
est banalement employé dans l'interprétation des résultats des évaluations. Il
y a pour les décideurs de bonnes et de mauvaises évaluations, les premières sont
promues au rang de vérités scientifiques, les secondes ne sont pas dignes d'être
mentionnées. En fonction du produit évalué, et des résultats attendus, une méthodologie
identique sera louée ou décriée par les mêmes experts. En se parant de la figure
de l'évidence, la « bonne » évaluation gomme le choix politique qui la promeut
et qui l'utilise. Elle sert d'alibi à des décisions dont les déterminants sont
pour l'essentiel déconnectés de celle-ci. Quels sont-ils ? L'exemple des psychiatres
du Figaro met sur la piste, celle qui oriente vers les laboratoires pharmaceutiques,
et conduit au-delà jusqu'aux rouages de l'économie de marché. Les tenants de l'idéologie
de l'évaluation sont porteurs d'un projet de société, certains le savent, d'autres
veulent l'ignorer, mais tous refusent d'en assumer la responsabilité, en se camouflant
sous l'objectivité scientifique.
L'idéologie de l'évaluation gomme l'acte politique
Bien que le coût matériel et humain de l'évaluation soit élevé, nul dirigeant
ne songe à l'évaluer elle-même. Pourquoi ? Eh bien parce qu'elle tire sa force
de générer un profit politique incommensurable : qui accepte librement d'être
évalué se trouve capté, parfois malgré lui, par une conception du monde régie
par le profit. Miller souligne à juste titre qu'en matière d'évaluation l'essentiel
n'est pas de produire du chiffre, mais d'obtenir le consentement de l'autre :
« L'évaluation est une initiation et se transmet comme une initiation. On le
voit bien à ceci qu'on tente les gens, au sens de la tentation, de se prêter à
l'évaluation, en leur disant : une fois que vous serez accrédité-évalué, vous
en évaluerez d'autres. Le contenu même de l'évaluation, de l'opération évaluatrice,
échappe. C'est un questionnaire, des entretiens, ce genre de choses. Le plus important
est que l'autre ait consenti à l'évaluation. Consentir à être évalué est beaucoup
plus important que l'opération d'évaluation elle-même. Disons même : l'opération,
c'est d'obtenir votre consentement à l'opération [...] L'évaluation est la recherche
méthodique, inlassable, extrêmement maligne, du consentement de l'autre [...]
L'évalué d'hier est l'évaluateur de demain, tout évalué-accrédité est en puissance
un évaluateur. L'évalué y est passé, il attend que vous y passiez à votre tour,
il est naturellement prosélyte » [13]. Même non accrédité, l'évalué consentant
perçoit après-coup son activité à travers les valeurs suggérées par l'évaluation,
dès lors sa lecture du monde et des rapports humains s'infléchit, le plus souvent
sans qu'il le discerne les lois de l'économie de marché se sont parées des figures
de l'évidence. En contester les ramifications dans l'évaluation lui devient «
absurde ». La mutation subjective opérée par l'évaluation s'avère parfois remarquable,
certains prosélytes de celle-ci ne doutent pas que l'économie de marché tend résolument
vers une accentuation de la ségrégation entre les nantis et les autres, qu'elle
promeut une médecine à deux vitesses, qu'elle est à la tâche de partager « l'économie
du savoir » entre des pôles d'excellence et des collèges universitaires, ils prônent
malgré tous les bienfaits de l'évaluation : la connexion entre le marché et celle-ci
ayant été coupée par leur consentement à cette dernière.
Certes, les organismes chargés de l'évaluation sont parfois aptes à entendre
certaines critiques méthodologiques, l'AERES par exemple ne ferait plus guère
confiance à l'impact factor. Cependant, à l'encontre de ce que voudraient
faire accroire ses tenants, l'évaluation n'est pas un problème technique. L'évaluation
méthodique des services est une idéologie, au sens fort du terme, celui qui
désigne une construction intellectuelle élaborée pour justifier l'ordre social
existant, en voilant les intérêts matériels de certains pour les présenter comme
les intérêts de tous.
