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Le passage adolescent. L'adolescence en souffrance


Médecine. Volume 4, Numéro 8, 376-81, Octobre 2008, Vie professionnelle

DOI : 10.1684/med.2008.0331

Résumé  

Auteur(s) : David Le Breton , Professeur de sociologie à l'université Marc Bloch de Strasbourg, Membre de l'Institut universitaire de France, Membre du laboratoire UMR « Cultures et sociétés en Europe » .

Résumé : Une longue phase d'attente et d'incertitude s'étend entre l'adolescence et les responsabilités de l'âge d'homme. Le provisoire devient un principe d'existence dans la relation amoureuse, le rapport au travail, la relation à la famille avec d'éventuelles périodes d'indépendance, puis le retour chez les parents à défaut d'une autonomie financière suffisante. Nos sociétés connaissent un allongement de la durée de formation, de l'entrée dans une activité professionnelle, à travers souvent une période de chômage, des emplois déqualifiés et transitoires.

Mots-clés : adolescence, souffrance

ARTICLE

Le « moratoire » adolescent est d'autant plus difficile à vivre que les jeunes sont en permanence sollicités comme acteurs dans le monde de la consommation, et qu'ils doivent parfois piétiner un long moment avant d'acquérir leur indépendance. Ils vivent alors une période d'exaspération, sans cesse sollicités et encore mineurs (quel que soit leur âge). La volonté de s'affranchir de la tutelle des parents, de s'émanciper pleinement en participant à part entière à l'usage des biens de consommation, est contredite par le manque de moyens symboliques et matériels pour accéder pleinement à cette indépendance. Le jeune est loin d'être un enfant et il ne peut se reconnaître pourtant comme adulte à part entière.

L'adolescence : une seconde naissance

Naissance non plus à l'existence mais à un monde social régi par des règles et dont le jeune devient désormais un acteur à part entière, investi d'une responsabilité plus large sur soi. Elle est ouverture à l'autre, et notamment passage d'une sexualité infantile à une sexualité génitale qui correspond à sa maturation de sujet. Longtemps les parents ont décidé pour lui, même quand il influait sur leur choix. Maintenant l'initiative lui revient, même si les parents ont leur mot à dire, mais il lui manque souvent les orientations décisives pour s'inscrire dans l'évidence de son existence. Il doit « entrer dans la vie », naître en tant qu'acteur et partenaire dans le monde des autres, et le faire avec une identité sexuée, trouver hors de sa famille des objets d'attachements qui lui donnent le désir de voler de ses propres ailes. L'adolescence est une épreuve de vérité, le moment où le regard des autres se porte sur soi avec des attentes plus précises. Le « Qui suis je ? » appelle de plus en plus la question réciproque : « Pour qui ? »

Le deuil de l'enfance appelle à la nécessité de tenir le coup, de franchir indemne le passage, en devenant un autre, mais en maintenant ou en acquérant le goût de vivre et un sentiment de soi consistant. La traversée de l'adolescence confronte à une longue zone de turbulence. Elle implique des moments dépressifs liés à la difficulté des transformations. La perte est celle des privilèges et de la tranquillité (relative) de l'enfance. Se reposer désormais sur des parents ayant réponse à tout n'est plus possible. Le gain est celui de l'élargissement de la marge de manoeuvre, l'autonomie des décisions, mais la perte est celle de devoir assumer sans orientation décisive le cours de son existence, et d'être confronté à la difficulté des choix. Un sentiment de vide et d'insignifiance apparaît souvent tant que d'autres objets d'investissement ne viennent pas combler ses attentes.

Cette tonalité dépressive connaît des intensités différentes selon les moments, les ressources morales du jeune, la capacité de contenance des parents, la qualité de l'entourage, etc. Elle est d'abord une pénible confrontation à un sentiment d'identité jamais donné, toujours inachevé, pour une part inconscient, susceptible d'infinies modulations selon les circonstances et le regard des autres, mais organisé autour d'une unité et d'une continuité. Et l'adolescent est particulièrement sensible à ces remaniements du sens, souvent écorché vif par ce qu'il imagine de la perception des autres à son égard ou par son sentiment de n'être pas compris ou de ne pas trouver sa place dans le monde. Il n'est jamais tranquille, toujours sur le qui-vive, en quête d'un point d'attache afin de mieux comprendre qui il est.

