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Le « moratoire » adolescent est d'autant plus difficile à vivre que les jeunes
sont en permanence sollicités comme acteurs dans le monde de la consommation,
et qu'ils doivent parfois piétiner un long moment avant d'acquérir leur indépendance.
Ils vivent alors une période d'exaspération, sans cesse sollicités et encore
mineurs (quel que soit leur âge). La volonté de s'affranchir de la tutelle des
parents, de s'émanciper pleinement en participant à part entière à l'usage des
biens de consommation, est contredite par le manque de moyens symboliques et
matériels pour accéder pleinement à cette indépendance. Le jeune est loin d'être
un enfant et il ne peut se reconnaître pourtant comme adulte à part entière.
L'adolescence : une seconde naissance
Naissance non plus à l'existence mais à un monde social régi par des règles
et dont le jeune devient désormais un acteur à part entière, investi d'une responsabilité
plus large sur soi. Elle est ouverture à l'autre, et notamment passage d'une
sexualité infantile à une sexualité génitale qui correspond à sa maturation
de sujet. Longtemps les parents ont décidé pour lui, même quand il influait
sur leur choix. Maintenant l'initiative lui revient, même si les parents ont
leur mot à dire, mais il lui manque souvent les orientations décisives pour
s'inscrire dans l'évidence de son existence. Il doit « entrer dans la vie »,
naître en tant qu'acteur et partenaire dans le monde des autres, et le faire
avec une identité sexuée, trouver hors de sa famille des objets d'attachements
qui lui donnent le désir de voler de ses propres ailes. L'adolescence est une
épreuve de vérité, le moment où le regard des autres se porte sur soi avec des
attentes plus précises. Le « Qui suis je ? » appelle de plus en plus la question
réciproque : « Pour qui ? »
Le deuil de l'enfance appelle à la nécessité de tenir le coup, de franchir
indemne le passage, en devenant un autre, mais en maintenant ou en acquérant
le goût de vivre et un sentiment de soi consistant. La traversée de l'adolescence
confronte à une longue zone de turbulence. Elle implique des moments dépressifs
liés à la difficulté des transformations. La perte est celle des privilèges
et de la tranquillité (relative) de l'enfance. Se reposer désormais sur des
parents ayant réponse à tout n'est plus possible. Le gain est celui de l'élargissement
de la marge de manoeuvre, l'autonomie des décisions, mais la perte est celle
de devoir assumer sans orientation décisive le cours de son existence, et
d'être confronté à la difficulté des choix. Un sentiment de vide et d'insignifiance
apparaît souvent tant que d'autres objets d'investissement ne viennent pas
combler ses attentes.
Cette tonalité dépressive connaît des intensités différentes selon les moments,
les ressources morales du jeune, la capacité de contenance des parents, la
qualité de l'entourage, etc. Elle est d'abord une pénible confrontation à
un sentiment d'identité jamais donné, toujours inachevé, pour une part inconscient,
susceptible d'infinies modulations selon les circonstances et le regard des
autres, mais organisé autour d'une unité et d'une continuité. Et l'adolescent
est particulièrement sensible à ces remaniements du sens, souvent écorché
vif par ce qu'il imagine de la perception des autres à son égard ou par son
sentiment de n'être pas compris ou de ne pas trouver sa place dans le monde.
Il n'est jamais tranquille, toujours sur le qui-vive, en quête d'un point
d'attache afin de mieux comprendre qui il est.
Les anciennes scansions symboliques qui conféraient au jeune le sentiment
d'avoir franchi une étape majeure de son cheminement ont perdu leur signification
sociale sans le relais de nouvelles. La première relation sexuelle, le premier
amour, le fait de cohabiter, de se marier, d'avoir un enfant, d'accéder à
un diplôme, à un travail, etc. sont rarement associés à une rupture décisive
dans un parcours de vie. Ces événements ne marquent plus la fin de l'adolescence.
L'entrée dans la vie est nimbée d'un flou grandissant.
