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Réforme LMD : belle occasion pour instaurer un « permis de prescrire » qui ne soit pas un « permis de tuer »


Médecine. Volume 5, Numéro 4, 148-50, Avril 2009, Editorial

DOI : 10.1684/med.2009.0416


Auteur(s) : Patrice Queneau , Membre de l'Académie nationale de médecine, Président d'honneur de l'APNET pat-queneau@orange.fr ; patrice-queneau@chu-st-etienne.fr .

Mots-clés : iatrogénie, accident médicamenteux, formation médicale

ARTICLE

C'est souvent lorsque des médias grand public mettent en lumière des accidents qu'émerge la question de la dangerosité de la médecine et de la thérapeutique. Pourtant, toute prise médicamenteuse ­ sur prescription ou en autoconsommation ­ est susceptible de provoquer des effets iatrogènes plus ou moins graves, fréquemment liés à un mésusage. Il peut s'agir d'effets du médicament lui-même, d'interactions entre médicaments ou d'incompatibilité entre le médicament et les caractéristiques du patient (âge, sexe, pathologie associée...). Au total, la mortalité par accident médicamenteux dépasse certainement celle des accidents de la circulation. La brève observation rapportée dans ce numéro de Médecine par Gilles Potel [1] nous permet de souligner une fois de plus que la question est essentielle avant tout pour les malades. Mais ses dimensions économiques, juridiques, sociétales, médiatiques et éthiques sont aussi d'importance ! La Conférence Nationale de Santé considérait comme prioritaire en 1998 la réduction du nombre d'effets iatrogènes évitables médicamenteux et non médicamenteux [2]. Cet objectif est inscrit dans la loi française depuis 2004 [3].

Accidents médicamenteux évitables : fréquents et graves, surtout chez les personnes âgées !

Le nombre d'hospitalisations liées à un accident médicamenteux est préoccupant dans tous les pays. Sur une série de 4 031 hospitalisations aux USA en 1997, 6 % étaient dues à des épisodes iatrogéniques majeurs (EIM) [4]. L'Institute of Medicine estime le nombre de décès annuels de patients hospitalisés pour ce motif entre 44 000 et 98 000, suggérant que la iatrogénie médicamenteuse est la quatrième cause de mortalité aux États-Unis [5]. De même, une étude suédoise récente [6] indique que 3,1 % de tous les décès de la population générale (dont 6,4 % des décès survenus à l'hôpital !) seraient dus aux accidents médicamenteux. Les médicaments les plus impliqués sont les antithrombotiques (63 %) et les AINS (18 %), responsables d'hémorragies digestives (37 %), du système nerveux central (29 %), ou autres (8 %).

Des études menées dans les hôpitaux français ont confirmé ces données pour notre pays : 6,28 % des malades hospitalisés dans les services de médecine selon une enquête transversale

de l'APNET en 1992 [7], 3,19 % d'EIM, soit 128 000 hospitalisations annuelles, dans 2 études menées en 1998 dans 31 centres régionaux de pharmacovigilance [8, 9], chiffres confirmés en 2004 et 2007 par les études ENEIS [10, 11] et EMIR [12]. ENEIS montre toute la gravité du problème, puisque le nombre de décès annuels par EIM y est estimé entre 13 000 et 32 000. Selon le ministère de la Santé, 8 000 décès seraient induits par les seules interactions médicamenteuses, elles-mêmes favorisées par les prescripteurs multiples.

Les personnes âgées sont les premières victimes de ces accidents :

• EMIR [12], étude prospective sur un échantillon représentatif de 63 services de médecine en France, a inclus 2 692 malades âgés de 52,3 ans en moyenne, tirés au sort. Pour 97 d'entre eux (3,6 %, moyenne d'âge 62 ans), le seul motif d'hospitalisation était un accident médicamenteux. Ce taux augmentait significativement avec l'âge, passant de 1,35 % chez les moins de 16 ans à 5,5 % pour les plus de 75 ans.