Les anciennes scansions symboliques qui conféraient au jeune le sentiment d'avoir franchi une étape majeure de son cheminement ont perdu leur signification sociale sans le relais de nouvelles. La première relation sexuelle, le premier amour, le fait de cohabiter, de se marier, d'avoir un enfant, d'accéder à un diplôme, à un travail, etc. sont rarement associés à une rupture décisive dans un parcours de vie. Ces événements ne marquent plus la fin de l'adolescence. L'entrée dans la vie est nimbée d'un flou grandissant.

Être un « individu » aujourd'hui : une tâche ardue

Devenir adolescent en est d'autant plus difficile. Les références sociales et culturelles se multiplient et se concurrencent, elles se relativisent les unes les autres, induisent un brouillage, une confusion. Elles ajoutent pour le jeune la difficulté de s'appuyer sur elles pour élaborer une matrice d'identité propice et consistante. Il n'y a plus de fondements assurés et consensuels de l'existence. Le sens s'individualise, il ne fait lien que pour autant qu'il est investi de valeur également pour les autres. Pour se constituer comme sujet, le jeune requiert un étayage solide de son rapport au monde pour fonder des assises narcissiques tenant le coup.

Expérience de dépouillement, d'arrachement à l'enfance, et simultanément de reconstruction de soi, d'investissement de nouveaux objets, l'adolescence est liée à la puberté, mais elle la déborde en amont, et se prolonge bien au-delà. Le rapport au monde du jeune est profondément remanié par son ouverture pulsionnelle, l'émergence de désirs nouveaux qui tranchent avec l'expérience de l'enfance où les parents constituent encore un appui solide. Le corps est ébranlé par le séisme de la sexuation. Le mouvement de l'enfance vers l'âge d'homme est celui du remaniement des identifications associées à de nouvelles exigences afin de se construire en s'appropriant à la première personne les bribes de comportements des uns et des autres. Les bouleversements du monde intérieur, le désarroi de ses ressources de sens intimes remettent en question le rapport au monde et aux autres. Les anciennes distances deviennent caduques. Un monde intérieur ne cesse de se débattre avec une réalité extérieure qui pose des limites tout en lui permettant de se construire. Mais cette articulation entre dehors et dedans se vit parfois douloureusement. Les frontières du sentiment de soi se remanient sans repos. Le détachement des investissements sur les parents amène à un investissement de soi plus ou moins fort qui aboutit à ce narcissisme adolescent, parfois insupportable pour l'entourage. Cette inflation nourrit des attitudes familières à cet âge d'arrogance, d'autosuffisance, de « culte du moi », de mépris des règles, de défi à l'autorité, etc. Mais le doute produit cette alternance de périodes mégalomaniaques et de vide.

Labilité affective propre à l'adolescence. Le sentiment d'identité se constitue à l'intérieur de la trame affective et relationnelle composée par les membres de sa famille. Il est friable, vulnérable, sensible aux événements extérieurs ou intimes, sans cesse remis en jeu dans une quête d'assises narcissiques solides. Embarrassé par un corps en proie aux transformations pubertaires, l'adolescent peine à s'établir dans ces nouvelles orientations où il commence à se détacher de la tutelle de ses parents et à voler de ses propres ailes. Il s'efforce de borner symboliquement son espace à la fois intérieur et extérieur, d'établir les limites de sens pour se sentir exister sans être envahi. Il sépare son univers de celui de ses parents, développe une vie secrète inaccessible à ses parents à travers ses amitiés, ses amours, ses loisirs, son journal intime ou son blog, etc. Il ne supporte plus que ses parents entrent dans sa chambre, fouillent ses affaires, il s'invente parfois un prénom nouveau ou un surnom comme pour renaître, il signe son corps comme lui appartenant à travers piercing et tatouage, se vêt d'une seconde peau (manière de s'habiller, de se coiffer, de se maquiller, de porter un foulard ou un voile, des marques commerciales, etc.).

