ARTICLE
10.1684/med.2008.0347
Jean-Pierre Boissel
Département de pharmacologie clinique Faculté RTh Laennec, Lyon - jpb@upcl.univ-lyon1.fr
examen complémentaire, erreur médicale, pertinence, probabilité
À quoi ça sert ?
« Monsieur le Professeur, vous êtes en train de décider une opération
de pontage coronarien chez ce patient. À quoi ça sert ? »
Cette question iconoclaste dans la culture de l'époque fut posée en 1969
par un interne. Il y eut une réponse, même pas agacée. Elle doit s'analyser
dans le contexte de ce temps : « Mon jeune ami, vous avez vu la sténose de
l'interventriculaire antérieure à la coronarographie. Ce patient ne peut pas
garder ça ! »
Six ans plus tôt, un externe à l'assistant de garde aux urgences : « Monsieur
l'Assistant, vous me dites que nous devons garder au repos complet ce patient
30 jours parce qu'il a perdu connaissance quelques minutes à la suite d'un traumatisme
crânien. À quoi ça sert ? ». Réponse : « Je ne sais pas mais c'est la
règle ! »
Trente ans plus tard. Un autre externe colle dans les dossiers des malades
du service de gastro-entérologie des feuilles de résultats de ionogrammes apportés
par le vaguemestre du laboratoire de biologie clinique. « Sais-tu à quoi
ça sert tous ces examens de biologie que l'on nous fait insérer dans les dossiers
tous les matins ? » Cette question s'adresse à son voisin, un externe lui
aussi, installé à un bureau contigu et absorbé par la même tâche exaltante.
Réponse : « Euh... à chercher des anomalies... par exemple une hyperkaliémie,
une hyponatrémie ou je ne sais quoi... »
Trois bonnes questions, trois mauvaises réponses. Ces
exemples, à peu près véridiques, ne représentent qu'un infime échantillon du
questionnement « à quoi ça sert » effectivement posé ou qui aurait pu
l'être et pour lequel la réponse aurait certainement été aussi peu satisfaisante.
Que d'examens d'imagerie ou autres paracliniques, que de prescriptions auraient
été évitées si quelqu'un avait posé la question « à quoi ça sert ? »
et avait analysé la réponse en termes de bénéfice très probable pour
le patient.
Déjà réaliser que la réponse n'est jamais simple. Ce qui signifie que le bénéfice
pour le patient n'est pas toujours, plutôt même rarement, décelable derrière
l'action décidée. Alors que si la décision est justifiée, le bénéfice potentiel
doit être évident et surtout solidement et facilement argumenté.
Dans aucun des trois exemples précédents nous ne sommes dans ce cas
de figure :
Premier cas
On ne pousse pas un patient vers la table d'opération pour qu'il subisse une
intervention délicate (à l'époque) ou même facile simplement pour faire disparaître
une image obsédante que le Professeur interprète sur la base d'un raisonnement
analogique (plomberie, hydraulique, hémodynamique) sans aucun argument factuel
(à l'époque). Le raisonnement analogique dans le cadre d'une approche mécaniste
du « cas » est un piège dans lequel nous tombons bien trop facilement. L'approche
mécaniste mode « réaliste » selon Tanenbaum [1] plutôt que factuelle ou
mode « empirique » favorise l'insertion de l'erreur de raisonnement par fausse
analogie. Le mode réaliste privilégie la connaissance des mécanismes, et s'en
sert pour décider. Le second s'intéresse aux faits, à ce qui est directement
observable, aux relations entre les observations, sans trop de souci pour la
compréhension des causes et des effets. L'élément clé n'est plus la cause mais
la probabilité que X se produise si Y a été observé. Un pas de plus dans l'analyse
et l'on retrouve l'opposition entre la pensée déterministe et la pensée probabiliste.
Appliquée à la pratique médicale, la pensée déterministe se traduit par une
conduite fondée sur l'interprétation, alors que la mise en pratique de la pensée
probabiliste ne requiert que l'observation et la connaissance des faits et relations
auxquels celle-ci peut être raccrochée. Outre la propension à l'erreur, l'approche
mécaniste ne permet que difficilement de trouver une réponse fondée à la question
« à quoi ça sert ? ».
Deuxième cas
La règle ou la recommandation à laquelle on se réfère doit s'appuyer sur des
données factuelles probantes. Dans cette situation, personne ne trouva qui avait
édicté la règle ni pourquoi, ni sur quelles bases. Et pourtant elle était en
vigueur depuis plusieurs années. Une thèse de médecine a été consacrée à cette
question. Aucune justification n'a pu être trouvée dans la littérature disponible
à l'époque. Imaginons le coût pour la société et les inconvénients pour les
patients et leurs familles de cette règle qui fut appliquée pendant des années.
Combien de normes non fondées servent de guide à nos pratiques ? Ne s'appuyant
pas sur des données factuelles, elles ne peuvent conduire à une réponse solide
à la question « à quoi ça sert ? »
Troisième cas
La réponse, pas plus satisfaisante que les deux autres, renvoie à : 1) l'habitude,
comme pour la règle des 30 jours ; 2) la démarcation entre le normal et le pathologique
[2] ; 3) du calcul de probabilité assez élémentaire (voir encadré).
La confusion entre « anormal » et « pathologique » est courante. Elle illustre
la regrettable pauvreté de la réflexion épistémologique en médecine. La distribution
statistique de n'importe quel paramètre physiologique, physique ou biologique
inclut des valeurs peu probables mais dont rien ne permet de dire qu'elles traduisent
une maladie. On comprendra que le facteur de risque échappe à cette trappe de
la logique quand on réalise que sa base conceptuelle repose justement sur un
argument purement statistique (ce qui est oublié très souvent, en particulier
quand on prétend que « faire baisser le facteur de risque est bon pour la santé
»).
De l'analyse et de la synthèse de ces trois arguments, il ressort que la probabilité
de « découvrir » par le bilan biologique systématique une fausse « anomalie
» qui plus est sans aucune connotation pathologique est plus élevée que celle
de tomber sur une maladie au stade infraclinique (voir encadré).
Leçon pour la pratique : au moment de signer l'ordonnance ou le bon
d'examen, posons-nous toujours la question « à quoi ça sert ? » et analysons
notre réponse :
Quels résultats possibles ?
Quelles conséquences pour ces résultats ?
En quoi le patient en bénéficiera ?
En amont, une recette pour que la réponse coule de source. Elle tient en deux
lignes :
Fixer au plus tôt au cours de la consultation l'objectif thérapeutique.
Décider de la thérapeutique qui apportera vraisemblablement
le meilleur bénéfice.
La réponse ne sera satisfaisante qu'à la condition que :
L'objectif thérapeutique réponde aux aspirations du patient et représente
pour lui une réelle amélioration de son état ou de son avenir.
Le « vraisemblablement » soit l'expression des données factuelles disponibles
de niveau de preuve suffisant.
Dans les autres cas elle sera moins satisfaisante mais parfois acceptable.
Le tout est d'en avoir conscience.
Références
- Tanebaum SJ. Knowing and acting in medical practice: The epistemological
politics of outcomes research. Journal of Health Politics, Policy and Law.
1994;19:27-44.
- Canguilhem G. Le normal et le pathologique. Paris : PUF ; 2005.
|