Les activités humaines ont toujours été spontanément évaluées, et par ceux
qui les font, et par ceux qui y recourent. La nouveauté de notre temps réside
dans l'introduction d'une évaluation méthodique qui prétend incarner un absolu
fallacieux. Il faut répéter que l'évaluation emporte avec elle une idéologie
pernicieuse, parce qu'elle est extrêmement coûteuse d'un point de vue matériel
et humain, parce qu'elle désorganise ce qu'elle prétend optimiser, parce que,
contrairement à ses prétentions, elle n'est jamais totalement fiable, parce
qu'elle fétichise le chiffre, réducteur du facteur humain, parce qu'elle porte
atteinte au lien social, parce qu'elle gomme l'acte politique sur lequel elle
repose. Pourquoi la prône-t-on malgré tout ? Parce qu'elle présente l'énorme
avantage politique de faire consentir subrepticement ceux qui l'acceptent à
la logique libérale de l'économie de marché. Certes, nous ne pouvons refuser
d'entrer dans les mécanismes de l'évaluation, sauf à démissionner des lieux
où elle se pratique, mais nous devons refuser d'adhérer à son idéologie, en
ne nourrissant pas celle-ci, en ne rêvant pas d'une bonne évaluation, en rappelant
sans cesse que le facteur humain excède le chiffre, en résistant pied à pied
par la dénonciation de ses méfaits, et en la révélant pour ce qu'elle est en
dernière analyse : un instrument de consentement à l'économie de marché.
Références
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- Healy D. Let them eat Prozac. The Unhealthy Relationship between the Pharmaceutical
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- Maleval JC. L'unité de la psychologie a vécu ». Le Nouvel Âne. 2008 ;8 :50-1.
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est un délire... Le Nouvel Àne. 2008 ;8 :63.
- Lorenz C. L'économie de la connaissance, le nouveau management public et
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Charles en Charles Soulié (red.), Les ravages de la « modernisation » universitaire
en Europe. Paris : Syllepse ; 2007 (pp 33-53).
- Saint-Jean M. Ceinturée, corsetée, flagellée, la science étouffée ! Sauvons
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- Olié JP, Cuche H, Sechter D, Bougerol T. Les antidépresseurs, trop c'est
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- Miller JA, Milner JC. Evaluation. Entretiens sur une machine d'imposture.
Le Perreux : Agalma ; 2004 (pp 35-37).
En résumé : Qu'est-ce que « l'idéologie de l'évaluation » ? |
C'est une introduction de l'économie de marché dans le domaine des
services.
Pourquoi est-elle pernicieuse ? Parce qu'elle est extrêmement coûteuse
d'un point de vue matériel et humain, parce qu'elle désorganise ce qu'elle
prétend optimiser, parce que, contrairement à ses prétentions, elle n'est
jamais totalement fiable, parce qu'elle fétichise le chiffre, réducteur
du facteur humain, parce qu'elle porte atteinte au lien social, parce
qu'elle gomme l'acte politique sur lequel elle repose.
Pourquoi la prône-t-on malgré tout ? Parce qu'elle présente l'énorme
avantage politique de faire adhérer subrepticement ceux qui l'acceptent
à la logique libérale de l'économie de marché. |
Notes :
- Ce texte reprend une intervention de Jean-Claude Maleval au forum sur l'évaluation
qui s'est tenu à Rennes, en avril 2008, et rassemblait des chercheurs, des
universitaires, des professionnels du médico-social et de la santé.
- Un chef de service de secteur psychiatrique relate qu'une simple démarche
d'autoévaluation, administrativement incontournable, a mobilisé le quart du
personnel, pendant seize heures, à raison de huit réunions de deux heures,
afin de remplir une grille référentielle préétablie, non adaptée à la psychiatrie
[1].
- Philosophe, directeur de recherches au CNRS. Intervention au « forum des
psy » du 9 février 2008 à la Mutualité.
- Le facteur d'impact d'une revue représente, pour une année donnée, le rapport
entre le nombre de citations se référant à cette revue sur le nombre d'articles
publiés par celle-ci, le calcul s'effectuant sur une période de référencement
de deux ans. Pour donner une indication quant à la pertinence du chiffre obtenu,
soulignons qu'une citation critique d'un article pèse le même poids qu'une
citation élogieuse.
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