Le processus est celui d'une « subjectivation »

Le souci de l'adolescence, c'est l'institution de soi dans la séparation des parents, l'émancipation de la cellule familiale.

La famille cesse peu à peu d'être le refuge, le centre de gravité de l'existence du jeune, ses espaces transitionnels se déplacent vers les pairs. Le champ des identifications déborde la famille pour inclure des figures empruntées à la société globale. Le sentiment que la vie vaut la peine d'être vécue et d'être un parmi d'autres est à la clé du passage. La question des limites se pose aussi pour celles qui séparent le monde interne et la réalité sociale. Cet univers intérieur est riche ou pauvre, en paix ou en conflit, mais il implique une ligne de partage qui ne fasse pas du monde un prolongement des fantasmes ou du monde intérieur le dépôt complaisant de la réalité extérieure. La frontière entre soi et non-soi correspond à la peau et à l'élaboration d'un espace de confiance dans le rapport au monde. Mais longtemps les transformations du corps rendent le jeune étranger à lui-même, dépossédé de toute initiative à son propos, et le contraignent à s'ajuster à un univers inconnu et menaçant. L'adolescent ne l'a pas encore fait sien. Le compromis d'existence n'est pas encore élaboré, un décalage subsiste encore dans la construction de son rapport au monde.

La souffrance est une redéfinition négative de l'existence à la suite d'une série d'événements ou d'un rapport au monde particulier, elle est toujours un affrontement symbolique à la mort en ce qu'elle disloque le sentiment d'identité et soulève un enjeu d'existence. Celle de l'adolescence naît de la différenciation et de l'avènement à soi, elle est rarement nommable, à moins qu'elle ne vienne d'un événement traumatique ayant brisé l'existence en un avant et un après (inceste, viol, accident, séparation conflictuelle des parents...), mais souvent le jeune se débat dans un malaise diffus, impossible à cerner. Il ne sait pas ce qu'il cherche et qui lui paraît si proche et si inaccessible. En état de siège, il affronte une situation et/ou des affects qui restreignent sa marge de manoeuvre sur le monde et altèrent en profondeur son goût de vivre. « Je me sens en instance de vie, comme une naissance progressive, pas envie de bouger. Ca va trop vite et c'est trop long. Je suis bien nulle part, je fuis, je suis en instance, Mais en instance de quoi ? » (Guillaume, 16 ans). « Je me sentais très calme, très vide, comme doit se sentir l'oeil d'une tornade qui se déplace tristement au milieu du chaos généralisé », dit Esther, 19 ans, dans le douloureux roman de Sylvia Plath. « C'était bien pire que d'avoir faim et pourtant c'était quelque chose du même genre, je veux, je veux (...) c'était tout ce qu'elle pouvait penser. Mais que voulait-elle exactement ? Elle n'en savait rien », pense la jeune héroïne de Carson Mac Cullers« Je voudrais être n'importe qui, sauf moi », cette parole de la jeune Frankie Addams pourrait être reprise par bien des adolescent(e)s. Le jeune se sent menacé dans son intégrité et sa continuité personnelles sans toujours parvenir à identifier les causes de ses blessures.

L'adolescence est le moment où s'établit de manière durable un sentiment d'identité encore malléable pour le jeune qui ne cesse de s'interroger sur ce qu'il est. Emporté par un processus de reconquête de soi, il ignore l'objet de sa recherche, il tente de devenir ce qu'il est, mais c'est cela qui lui est encore le plus étranger. L'évidence du chemin se dérobe soudain, surtout si les parents ne sont pas suffisamment contenants, disponibles. La souffrance est un brouillage du sentiment d'identité. Le jeune a perdu son centre, il est jeté dans un monde dont il a perdu les orientations. Il ne parvient plus à séparer le réel de ses fantasmes. Il s'englue dans l'indifférenciation. S'il ne rencontre pas de limites de sens posées par ses parents ou d'autres importants à ses yeux afin de les discuter ou de les combattre, il demeure vulnérable. Le manque d'interlocuteurs l'empêche de se construire une identité plus solide.