Être un « individu » aujourd'hui : une tâche ardue
Devenir adolescent en est d'autant plus difficile. Les références sociales et
culturelles se multiplient et se concurrencent, elles se relativisent les unes
les autres, induisent un brouillage, une confusion. Elles ajoutent pour le jeune
la difficulté de s'appuyer sur elles pour élaborer une matrice d'identité propice
et consistante. Il n'y a plus de fondements assurés et consensuels de l'existence.
Le sens s'individualise, il ne fait lien que pour autant qu'il est investi de
valeur également pour les autres. Pour se constituer comme sujet, le jeune requiert
un étayage solide de son rapport au monde pour fonder des assises narcissiques
tenant le coup.
Expérience de dépouillement, d'arrachement à l'enfance, et simultanément
de reconstruction de soi, d'investissement de nouveaux objets, l'adolescence
est liée à la puberté, mais elle la déborde en amont, et se prolonge bien
au-delà. Le rapport au monde du jeune est profondément remanié par son ouverture
pulsionnelle, l'émergence de désirs nouveaux qui tranchent avec l'expérience
de l'enfance où les parents constituent encore un appui solide. Le corps est
ébranlé par le séisme de la sexuation. Le mouvement de l'enfance vers l'âge
d'homme est celui du remaniement des identifications associées à de nouvelles
exigences afin de se construire en s'appropriant à la première personne les
bribes de comportements des uns et des autres. Les bouleversements du monde
intérieur, le désarroi de ses ressources de sens intimes remettent en question
le rapport au monde et aux autres. Les anciennes distances deviennent caduques.
Un monde intérieur ne cesse de se débattre avec une réalité extérieure qui
pose des limites tout en lui permettant de se construire. Mais cette articulation
entre dehors et dedans se vit parfois douloureusement. Les frontières du sentiment
de soi se remanient sans repos. Le détachement des investissements sur les
parents amène à un investissement de soi plus ou moins fort qui aboutit à
ce narcissisme adolescent, parfois insupportable pour l'entourage. Cette inflation
nourrit des attitudes familières à cet âge d'arrogance, d'autosuffisance,
de « culte du moi », de mépris des règles, de défi à l'autorité, etc. Mais
le doute produit cette alternance de périodes mégalomaniaques et de vide.
Labilité affective propre à l'adolescence. Le sentiment d'identité se constitue
à l'intérieur de la trame affective et relationnelle composée par les membres
de sa famille. Il est friable, vulnérable, sensible aux événements extérieurs
ou intimes, sans cesse remis en jeu dans une quête d'assises narcissiques
solides. Embarrassé par un corps en proie aux transformations pubertaires,
l'adolescent peine à s'établir dans ces nouvelles orientations où il commence
à se détacher de la tutelle de ses parents et à voler de ses propres ailes.
Il s'efforce de borner symboliquement son espace à la fois intérieur et extérieur,
d'établir les limites de sens pour se sentir exister sans être envahi. Il
sépare son univers de celui de ses parents, développe une vie secrète inaccessible
à ses parents à travers ses amitiés, ses amours, ses loisirs, son journal
intime ou son blog, etc. Il ne supporte plus que ses parents entrent dans
sa chambre, fouillent ses affaires, il s'invente parfois un prénom nouveau
ou un surnom comme pour renaître, il signe son corps comme lui appartenant
à travers piercing et tatouage, se vêt d'une seconde peau (manière de s'habiller,
de se coiffer, de se maquiller, de porter un foulard ou un voile, des marques
commerciales, etc.).
Le processus est celui d'une « subjectivation »
Le souci de l'adolescence, c'est l'institution de soi dans la séparation des
parents, l'émancipation de la cellule familiale.
La famille cesse peu à peu d'être le refuge, le centre de gravité de l'existence
du jeune, ses espaces transitionnels se déplacent vers les pairs. Le champ
des identifications déborde la famille pour inclure des figures empruntées
à la société globale. Le sentiment que la vie vaut la peine d'être vécue et
d'être un parmi d'autres est à la clé du passage. La question des limites
se pose aussi pour celles qui séparent le monde interne et la réalité sociale.
