ARTICLE
Les articles de ce dossier sont nés d'un débat sur la « Médecine 2.0 », sur
le site internet http:/www.atoute.org/
Pourquoi « Médecine 2.0 » ? C'est traduire l'idée d'une évolution majeure de
la relation entre le médecin, le malade et la maladie : comme ce nombre « 2.0
» le traduit en informatique, cette évolution est en rupture avec les précédentes
(1.1, 1.2... 1.9, 1.9.1, etc.). C'est donc une forme de révolution. Elle reprend
le concept de « Web 2.0 » dont elle utilise le principe et les outils.
Quels sont les points forts de cette révolution ?
Les patients créent de la connaissance
Les patients ont eu accès à une information médicale étendue grâce à Internet.
Mais après avoir absorbé cette information sans trop savoir quoi en faire, ils
créent une nouvelle forme de connaissance de leur maladie, fondée sur leurs échanges
d'expériences ou de théories, tout à fait passionnants à défaut d'être scientifiques.
Le monde des blogs et surtout des forums fait naître une nouvelle matière médicale
qui comble un énorme vide : celui créé par l'appropriation de la maladie par le
médecin.
Les patients découvrent ou inventent de nouvelles maladies
La notion de maladie est née de l'observation par un même homme, le médecin, de
malades présentant des symptômes proches faisant suspecter une origine commune.
Cette période semble être révolue car le médecin n'est plus le passage obligé
pour faire circuler l'information : Internet et ses forums fournissent un nouvel
outil de communication et d'archivage des observations naïves. Les patients sont
en train de créer sur Internet de nouvelles maladies en comparant leurs symptômes.
Le médecin n'est plus au coeur de cette néonosologie (ou plus simplement néosologie,
la nosologie étant la science qui étudie la classification des maladies).
Le savoir des soignants s'étend lui aussi
Les soignants ne sont pas en reste qui ont accès à une masse d'information considérable
en temps réel et peuvent de plus communiquer avec des réseaux de confrères, également
en temps réel. À partir d'une connaissance générale de la médecine, le médecin
de base peut accéder facilement à un immense savoir lui permettant de se rapprocher
de celui de ses confrères spécialistes.
La qualité et la disponibilité de l'information augmentent
La science médicale est déjà et sera de plus en plus rédigée par de nombreux contributeurs
qui équilibrent leurs points de vue en se contrôlant mutuellement (exemple Wikipédia),
et non par des experts plus ou moins liés à divers lobbies, notamment pharmaceutiques.
Contrairement à ce que beaucoup croient, ce n'est pas une régression vers la moyenne
; c'est une progression vers la neutralité qui permet d'exprimer dans le même
document des points de vue différents, chacun étant sourcé et accessible (alors
que la majorité de la littérature médicale actuelle est verrouillée par les éditeurs
de revues scientifiques).
La mesure de la qualité en médecine fera intervenir des critères inhabituels
mais enfin pertinents
La mesure de la qualité (des soins, des soignants, des structures) ne fera
plus intervenir les éléments objectifs traditionnels (respect de procédures,
taux d'infections, complications opératoires, formation du personnel, audits
externes...), mais des éléments subjectifs bien plus efficaces comme le taux
de familles de médecins soignées dans une clinique, ou le jugement des confrères
et des patients.
Quel est le meilleur critère pour définir la meilleure classe de 6e
dans un collège ? Est-ce la qualification des enseignants ? Leur âge ?
Leur notation académique ? Le taux de passage en 5e ?
Non : C'est celle où les enseignants mettent leurs enfants.
Quel est l'employé d'une entreprise le plus performant ? Est-ce celui
que le patron juge le plus efficace ou celui que ses collègues (ou ses
clients) jugent le plus utile à l'entreprise ? |
L'appréciation de la qualité par les interactions entre les acteurs plus que
par le contenu intrinsèque de leurs actions est un des fondements de la réflexion
de ce dossier. Les hiérarchies s'estompent pour laisser place à l'émergence
d'une intelligence collective, qui va faire céder les barrières du savoir médical
et protéger les patients et les médecins de la manipulation de l'information.
Un patient mieux informé et qui participe à l'évolution de la médecine par ses
apports, un médecin améliorant sa connaissance de la maladie en s'intéressant
au point de vue du patient : l'alchimie qui permettra une véritable alliance
thérapeutique est en place.