Se construire : une entreprise difficile

La production de son existence à partir de ses propres ressources de sens, à travers des modèles contradictoires ou des normes qui n'ont plus de crédibilité, est une entreprise difficile pour les jeunes qui ne disposent guère de matière première pour se construire. Si la valorisation sociale de la responsabilité et de l'initiative personnelle engendre chez les aînés la « fatigue d'être soi », elle suscite chez les plus jeunes le doute permanent qui prend pour certains la forme jubilatoire d'une recherche sans fin, et pour d'autres la détresse née du sentiment d'insignifiance personnelle, du vide de l'existence. Ceux-là glissent pour une plus ou moins longue période dans les conduites à risque.

À la douleur du « je est un autre » qui manifeste le décalage entre soi et soi, le malaise à se reconnaître, succède souvent la recherche plus heureuse du personnage que l'on est. Ne pas être enfermé en soi amène alors à penser que « je » est mille autres, mais lesquels ? Les conduites à risque des jeunes traduisent le malaise d'accéder à soi, et à entrer dans ce mouvement sans fin d'être soi, mais qui ?

Chez l'adolescent le sentiment d'identité rime avec des identifications multiples et provisoires toujours remises en chantier tant qu'elles ne « prennent » pas avec suffisamment de consistance. Il essaie des personnages dans le vestiaire ambiant de son entourage ou des médias, à la recherche des éléments coïncidant avec lui et qu'il s'approprie. Ils durent des semaines ou des mois, parfois davantage, ils s'insèrent ou sont oubliés au profit d'autres modèles. L'élaboration de soi implique une multitude d'essais, de repentirs, de reprises, de métissages, de collages tant que les fondements de la subjectivité ne sont pas perçus comme valables.

La psychologisation du lien social amène nombre de jeunes à vivre leur souffrance comme un échec personnel. Le désarroi de l'entrée dans la vie est vécu comme un destin, et non comme l'incidence d'une histoire interne meurtrie. Il n'est pas référé aux conditions sociales et culturelles, mais à des insuffisances personnelles. Le jeune ne dispose pas toujours aujourd'hui de modèles autour de lui, de médiateurs pour l'aider à surmonter ses difficultés. La famille élargie et proche des générations précédentes a disparu, la précarité du lien matrimonial, les fratries réduites ou l'enfant unique, ne facilitent guère les recours. Le jeune mal dans sa peau est isolé, il s'éprouve comme insuffisant, et non plus comme l'élément d'un ensemble plus vaste.

Les transformations pubertaires, la génitalité naissante, provoquent une période turbulente d'apprivoisement de soi et de la distance à l'autre. Le deuil de l'enfance et la difficulté à rencontrer une version de soi apaisante, suscitent nombre de tensions avec ses proches. L'adolescent redéfinit ses limites avec son entourage familial, il s'efforce d'accéder à soi. Il cherche à se différencier, à arracher son corps à la tutelle parentale, à prendre chair dans son existence.

Trouver la bonne distance avec les parents...

La progression vers l'âge d'homme est un processus de séparation-individuation, un détachement de l'enfance et une remise au monde en tant que sujet propre. À défaut de trouver la bonne distance, la sexuation de la relation à l'autre induit la gêne. L'adolescent fuit les rapprochements autrefois avidement sollicités. La promiscuité remplace soudain la familiarité. Les parents cessent d'être admirés et d'être au coeur de l'existence, ils deviennent des personnes ordinaires ou insupportables. Éjectés de leur position d'autorité. Ils se muent en homme et femme comme les autres, et dont il faut se défaire. Leur rejet est un rejet de l'enfance et de ses anciennes dépendances. En même temps l'amour est toujours là et le jeune a besoin que ses parents le rassurent sur cette prise d'autonomie. La nécessité diffusément ressentie de devenir soi amène à la recherche d'une distance physique et psychique. Pour la première fois à une telle échelle il a des secrets, des choses ignorées de ses parents, une intimité qui manifeste l'élargissement de sa personne, et dont souvent le journal intime ou le blog sont l'illustration.