• En 1999 [14] et 2003 [15], l'APNET a réalisé deux nouvelles études dans des services d'accueil et d'urgence médicale. En 2003, 263 patients sur 1 663 (15,8 %) sont venus consulter pour un EIM probable, vraisemblable, ou très vraisemblable. Les malades avec EIM étaient globalement plus âgés que ceux sans EIM (62,4 vs. 53,8 ans ; p = 0,0016) avec un score de gravité plus élevé (p = 0,0003). La fréquence des EIM est apparue directement liée au nombre de médicaments reçus [13, 14]. Dans 123 cas sur 263 (46,8 %), l'EIM fut considéré comme évitable en raison d'un mésusage du médicament.

• Selon des données américaines de 2003, cette fois sur plus de 30 000 malades âgés suivis pendant un an en ambulatoire [15], Gurwitz relevait 578 EIM sévères ou mortels (plus de 5 %) dont près de la moitié évitables.

Surcoûts majeurs, surtout pour les accidents « évitables »

L'approche médico-économique est difficile, les données épidémiologiques fiables étant peu nombreuses. Or, les enjeux financiers sont majeurs. Le coût annuel de la morbi-mortalité liée aux effets indésirables des médicaments était évalué en 1997 aux USA à près de 80 milliards de dollars [4]. Les auteurs soulignaient que ce coût dépassait de beaucoup celui du diabète, évalué à 45 milliards de dollars.

La part des EIM « évitables » se situe probablement entre 30 % et 50 % de l'ensemble de ces accidents. Dans l'étude américaine de 2003 [13], 214 des EIM étaient considérés comme « évitables » (42 %). Leur coût était plus élevé, du fait de l'allongement des durées d'hospitalisation, que celui des accidents inévitables (4,6 jours en moyenne versus 2,2). Des études françaises évaluent de même que le coût des seuls accidents « évitables » pourrait dépasser 1 % du budget de l'hospitalisation publique [16].

La réforme LMD : belle occasion pour améliorer la formation et la validation de la compétence en pharmaco-thérapeutique par un « permis de prescrire » !

La question de la formation des médecins est rarement évoquée comme facteur déterminant de ce bon usage. Les réformes universitaires mettent de plus en plus l'accent sur la « science médicale » : les fondements scientifiques l'emportent aujourd'hui à l'excès sur l'apprentissage quotidien et concret de la clinique et du maniement thérapeutique, médicamenteux ou non. La réforme LMD (Licence-Maîtrise-Doctorat) en cours parle d'une formation beaucoup plus axée sur la compétence. Acceptons en l'augure... La formation en pharmaco-thérapeutique doit être améliorée pendant tout le cursus des études médicales. Elle doit faire l'objet d'une validation exigeante dans tous les examens et le concours de fin de 2e cycle [17] avec un authentique examen final de « compétence professionnelle » en pharmaco-thérapeutique: conduisant les facultés de médecine à décerner un véritable « permis de prescrire » [18] avant la prise des fonctions d'interne en 3e cycle et la poursuite d'une formation continue appuyée sur des pratiques réfléchies et évaluées.

La thérapeutique doit également faire l'objet d'une pédagogie plus concrète auprès des pharmaciens et des autres professionnels de santé, mais aussi des malades et même de tous les citoyens, sous la forme d'une éducation appropriée, et ce dès l'école : est-il domaine plus « rentable » en termes de vies sauvées, de drames évités et d'économies conséquentes pour les budgets de la santé ? [18]

La thérapeutique n'est-elle pas la finalité de la médecine, science et art de guérir, de soulager et d'accompagner les malades ? En ces temps où l'on parle d'éthique médicale, former à mieux soigner les malades : est-ce accessoire ?