Cet univers intérieur est riche ou pauvre, en paix ou en conflit, mais il
implique une ligne de partage qui ne fasse pas du monde un prolongement des
fantasmes ou du monde intérieur le dépôt complaisant de la réalité extérieure.
La frontière entre soi et non-soi correspond à la peau et à l'élaboration
d'un espace de confiance dans le rapport au monde. Mais longtemps les transformations
du corps rendent le jeune étranger à lui-même, dépossédé de toute initiative
à son propos, et le contraignent à s'ajuster à un univers inconnu et menaçant.
L'adolescent ne l'a pas encore fait sien. Le compromis d'existence n'est pas
encore élaboré, un décalage subsiste encore dans la construction de son rapport
au monde.
La souffrance est une redéfinition négative de l'existence à la suite d'une
série d'événements ou d'un rapport au monde particulier, elle est toujours
un affrontement symbolique à la mort en ce qu'elle disloque le sentiment d'identité
et soulève un enjeu d'existence. Celle de l'adolescence naît de la différenciation
et de l'avènement à soi, elle est rarement nommable, à moins qu'elle ne vienne
d'un événement traumatique ayant brisé l'existence en un avant et un après
(inceste, viol, accident, séparation conflictuelle des parents...), mais souvent
le jeune se débat dans un malaise diffus, impossible à cerner. Il ne sait
pas ce qu'il cherche et qui lui paraît si proche et si inaccessible. En état
de siège, il affronte une situation et/ou des affects qui restreignent sa
marge de manoeuvre sur le monde et altèrent en profondeur son goût de vivre.
« Je me sens en instance de vie, comme une naissance progressive, pas envie
de bouger. Ca va trop vite et c'est trop long. Je suis bien nulle part, je
fuis, je suis en instance, Mais en instance de quoi ? » (Guillaume, 16
ans). « Je me sentais très calme, très vide, comme doit se sentir l'oeil
d'une tornade qui se déplace tristement au milieu du chaos généralisé »,
dit Esther, 19 ans, dans le douloureux roman de Sylvia Plath. « C'était
bien pire que d'avoir faim et pourtant c'était quelque chose du même genre,
je veux, je veux (...) c'était tout ce qu'elle pouvait penser. Mais que voulait-elle
exactement ? Elle n'en savait rien », pense la jeune héroïne de Carson
Mac Cullers« Je voudrais être n'importe qui, sauf moi », cette parole de la
jeune Frankie Addams pourrait être reprise par bien des adolescent(e)s. Le
jeune se sent menacé dans son intégrité et sa continuité personnelles sans
toujours parvenir à identifier les causes de ses blessures.
L'adolescence est le moment où s'établit de manière durable un sentiment
d'identité encore malléable pour le jeune qui ne cesse de s'interroger sur
ce qu'il est. Emporté par un processus de reconquête de soi, il ignore l'objet
de sa recherche, il tente de devenir ce qu'il est, mais c'est cela qui lui
est encore le plus étranger. L'évidence du chemin se dérobe soudain, surtout
si les parents ne sont pas suffisamment contenants, disponibles. La souffrance
est un brouillage du sentiment d'identité. Le jeune a perdu son centre, il
est jeté dans un monde dont il a perdu les orientations. Il ne parvient plus
à séparer le réel de ses fantasmes. Il s'englue dans l'indifférenciation.
S'il ne rencontre pas de limites de sens posées par ses parents ou d'autres
importants à ses yeux afin de les discuter ou de les combattre, il demeure
vulnérable. Le manque d'interlocuteurs l'empêche de se construire une identité
plus solide.
Se construire : une entreprise difficile
La production de son existence à partir de ses propres ressources de sens, à
travers des modèles contradictoires ou des normes qui n'ont plus de crédibilité,
est une entreprise difficile pour les jeunes qui ne disposent guère de matière
première pour se construire. Si la valorisation sociale de la responsabilité
et de l'initiative personnelle engendre chez les aînés la « fatigue d'être soi
», elle suscite chez les plus jeunes le doute permanent qui prend pour certains
la forme jubilatoire d'une recherche sans fin, et pour d'autres la détresse
née du sentiment d'insignifiance personnelle, du vide de l'existence. Ceux-là
glissent pour une plus ou moins longue période dans les conduites à risque.