La mise à l'écart des parents traduit le fait que l'enfant a grandi et qu'il ne perçoit plus le monde comme tournant autour d'eux, il a désormais conscience d'être un sujet autonome. Dans sa quête d'indépendance, il renonce aux relations autrefois privilégiées avec l'un ou l'autre de ses parents, l'un des membres de sa fratrie, il abandonne parfois du jour au lendemain son investissement pour l'école, une activité sportive ou de loisir où il excellait pourtant, perdant ainsi une source majeure de valorisation de soi. Le processus de séparation entre le jeune et ses parents connaît une succession de phases, il demande du temps, et de la patience pour les parents ébranlés et inquiets des revirements de leurs enfants.

L'identification aux pairs occulte celle au père

Le centre de gravité de l'expérience n'est plus seulement la famille. Les parents ne sont plus les confidents au profit des amis du même âge prêts à partager les mêmes soucis. Le groupe de pairs est une médiation entre le jeune et la société globale, un lieu d'apprivoisement du monde extérieur. Les pairs, souvent de même sexe, recueillent les confidences autrefois adressées aux parents. Les amitiés ou les amours, les complicités s'y nouent. Les crises se résolvent plutôt dans l'entre-soi. C'est avec eux que se tissent les relations de proximité, d'intimité qui nourrissent la sociabilité quotidienne. L'adolescence est une période intense de communication, de rencontres avec les autres, mais elle n'échappe pas toujours à la solitude. La communication (Internet, portable, etc.) n'est ni la conversation ni l'amitié impliquant la réciprocité, le face-à-face, l'attention à l'autre. Elle n'empêche pas de se sentir seul, même en étant bien entouré.

Le malaise d'être soi, les doutes à propos de l'identité propre, se dissolvent dans le groupe qui procure un étayage mutuel et des modèles de comportements. Lieu de discussion, d'évaluation, d'apprivoisement des données du monde extérieur, il incarne le monde du proche qui soutient les expérimentations et l'estime de soi. Au fur et à mesure que l'adolescence s'éloigne, les pairs perdent leur relief au profit des rôles plus spécifiques de la maturation sociale.

Le comportement du jeune devient souvent pénible pour les parents qui ne savent plus comment y faire face. Dans l'exploration du monde environnant, il cherche sa latitude d'action, d'où ces moments parfois insupportables de la revendication d'indépendance aussitôt suivis du reproche à ses parents de ne jamais s'occuper de lui. La volonté d'afficher les exigences de l'âge d'homme se conjugue avec celle de maintenir les privilèges de l'enfance. Ces sollicitations sont une demande de reconnaissance, une manière de tester l'intérêt de ses parents à son égard, même s'il ne tient pas compte de la réponse obtenue. La quête d'autonomie, le détachement des parents, ne se fait pas sans tâtonnement et surtout sans ambivalence. Recherche effrénée d'originalité tout en se ralliant à son insu au conformisme culturel de sa classe d'âge, retrait, agressivité, tristesse, indifférence à l'hygiène, emballements passionnés de quelques jours qui succèdent à une indifférence royale envers le même objet, etc. Les sautes d'humeur sont intenses, mais banales au long des jours. L'affirmation d'une singularité, l'inscription dans un corps propre, ne se fait pas sans tensions vives avec les parents qui se sentent mis à l'écart ou provoqués.

Côté parents : accepter l'autonomie de leur enfant

Le travail psychique des parents dans l'acceptation de l'autonomie grandissante de leur enfant n'est pas moindre que celui qui traverse l'adolescent au même moment. Les rapports de sens à l'intérieur de la famille sont radicalement bouleversés. La capacité des parents à contenir cette turbulence est liée à leur capacité à se renouveler en tant que couple ou sujets. La qualité de parents d'adolescents est tout à fait spécifique, elle exige un profond remaniement de la relation à un enfant qui échappe par les changements radicaux de son rapport au monde et son ouverture grandissante vers les pairs. La tonalité du passage adolescent est indissolublement liée à la capacité des parents de faire le deuil de l'enfant pour accueillir ce jeune qui leur pose tant de problèmes. Les uns et les autres sont dans le même bouleversement. Les anciens repères s'effondrent, parfois du jour au lendemain, laissant les parents désarmés devant la soudaine métamorphose de leur enfant et la perte de toute complicité.

