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AINS topiques et arthrose


Médecine. Volume 4, Numéro 9, 399-403, Novembre 2008, Thérapeutiques

DOI : 10.1684/med.2008.0338

Résumé  

Auteur(s) : Renée-Liliane Dreiser , Rhumatologue, Hôpital Bichat, Paris .

Résumé : Bien que les habitudes de prescription empirique en pratique clinique en soient anciennes, l'utilisation des traitements topiques dans le domaine de l'arthrose est aujourd'hui validée. Des sociétés savantes comme l'EULAR (European League Against Rhumatism) les ont désormais inscrits dans leurs recommandations thérapeutiques, et leurs autorisations de mise sur le marché, avec l'indication du traitement de la gonarthrose et de l'arthrose digitale, reposent sur des essais randomisés, contrôlés, en double aveugle versus placebo rigoureux [1, 2].

Mots-clés : AINS, arthrose, personne âgée

Illustrations

ARTICLE

Qu'est-ce qu'un topique ?

Un traitement topique se définit comme un traitement percutané sans effraction de la peau. Il se différencie ainsi notamment de la mésothérapie, qui est un traitement percutané avec effraction de la peau [3]. Laformulation de base associe un ou plusieurs principe(s) actif(s) et un excipient jouant le rôle de vecteur du franchissement cutané [3]. En regard de l'imperméabilité physiologique de la peau, ce franchissement cutané dépend de multiples paramètres : caractéristiques physico-chimiques du vecteur, coefficient de pénétration des excipients, facteurs liés au revêtement cutané [3]. Ces derniers sont particulièrement à considérer lors de la prescription de topiques.

En effet, l'existence d'une altération cutanée et l'épaisseur de la peau sont des paramètres à prendre particulièrement en compte dans la population des sujets souffrant d'arthrose, notamment s'ils sont âgés, tout comme le degré d'hydratation de la peau. Ainsi, par exemple, l'utilisation d'un pansement occlusif majorera l'absorption du topique en augmentant l'hydratation et la chaleur cutanée, ainsi que le risque de pullulation bactérienne locale [3].

Spécificités des AINS topiques

Les topiques administrés en rhumatologie le sont à visée antalgique, anti-inflammatoire ou décontracturante. Leurs indications en rhumatologie sont les tendinites, les lésions traumatiques bénignes, les lombalgies aiguës et certaines localisations arthrosiques. Lefait que l'arthrose soit aujourd'hui un des plus importants problèmes de santé publique rencontrés dans le monde et une source majeure de handicap et d'altération de la qualité de vie pour les sujets qui en souffrent, justifie que la place des AINS topiques dans cette pathologie soit plus spécifiquement abordée.

Du point de vue pharmacologique, l'activité des AINS topiques n'a pu être précisément établie sur le plan pharmacodynamique et pharmacocinétique. On sait qu'ils atteignent les membranes synoviales articulaires, mais leurs concentrations locales et leur mode d'action intrinsèque précis ne sont pas encore précisément connus [3,4]. Leurs mécanismes d'action primaires semblent identiques à ceux des AINS oraux (inhibition de la cyclo-oxygénase et de la synthèse des prostaglandines pro-inflammatoires) et il semble que la peau puisse constituer un réservoir du principe actif absorbé, le redistribuant progressivement aux tissus profonds [5]. De fait, les concentrations retrouvées dans la peau après administration d'AINS topiques sont relativement élevées en regard des concentrations rapportées dans le tissu musculaire sous-jacent, où elles sont équivalentes à celles observées après administration orale [4].

En revanche, en raison de leur faible passage systémique, ils apportent un avantage important en terme de tolérance, notamment gastro-intestinale, avec une réduction de l'incidence des effets indésirables généraux.

Données d'efficacité

Seuls certains AINS topiques ont bénéficié d'essais cliniques rigoureux, contrôlés, randomisés, en double aveugle (tableau 1).

Traitement local de l'arthrose

Une première méta-analyse rigoureuse a inclus en 13 études portant sur 1 983 patients [8], sélectionnées parmi 133 études publiées en raison de leur rigueur méthodologique et de leur durée (4 semaines). Elles ont testé le diclofénac, l'ibuprofène, les salicylates et le piroxicam. Globalement, ces AINS topiques sont apparus plus efficaces que le placebo, lors des 2 premières semaines de traitement, sur la douleur, la raideur et l'impotence fonctionnelle, avec un effet taille de 0,41. Leur effet s'épuise et aucune différence ne subsiste à 4 semaines de traitement.