Références

  1. Potel G. Médicaments et grand âge. Association à risque. Médecine. 2009;4:155.
  2. Conférence nationale de santé, Paris 22, 23 et 24 juin 1998. http ://www.sante.gouv.fr/htm/minister/cns_98.htm
  3. Loi 2004-806 du 9 août 2004, relative à la politique de santé publique.
  4. Bates DW, Spell N, Cullen DJ, Burdick E, Laird N, Petersen LA, et al. The costs of adverse drug events in hospitalized patients. JAMA. 1997 ;277 :307-11.
  5. Institute of Medicine. To Err Is Human : Building a Safer Health System (eds. LT Kohn, JM Corrigan et MD Donaldson). Washington, DC : National Academy Press ; 1999.
  6. Wester K, Jönsson AK, Spigset O, Druid H, Hägg S. Incidence of fatal adverse drug reactions : a population based study. Brit J clin Pharmaco. 2007 ;65 :573­9.
  7. Queneau P, Chabot JM, Rajaona H, Boissier C, Grandmottet P. Iatrogénie observée en milieu hospitalier. I ­ À propos de 109 cas colligés à partir d'une enquête transversale de l'APNET. II ­ Analyse des causes et propositions pour de nouvelles mesures préventives. Bull Acad Nat Méd. 1992;176(4):511-20 et 651-67.
  8. Imbs JL, Pouyanne P, Haramburu F,Welsch M, Decker N, Blayac JP, et al. Iatrogénie médicamenteuse : estimation de sa prévalence dans les hôpitaux publics français. Therapie. 1999;54:21-7.
  9. Pouyanne P, Haramburu F, Imbs JL, Begaud B, for the French Pharmacovigilance Centres. Admissions to hospital caused by adverse drug reactions : cross sectional incidence study. BMJ. 2000;320:1036.
  10. Michel P, Quenon JL, De Sarasqueta AM, Scemama O. Comparaison of three methods for estimating rates of adverse events and rates pf preventable adverse events in acute care hospitals. BMJ. 2004;328:199-202.
  11. Michel P, Domecq S, Castot A, Caron J, Dufay E, Queneau P, et al. Multiprofessional rewiew of adverse drug events (ADE) from the French national adverse event survey (ENEIS) (P 143). Fundam. Clin. Pharmacol. 2005;19:230.
  12. Castot A, Haramburu F, Kreft-Jaïs C. Etude EMIR(Effets Indésirables des Médicaments, Incidences et Risques). http://agmed.sante.gouv.fr/pdf/1/fiche_presse_avk_emir.pdf
  13. Queneau P, Bannwarth B, Carpentier F, Guliana JM(+), Bouget J, Trombert B, et al. Emergency Department Visits Caused by Adverse Drug Effects : Results of a French Survey ­ Drug Safety. 2007;30(1):81-8.
  14. Queneau P, Adnet F, Bannwarth B, Carpentier F, Bouget J, Trinh-Duc A. et l'Association Pédagogique Nationale pour l'Enseignement de la Thérapeutique (APNET). Les accidents médicamenteux évitables : des recours aux urgences et des dépenses inutiles, à propos d'une étude de l'APNET sur les accidents médicamenteux observés dans 7 services d'Accueil et d'Urgences français. J Eur Urgences. 2008;21:22-8.
  15. Gurwitz JH, Field TS, Harrold LR, Rothschild J, Debellis K, Seger AC et al. Massachusetts ­ Incidence and Preventability of Adverse Drug Events Among Older Persons in the Ambulatory Setting. JAMA. 2003;289:1107-16.
  16. Trinh-Duc A, Trombert B, Queneau P, Carpentier F, Bannwarth B, Bouget J, et l'APNET. Coût hospitalier des effets indésirables médicamenteux. Projection nationale à partir d'une enquête dans neuf Services d'Accueil et d'Urgences. Journal d'Économie Médicale. 2006;24(1):19-27.
  17. Queneau P, Tillement JP. Adapter et consolider les enseignements de pharmacologie et de thérapeutique dans les études médicales. Rapport à l'Académie nationale de médecine Séance du 17 mars 2009 ­ Bull Acad Nle Méd. (sous presse)
  18. Queneau P, Mascret D. Le malade n'est pas un numéro ! Paris : Odile Jacob ; 2004.

Note :

  1. Soit un nombre total de journées d'hospitalisation dépassant très largement le million !


 

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