À la douleur du « je est un autre » qui manifeste le décalage entre soi et
soi, le malaise à se reconnaître, succède souvent la recherche plus heureuse
du personnage que l'on est. Ne pas être enfermé en soi amène alors à penser
que « je » est mille autres, mais lesquels ? Les conduites à risque des jeunes
traduisent le malaise d'accéder à soi, et à entrer dans ce mouvement sans
fin d'être soi, mais qui ?
Chez l'adolescent le sentiment d'identité rime avec des identifications multiples
et provisoires toujours remises en chantier tant qu'elles ne « prennent »
pas avec suffisamment de consistance. Il essaie des personnages dans le vestiaire
ambiant de son entourage ou des médias, à la recherche des éléments coïncidant
avec lui et qu'il s'approprie. Ils durent des semaines ou des mois, parfois
davantage, ils s'insèrent ou sont oubliés au profit d'autres modèles. L'élaboration
de soi implique une multitude d'essais, de repentirs, de reprises, de métissages,
de collages tant que les fondements de la subjectivité ne sont pas perçus
comme valables.
La psychologisation du lien social amène nombre de jeunes à vivre leur souffrance
comme un échec personnel. Le désarroi de l'entrée dans la vie est vécu comme
un destin, et non comme l'incidence d'une histoire interne meurtrie. Il n'est
pas référé aux conditions sociales et culturelles, mais à des insuffisances
personnelles. Le jeune ne dispose pas toujours aujourd'hui de modèles autour
de lui, de médiateurs pour l'aider à surmonter ses difficultés. La famille
élargie et proche des générations précédentes a disparu, la précarité du lien
matrimonial, les fratries réduites ou l'enfant unique, ne facilitent guère
les recours. Le jeune mal dans sa peau est isolé, il s'éprouve comme insuffisant,
et non plus comme l'élément d'un ensemble plus vaste.
Les transformations pubertaires, la génitalité naissante, provoquent une
période turbulente d'apprivoisement de soi et de la distance à l'autre. Le
deuil de l'enfance et la difficulté à rencontrer une version de soi apaisante,
suscitent nombre de tensions avec ses proches. L'adolescent redéfinit ses
limites avec son entourage familial, il s'efforce d'accéder à soi. Il cherche
à se différencier, à arracher son corps à la tutelle parentale, à prendre
chair dans son existence.
Trouver la bonne distance avec les parents...
La progression vers l'âge d'homme est un processus de séparation-individuation,
un détachement de l'enfance et une remise au monde en tant que sujet propre.
À défaut de trouver la bonne distance, la sexuation de la relation à l'autre
induit la gêne. L'adolescent fuit les rapprochements autrefois avidement sollicités.
La promiscuité remplace soudain la familiarité. Les parents cessent d'être admirés
et d'être au coeur de l'existence, ils deviennent des personnes ordinaires ou
insupportables. Éjectés de leur position d'autorité. Ils se muent en homme et
femme comme les autres, et dont il faut se défaire. Leur rejet est un rejet
de l'enfance et de ses anciennes dépendances. En même temps l'amour est toujours
là et le jeune a besoin que ses parents le rassurent sur cette prise d'autonomie.
La nécessité diffusément ressentie de devenir soi amène à la recherche d'une
distance physique et psychique. Pour la première fois à une telle échelle il
a des secrets, des choses ignorées de ses parents, une intimité qui manifeste
l'élargissement de sa personne, et dont souvent le journal intime ou le blog
sont l'illustration.
La mise à l'écart des parents traduit le fait que l'enfant a grandi et qu'il
ne perçoit plus le monde comme tournant autour d'eux, il a désormais conscience
d'être un sujet autonome. Dans sa quête d'indépendance, il renonce aux relations
autrefois privilégiées avec l'un ou l'autre de ses parents, l'un des membres
de sa fratrie, il abandonne parfois du jour au lendemain son investissement
pour l'école, une activité sportive ou de loisir où il excellait pourtant,
perdant ainsi une source majeure de valorisation de soi. Le processus de séparation
entre le jeune et ses parents connaît une succession de phases, il demande
du temps, et de la patience pour les parents ébranlés et inquiets des revirements
de leurs enfants.