Traitement de la gonarthrose primaire

Une autre méta-analyse plus récente (2006) a colligé l'ensemble des études cliniques randomisées contrôlées contre placebo d'une durée de plus de 4 semaines [6]. Sur les 172 études recensées, seules 4 sont apparues méthodologiquement éligibles pour être incluses dans l'analyse. Les auteurs ont conclu à l'efficacité antalgique supérieure des AINS topiques sur le placebo à 4 semaines et plus de traitement, avec un effet-taille de 0,28, en soulignant que l'efficacité peut varier selon les produits.

Traitement de pathologies rhumatologiques douloureuses et inflammatoires dont l'arthrose

Une toute récente méta-analyse (2008) a sélectionné 19 études randomisées en double aveugle, contrôlées, portant sur un total de plus de 3 000 patients, comparant le diclofénac topique à un placebo ou à un autre AINS, topique ou oral dans cette indication [7]. La méta-analyse de ces 19 études a permis de conclure à une efficacité antalgique et anti-inflammatoire supérieure du diclofénac topique par rapport au placebo, avec une amélioration sur la capacité fonctionnelle et la mobilité des patients. Cette efficacité du diclofénac topique s'est montrée équivalente à celle des autres AINS topiques et de certains AINS oraux (diclofénac, ibuprofène, naproxène).

Il existe toutefois, selon l'ensemble des auteurs, une importante hétérogénéité entre les molécules, susceptible de rendre toute conclusion formelle difficile à établir quant à l'efficacité à long terme à partir d'une méta-analyse poolée. Dans le traitement au long cours de l'arthrose, des études devraient en effet être conduites sur des durées de plusieurs mois et non de quelques semaines.

De plus, en regard de la physiopathologie même de la maladie arthrosique, il est probable que l'efficacité symptomatique des AINS soit moins patente cliniquement une fois le processus inflammatoire et algique amendé et ne soit plus aussi notable après 2 ou 3 semaines de traitement.

Diclofénac et gonarthrose à long terme

Le diclofénac est le seul AINS topique qui a été évalué dans deux essais et possède l'AMM dans la gonarthrose :

• Un premier essai contrôlé randomisé contre placebo portant sur 216 patients souffrant de gonarthrose primaire a comparé le diclofénac topique à un placebo sur une durée de 6 semaines [9]. À l'issue des 6 semaines de traitement, les sujets ayant bénéficié du traitement actif présentaient une amélioration significativement supérieure de leurs douleurs (p = 0,003), de leur capacité fonctionnelle (p = 0,001) et de la raideur articulaire (p = 0,002).

• Une deuxième étude contrôlée randomisée contre placebo a porté sur 326 patients souffrant de gonarthrose primaire et a comparé le diclofénac topique à un placebo, cette fois sur une durée de 12 semaines [10]. À l'issue des 12 semaines de traitement, les sujets ayant bénéficié du traitement topique actif présentaient une amélioration significativement supérieure sur tous les paramètres étudiés : douleur (p = 0,001), capacité fonctionnelle (p = 0,002), jugement global du patient (p = 0,003), raideur articulaire (p = 0,005), douleur à la marche (p = 0,004).

Données de tolérance

Le profil de toxicité des AINS topiques est considéré comme très favorable avec une incidence de survenue d'effets indésirables chez seulement 10 % à 15 % des patients [1, 4].

Effets indésirables cutanés

Il s'agit essentiellement d'érythème ou de prurit bénins rapportés chez 2 % des patients [3]. Les lésions peuvent toutefois présenter un caractère de gravité et s'étendre à distance de la zone d'application, avec comme facteur favorisant des antécédents allergiques, et comme facteurs déclenchant ou aggravants l'exposition solaire et l'usage de pansements occlusifs.

Les effets indésirables cutanés les plus graves sont de type photosensibilisation et sont essentiellement le fait du kétoprofène : eczéma dans 10 % des cas, apparaissant après en moyenne 7 jours de traitement (2 à 20 jours) et sévère dans 50 % des cas (bulles, phlyctènes, érythème polymorphe) [11].

Effets indésirables digestifs

Des effets bénins à type de nausées, douleurs abdominales ou brûlures épigastriques sont rapportés dans 2 % à 9 % des cas versus 15 % avec les AINS oraux [3, 4]. En revanche, les effets indésirables digestifs graves (hémorragies) ne surviennent en règle générale qu'en association avec des traitements AINS oraux [12, 13].