Pour les parents, cette période de l'existence recouvre la « crise de la moitié de la vie », ce bilan de la vie professionnelle ou affective marqué de doutes, de changements d'orientation. Moment de remise en question où grandit un désir de renouvellement chez l'un ou l'autre des parents, ou chez les deux. Si le jeune se sent enfermé dans un carcan familial, ses parents sont parfois dans une volonté proche de changer radicalement les choses. De même, sur le plan psychique, ils sont confrontés à une reviviscence de leur propre adolescence. La fille se mue en femme et signe la perte de l'enfant, elle devient une autre qu'il faut aimer à sa place. Le garçon se transforme en homme qui pose ses propres exigences. Le père et la mère peuvent être tentés de vivre une position de séducteur de leur enfant, et simultanément ils revivent leur position oedipienne face à leurs propres parents. Les anciennes défenses mises en place sont ébranlées, les contraignant à changer de régime affectif.

Le mal de vivre du jeune et son engagement dans les conduites à risque dépendent largement de la manière dont les parents se sentent concernés. La distance propice est difficile à élaborer. Ni trop loin, ni trop proche afin que l'adolescent puisse marquer sa différence sans rompre et sans se laisser happer par eux.

Désarmés devant cette métamorphose les parents sont tentés de fermer les yeux et d'attendre magiquement que « jeunesse se fasse », abandonnant le jeune à lui-même en le laissant sans limite pour contenir ses angoisses. Cette indifférence signe un désengagement affectif, un abandon, elle ouvre sur le pire. Le jeune entre alors dans une surenchère ou accomplit ce qu'il ne voulait pas vraiment car il attendait une attention, un interdit de leur part Il met parfois son existence en danger à travers les innombrables conduites à risque qui caractérisent cet âge. Éventuellement la rigueur de la loi intervient pour lui rappeler fermement les impératifs qui s'imposent au sein du lien social. La permissivité, si elle est démission, si elle n'est pas associée à une parole, une présence solide, relève plutôt d'une négligence. La confrontation aux parents, à leur autorité est une nécessité en ce qu'elle implique échanges et compromis.

En reconnaissant que leur enfant a grandi, les parents renoncent à leur ancienne toute puissance et lui laissent une marge pour se construire en tant que sujet. L'adolescent a besoin de vérifier s'il peut toujours s'appuyer sur eux, et cette vérification touche parfois à l'insupportable. Même s'il s'agace de leurs reproches, il est touché de les entendre car il sait alors que ses comportements le préoccupent. La solidité du containing, c'est-à-dire des limites de sens propres à se situer en acteur dans la réciprocité sociale, permet de ne pas rompre les ponts et de préserver l'avenir.

Cette période de l'existence voit s'établir les fondations de soi

Même si elles sont malléables, elles commencent à se cristalliser. Ce passage du gué est effectué quand le jeune s'éprouve comme sujet à part entière, partenaire des autres à l'intérieur du lien social avec le sentiment que son existence a une signification et une valeur. Il assume la responsabilité de ses actes et tient une parole lui appartenant en propre. Il considère ses parents non plus comme le centre de son univers mais comme des personnes affectivement proches ayant fait leur possible pour l'accompagner vers l'âge d'homme sans avoir été toujours parfaits. La fin de l'adolescence traduit le sentiment de réciprocité avec les autres et simultanément l'assomption de son autonomie

Notes :

  1. Les intertitres sont de la rédaction de Médecine.
  2. Cf. David Le Breton, Conduites à risque. Des jeux de mort au jeu de vivre, Paris, PUF, 2003.
  3. Sylvia Plath, La cloche de détresse, Paris, Gallimard, 1972, p. 13.
  4. Carson Mac Cullers, Le coeur est un chasseur solitaire, Paris, Livre de poche, 1947, p. 72.
  5. Carson Mac Cullers, Frankie Addams, Paris, Livre de poche, 1975, p. 25.
  6. Alain Ehrenberg, La fatigue d'être soi, Paris, Odile Jacob, 1998.
  7. Pour un élargissement des thèmes traités ici David le Breton, En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie, Paris, Métailié, 2007.


 

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