L'identification aux pairs occulte celle au père
Le centre de gravité de l'expérience n'est plus seulement la famille. Les parents
ne sont plus les confidents au profit des amis du même âge prêts à partager
les mêmes soucis. Le groupe de pairs est une médiation entre le jeune et la
société globale, un lieu d'apprivoisement du monde extérieur. Les pairs, souvent
de même sexe, recueillent les confidences autrefois adressées aux parents. Les
amitiés ou les amours, les complicités s'y nouent. Les crises se résolvent plutôt
dans l'entre-soi. C'est avec eux que se tissent les relations de proximité,
d'intimité qui nourrissent la sociabilité quotidienne. L'adolescence est une
période intense de communication, de rencontres avec les autres, mais elle n'échappe
pas toujours à la solitude. La communication (Internet, portable, etc.) n'est
ni la conversation ni l'amitié impliquant la réciprocité, le face-à-face, l'attention
à l'autre. Elle n'empêche pas de se sentir seul, même en étant bien entouré.
Le malaise d'être soi, les doutes à propos de l'identité propre, se dissolvent
dans le groupe qui procure un étayage mutuel et des modèles de comportements.
Lieu de discussion, d'évaluation, d'apprivoisement des données du monde extérieur,
il incarne le monde du proche qui soutient les expérimentations et l'estime
de soi. Au fur et à mesure que l'adolescence s'éloigne, les pairs perdent
leur relief au profit des rôles plus spécifiques de la maturation sociale.
Le comportement du jeune devient souvent pénible pour les parents qui ne
savent plus comment y faire face. Dans l'exploration du monde environnant,
il cherche sa latitude d'action, d'où ces moments parfois insupportables de
la revendication d'indépendance aussitôt suivis du reproche à ses parents
de ne jamais s'occuper de lui. La volonté d'afficher les exigences de l'âge
d'homme se conjugue avec celle de maintenir les privilèges de l'enfance. Ces
sollicitations sont une demande de reconnaissance, une manière de tester l'intérêt
de ses parents à son égard, même s'il ne tient pas compte de la réponse obtenue.
La quête d'autonomie, le détachement des parents, ne se fait pas sans tâtonnement
et surtout sans ambivalence. Recherche effrénée d'originalité tout en se ralliant
à son insu au conformisme culturel de sa classe d'âge, retrait, agressivité,
tristesse, indifférence à l'hygiène, emballements passionnés de quelques jours
qui succèdent à une indifférence royale envers le même objet, etc. Les sautes
d'humeur sont intenses, mais banales au long des jours. L'affirmation d'une
singularité, l'inscription dans un corps propre, ne se fait pas sans tensions
vives avec les parents qui se sentent mis à l'écart ou provoqués.
Côté parents : accepter l'autonomie de leur enfant
Le travail psychique des parents dans l'acceptation de l'autonomie grandissante
de leur enfant n'est pas moindre que celui qui traverse l'adolescent au même
moment. Les rapports de sens à l'intérieur de la famille sont radicalement bouleversés.
La capacité des parents à contenir cette turbulence est liée à leur capacité
à se renouveler en tant que couple ou sujets. La qualité de parents d'adolescents
est tout à fait spécifique, elle exige un profond remaniement de la relation
à un enfant qui échappe par les changements radicaux de son rapport au monde
et son ouverture grandissante vers les pairs. La tonalité du passage adolescent
est indissolublement liée à la capacité des parents de faire le deuil de l'enfant
pour accueillir ce jeune qui leur pose tant de problèmes. Les uns et les autres
sont dans le même bouleversement. Les anciens repères s'effondrent, parfois
du jour au lendemain, laissant les parents désarmés devant la soudaine métamorphose
de leur enfant et la perte de toute complicité.
Pour les parents, cette période de l'existence recouvre la « crise de la
moitié de la vie », ce bilan de la vie professionnelle ou affective marqué
de doutes, de changements d'orientation. Moment de remise en question où grandit
un désir de renouvellement chez l'un ou l'autre des parents, ou chez les deux.