Effets indésirables systémiques

Leur survenue est exceptionnelle en regard du nombre de sujets traités par AINS topiques. Néanmoins, malgré un passage systémique très faible, une toxicité des AINS topiques est toujours possible [3]. Aussi, l'application d'AINS topiques est contre-indiquée lors du troisième trimestre de la grossesse en raison du risque, minime mais potentiel, de passage systémique. Ces recommandations ne font en fait que suivre celles émises concernant les AINS oraux.

Recommandations de l'EULAR

En 2003, les experts de l'EULAR avaient sélectionné 9 études totalisant près de 1 000 patients souffrant de gonarthrose, évaluant l'efficacité des AINS topiques et démontrant leur efficacité significativement supérieure au placebo et équivalente à celle des AINS oraux [1]. Le niveau de preuve était de niveau A (« Preuve scientifique établie par des essais comparatifs randomisés de forte puissance et analyse de décision basée sur des études bien menées ») et leur effect size moyen (encadré 1), notamment sur la douleur articulaire, variait de 0,18 à 0,63 (moyenne 0,41) ce qui est très honorable par rapport à ceux des AINS oraux ou du paracétamol dans la gonarthrose [1, 14].

Encadré 1.

Rappel sur l'effet taille ou effect size [15]

L'effect size ou « taille d'effet » est un indice statistique mesurant l'amplitude d'un effet thérapeutique, indépendamment de la taille des échantillons analysés.

Une taille d'effet de l'ordre de 0,2 traduit une faible différence d'efficacité entre deux produits (actifs ou placebo).

La différence est modérée mais cliniquement perceptible si elle est égale à 0,5.

La différence entre les produits est cliniquement substantielle et manifeste quand la taille d'effet est > 0,8.

Cette efficacité scientifiquement démontrée et la sécurité d'emploi des AINS topiques ont conduit les sociétés savantes telles l'EULAR à inscrire les AINS topiques dans leurs recommandations thérapeutiques pour le traitement de l'arthrose des genoux et des doigts, notamment chez les sujets mal tolérants aux AINS oraux : les topiques (AINS, capsaïne) ont une efficacité clinique et peu d'effets nocifs (recommandation no 5) [1, 2].

En 2006, à la suite d'un même travail méthodologique, l'EULAR a précisé la place des AINS topiques dans le traitement de la deuxième localisation de l'arthrose par ordre de fréquence, l'arthrose digitale : les traitements locaux doivent être préférés aux traitements systémiques, en particulier dans les douleurs minimes à modérées et lorsque peu d'articulations sont impliquées. Les topiques anti-inflammatoires et la capsaïne sont des traitements efficaces et bien tolérés dans l'arthrose digitale » (recommandation no 6) [2].

Même si des études cliniques semblent encore nécessaires pour évaluer précisément leur efficacité à long terme, il serait dommage de se priver des AINS topiques dans le traitement de l'arthrose : ils présentent l'avantage d'être efficaces et sûrs d'emploi, de faible coût, en règle très bien acceptés par les patients, d'autant plus lorsqu'ils sont d'application aisée, de consistance et d'aspect acceptables, et qu'ils ne persistent pas sur la peau.