Qualité et santé
Le concept de qualité s'est imposé dans l'organisation et la gestion de
la santé publique depuis une vingtaine d'années. La qualité s'appelle accréditation,
recommandation thérapeutique ou encore évaluation des pratiques professionnelles.
Elle fait intervenir des normes, des référentiels et une logistique qui a pour
objectif l'amélioration de la qualité des soins. Notre réflexion est fondée sur
trois idées-forces :
• Si c'est l'évaluation de la procédure qui est privilégiée,
le risque est grand de voir l'amélioration de la santé des patients passer au
deuxième plan.
• Le patient a cédé le pas à la population. Si la procédure
est bonne pour la population, elle est censée être applicable à chaque patient.
Cette approche réductrice nie la singularité de l'Humain.
• La subjectivité a été progressivement bannie de l'évaluation
scientifique. Or la médecine est une science de l'Homme qui est fondamentalement
un sujet et non un objet.
Le but de ces articles n'est pas d'asséner de nouvelles vérités, mais de lancer
une réflexion sur une nouvelle évaluation de la qualité au sein de la santé.
Ils ouvrent un espace de réflexion où chacun est convié à débattre et proposent
des solutions pour sortir de l'impasse « normative » où s'est engagé le système
de santé :
• Le premier article montre comment cette évolution normative pourrait
avoir des effets délétères qui vont à l'encontre de la qualité effective des
soins.
• Le deuxième article fait un détour par le moteur de recherche
Google qui a révolutionné le classement de l'information grâce à son approche
subjective des critères de qualité.
• Dans le troisième article, nous verrons que l'objectivité scientifique,
moteur de progrès et de qualité au XXe siècle, atteint aujourd'hui
ses limites et doit laisser coexister d'autres approches.
• La « pairjectivité », thème central de ce dossier, est détaillée
dans le quatrième article.
• Le cinquième article compare nos procédures qualitatives actuelles
à un système pairjectif qui a fait ses preuves depuis 500 millions d'années.
Ces articles évolueront au gré des réactions, critiques et suggestions qu'ils
susciteront. Vouloir figer un article définitivement dès sa publication serait
aux antipodes des stratégies qualitatives que nous allons détailler. C'est la
raison pour laquelle le dossier complet est disponible sur le site http:/www.atoute.org/
Sur internet, l'encre ne sèche jamais. La première publication doit être considérée
comme un début, l'amorce d'un dialogue destiné à l'enrichir
Déclaration d'intérêt : Dominique Dupagne est médecin généraliste exerçant
à Paris, créateur du site atoute.org, enseignant en médecine générale à Paris
VI, consultant dans l'édition médicale (Vidal®), membre du Formindep.
Conflits d'intérêts financiers sur ce thème : néant.
Remerciements : Tous ceux qui ont contribué au débat sur
la médecine 2.0, cités dans le désordre Campagnol, autresoir, mariammin, Sybille,
à l'ouest..., marcan, somasimple, Pandore, Rapsody, SU(N), Randall, ravel, Jean-Jacques
Fraslin et son avatar Dr Hy2.0, Verna, omedoc, Valerianne, letotor, orldiabolo,
Groquik, pameline, radiohead, Stéphanie2, thyraguselo, Tin, Katleen, Terence,
sepamoi, Annouck, cléo, mowak, Eristikos, Ln2, Ondine, Parrhèsia, delamare georges,
jekyll, gustave, marcousse1941, Cafe_Sante, Parrhèsia, Serge et Catherine Frechet,
Persouille, dolly_pran, Chéana ; et enfin ma chère épouse qui me reconnecte
régulièrement à la réalité.
Notes :
- L'emploi de la première personne du pluriel n'est pas une figure de style
: cette réflexion s'inscrit dans la continuité des échanges sur le site Atoute.org,
observatoire privilégié de l'évolution du monde de la santé avec son million
de visiteurs mensuels et ses forums dédiés à la médecine, la santé, leur évolution
et leur éthique.
- Il en est de même pour la revue Médecine, dont certes l'encre sèche,
mais qui peut servir de vecteur à toute réflexion. Le sujet est primordial
pour la profession, mais surtout pour les malades, dont on oublie trop qu'ils
sont les seuls véritables « destinataires » de toute démarche d'amélioration
de la qualité des soins (NDLR).
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