Si le jeune se sent enfermé dans un carcan familial, ses parents sont parfois
dans une volonté proche de changer radicalement les choses. De même, sur le
plan psychique, ils sont confrontés à une reviviscence de leur propre adolescence.
La fille se mue en femme et signe la perte de l'enfant, elle devient une autre
qu'il faut aimer à sa place. Le garçon se transforme en homme qui pose ses
propres exigences. Le père et la mère peuvent être tentés de vivre une position
de séducteur de leur enfant, et simultanément ils revivent leur position oedipienne
face à leurs propres parents. Les anciennes défenses mises en place sont ébranlées,
les contraignant à changer de régime affectif.
Le mal de vivre du jeune et son engagement dans les conduites à risque dépendent
largement de la manière dont les parents se sentent concernés. La distance
propice est difficile à élaborer. Ni trop loin, ni trop proche afin que l'adolescent
puisse marquer sa différence sans rompre et sans se laisser happer par eux.
Désarmés devant cette métamorphose les parents sont tentés de fermer les
yeux et d'attendre magiquement que « jeunesse se fasse », abandonnant le jeune
à lui-même en le laissant sans limite pour contenir ses angoisses. Cette indifférence
signe un désengagement affectif, un abandon, elle ouvre sur le pire. Le jeune
entre alors dans une surenchère ou accomplit ce qu'il ne voulait pas vraiment
car il attendait une attention, un interdit de leur part Il met parfois son
existence en danger à travers les innombrables conduites à risque qui caractérisent
cet âge. Éventuellement la rigueur de la loi intervient pour lui rappeler
fermement les impératifs qui s'imposent au sein du lien social. La permissivité,
si elle est démission, si elle n'est pas associée à une parole, une présence
solide, relève plutôt d'une négligence. La confrontation aux parents, à leur
autorité est une nécessité en ce qu'elle implique échanges et compromis.
En reconnaissant que leur enfant a grandi, les parents renoncent à leur ancienne
toute puissance et lui laissent une marge pour se construire en tant que sujet.
L'adolescent a besoin de vérifier s'il peut toujours s'appuyer sur eux, et
cette vérification touche parfois à l'insupportable. Même s'il s'agace de
leurs reproches, il est touché de les entendre car il sait alors que ses comportements
le préoccupent. La solidité du containing, c'est-à-dire des limites
de sens propres à se situer en acteur dans la réciprocité sociale, permet
de ne pas rompre les ponts et de préserver l'avenir.
Cette période de l'existence voit s'établir les fondations de soi
Même si elles sont malléables, elles commencent à se cristalliser. Ce passage
du gué est effectué quand le jeune s'éprouve comme sujet à part entière, partenaire
des autres à l'intérieur du lien social avec le sentiment que son existence
a une signification et une valeur. Il assume la responsabilité de ses actes
et tient une parole lui appartenant en propre. Il considère ses parents non
plus comme le centre de son univers mais comme des personnes affectivement
proches ayant fait leur possible pour l'accompagner vers l'âge d'homme sans
avoir été toujours parfaits. La fin de l'adolescence traduit le sentiment
de réciprocité avec les autres et simultanément l'assomption de son autonomie
Notes :
- Les intertitres sont de la rédaction de Médecine.
- Cf. David Le Breton, Conduites à risque. Des jeux de mort au jeu de
vivre, Paris, PUF, 2003.
- Sylvia Plath, La cloche de détresse, Paris, Gallimard, 1972, p.
13.
- Carson Mac Cullers, Le coeur est un chasseur solitaire, Paris,
Livre de poche, 1947, p. 72.
- Carson Mac Cullers, Frankie Addams, Paris, Livre de poche, 1975,
p. 25.
- Alain Ehrenberg, La fatigue d'être soi, Paris, Odile Jacob, 1998.
- Pour un élargissement des thèmes traités ici David le Breton, En souffrance.
Adolescence et entrée dans la vie, Paris, Métailié, 2007.
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