Références

  1. Jordan KM, Arden NK, Doherty M, Bannwarth B, Bijlsma JW, Dieppe P, et al. Standing Committee for International Clinical Studies Including Therapeutic Trials ESCISIT. EULAR Recommendations 2003: an evidenced based approach to the management of knee osteoarthritis: report of a task force of the standing committee for international clinical studies including therapeutic trials (ESCISIT). Ann Rheum Dis. 2003;62:1145-55.
  2. Zhang W, Doherty M, Leeb BF, Alekseeva L, Arden NK, Bijlsma JW, et al. Eular evidence-based Recommendations for the management of hand osteoarthritis. Report of a task force of the EULAR standing committee for international clinical studies including therapeutics (ESCISIT). Ann Rheum Dis. 2007;66:377-88.
  3. Dreiser RL, De Bandt M. Traitements anti-inflammatoires et antalgiques percutanés. In De Séze S et coll. L'actualité Rhumatologique 2000, p. 394-409. Paris : Elsevier ; 2000.
  4. Heyneman CA, Lawless-Liday C, Wall GC. Oral versus topical NSAIDs in rheumatic diseases. Drugs. 2000;60:555-74.
  5. Dreiser RL. Topical antirheumatic drug therapy: current practice and future trends. Eur J Rheumatol Infl. 1994;14:3-8.
  6. Biswal S, Medhi B, Pandhi P. Longterm efficacy of topical nonsteroidal antiinflammatory drugs in knee osteoarthritis: metaanalysis of randomized placebo controlled clinical trials. J Rheumatol. 2006;33:1841-4.
  7. Zacher J, Altman R, Bellamy N, Brühlmann P, Da Silva J, Huskisson E, et al. Topical diclofenac and its role in pain and inflammation: an evidence-based review. Curr Med Res Opin. 2008;24:925-50.
  8. Lin J, Zhang W, Jones A, Doherty M. Efficacy of topical non-steroidal anti-inflammatory drugs in the treatment of osteoarthritis: meta-analysis of randomised controled trials. BMJ. 2004;329:324-9.
  9. Baer PA, Thomas LM, Shainhouse Z. Treatment of osteoarthritis of the knee with a topical diclofenac solution: a randomised controlled, 6-week trial. BMC Musculoskelet Disord. 2005;6:44.
  10. Roth SH, Shainhouse JZ. Efficacy and safety of a topical diclofenac solution in the treatment of primary osteoarthritis of the knee: a randomized, double-blind, vehicle-controlled clinical trial. Arch Int Med. 2004;164:2017-23.
  11. Milpied-Homsi B. Allergies aux gels de kétoprofène. Presse Med. 2001;30:605-9.
  12. Conférence de consensus. Topical non steroidal anti-inflammatory drugs: an update. Merec Bull. 1997;8:40-9.
  13. Zimmerman J, Siguencia J, Tsvang E. Upper gastrointestinal hemorrhage associated with cutaneous application of diclofenac gel. Am. J. Gastroenterol. 1995;90:2032-4.
  14. Bjordal JM, Ljunggren AE, Klovning A, Slørdal L. Non-steroidal anti-inflammatory drugs, including cyclo-oxygenase-2 inhibitors, in osteoarthritic knee pain: meta-analysis of randomised placebo controlled trials. BMJ. 2004;329:1317.
  15. Banwarth B. Taille de l'effet : les faits. Réflexions Rhumatologiques. 2005;9(80):26.
  16. Bodin M. AINS par voie transdermique et prise en charge de l'arthrose chez les personnes âgées. Le Rhumatologue. 2006;57:33-6.

En résumé : AINS topiques

­ Longtemps prescrits de façon empirique, les AINS topiques ont désormais des indications validées et reconnues dans l'arthrose.

­ Associant une efficacité anti-inflammatoire et antalgique démontrée à une amélioration notable de la tolérance de leur principe actif, les AINS topiques apparaissent aujourd'hui comme un traitement non plus d'appoint mais de premier plan de l'arthrose dans certaines localisations superficielles (doigts, genoux) dans des formes d'intensité légère à modérée.

­ Dans le contexte de chronicité de la maladie arthrosique, ils peuvent ainsi apparaître comme un traitement efficace de choix permettant de réduire notablement le risque de survenue d'effets indésirables des AINS et comme une modalité d'autogestion au quotidien de leur maladie chez des patients fréquemment confrontés à des poussées inflammatoires et douloureuses.

­ Il importe néanmoins, en regard de leur facilité d'utilisation en automédication, de ne pas oublier qu'il s'agit de médicaments actifs, non totalement exempts de risques iatrogènes, nécessitant une éducation thérapeutique minimale à leur utilisation et un suivi médical du traitement.

 

Topiques AINS

Sur nos 8 indicateurs : (tableau)

Les « plus » :

• Efficacité démontrée et peu de risques d'effets secondaires : choix de première intention dans le traitement de l'arthrose des doigts ou de la gonarthrose des sujets âgés, fréquemment concernés par la maladie arthrosique et présentant de multiples risques iatrogéniques du fait de leurs antécédents ou d'une polymédication. [16].

• Cela permet de déléguer à un patient l'autogestion au quotidien des épisodes algiques modérés de sa maladie sans recours systématique à un avis médical.

Les « moins » :

• Ne pas oublier qu'il s'agit de médicaments actifs, non totalement exempts de risques iatrogènes, nécessitant une éducation thérapeutique minimale à leur utilisation (fréquence et modalités d'application) notamment en regard des variations physiologiques et pathologiques de la perméabilité du revêtement cutané.

En pratique :

­ L'ibuprofène, le kétoprofène et le diclofénac topiques ont l'AMM arthrose des doigts.

­ Le diclofénac est le seul AINS topique ayant l'AMM gonarthrose.


 

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