ARTICLE
La crise suicidaire constitue un moment d'échappement, réversible
et temporaire, durant lequel la personne se trouve en situation de souffrance
et de rupture d'équilibre relationnel avec elle-même et son environnement.
La crise est une trajectoire - ou la tentative de suicide n'est que l'une des
sorties de crise possibles - qui va du sentiment péjoratif d'être
en situation d'échec à celui d'une impossibilité d'échapper
à cette impasse.
Point-clé 1. Écouter les non-professionnels qui auraient repéré
la crise chez un proche
Si le recours au médecin apparaît devoir être systématique,
pour faire le diagnostic et déterminer une stratégie thérapeutique,
le médecin n'est pas la solution à tout. Une partie de son action
thérapeutique, quelquefois la possibilité même de cette
action, dépendent de l'entourage qui est le premier témoin des
manifestations d'une crise en développement. Différentes manifestations
accompagnent la crise qui se développe :
- l'expression d'idées et d'intention suicidaires ;
- des manifestations très variées qui ne sont ni spécifiques
ni exceptionnelles prises isolément et peuvent être labiles ; ultérieurement,
le désespoir, une souffrance psychique intense, une réduction
du sens des valeurs, le cynisme, un goût pour le morbide, la recherche
soudaine d'armes à feu sont particulièrement inquiétants
; une accalmie suspecte, un comportement de départ sont des signes de
très haut risque ;
- dans un contexte de vulnérabilité : dépression, affections
psychiatriques préexistantes, facteurs de personnalité, alcoolisme,
toxicomanie, histoire familiale individuelle, événements de vie
douloureux (déplacement, perte d'un être cher, conflits, etc.).
Le regroupement de ces signes, leur association ou leur survenue en rupture
avec le comportement habituel doit alerter l'entourage, le conduire à
suspecter l'existence d'une crise suicidaire et à provoquer une investigation
complémentaire par le médecin. Le tableau
1 schématise les principales situations rencontrées. L'approche
de bienveillance, d'écoute, de dialogue et d'accompagnement de l'entourage
est un élément essentiel à ce stade.
Point-clé 2. Ne pas hésiter à poser la question en consultation
Des changements récents chez un patient connu peuvent attirer l'attention
: aggravation de troubles psychiatriques antérieurs, symptomatologie
physique inexpliquée, conduite inhabituelle, changement de tonalité
dans la relation (avec le médecin ou avec l'entourage), contexte (par
exemple survenue d'une pathologie organique à retentissement vital ou
à impact déstabilisant).
Il en est de même chez un patient peu ou pas connu qui vient de changer
de médecin, a une demande peu claire, est agité ou stressé,
fait des allusions directes ou indirectes à un vécu problématique...
Il ne faut pas hésiter à questionner le patient sur ses idées
de suicide. Cette attitude, loin de renforcer le risque suicidaire, ne peut
que favoriser l'expression des troubles.
Au-delà de la présence éventuelle d'un syndrome dépressif
franc ou d'une pathologie psychiatrique, le diagnostic de crise suicidaire s'appuie
sur :
- les éléments du contexte : présence d'idées
suicidaires et leur fréquence, expression, au praticien ou à des
tiers (directement ou indirectement) de l'intention suicidaire, sentiment de
désespoir, conduites de préparation de l'acte ;
- des signes de vulnérabilité psychique : troubles de l'image
de soi, signes d'impulsivité, agressivité dont on sait qu'elle
facilite le passage à l'acte, instabilité comportementale, tendance
à l'anxiété, notamment attaques de panique ;
- des changements de comportements récents, une modification de la
vie relationnelle, des conduites à risque.
Point-clé 3. Évaluer le danger et l'urgence
Six éléments sont à prendre en considération :
1. Le niveau de souffrance : désarroi ou désespoir, repli sur
soi, isolement relationnel, sentiment de dévalorisation ou d'impuissance,
sentiment de culpabilité.
2. Le degré d'intentionnalité : idées envahissantes,
rumination, recherche ou non d'aide, attitude par rapport à des propositions
de soins, dispositions envisagées ou prises en vue d'un passage à
l'acte (plan, scénario).
3. Les éléments d'impulsivité : tension psychique, instabilité
comportementale, agitation motrice, état de panique, antécédents
de passage à l'acte, de fugue ou d'actes violents.
4. Un éventuel élément précipitant : conflit,
échec, rupture, perte, etc.
5. La présence de moyens létaux à disposition : armes,
médicaments, etc.
6. La qualité du soutien de l'entourage proche : capacité de
soutien ou inversement renforcement du risque dans le cas de familles «
à transaction suicidaire ou mortifère ».
Il faudra également tenir compte du danger lié à l'accumulation
de facteurs de risque.
À partir de ces 6 éléments, 3 niveaux d'urgence peuvent
être considérés :
* Faible : la personne est dans une relation de confiance établie avec
le praticien, désire parler et cherche à communiquer, à
trouver des solutions à ses problèmes ; elle pense au suicide
mais n'a pas de scénario suicidaire précis, pense à des
moyens et à des stratégies pour faire face, n'est pas anormalement
troublée mais psychologiquement souffrante.
* Moyenne : la personne présente un équilibre émotionnel
fragile, est isolée, a besoin d'aide et exprime directement ou indirectement
son désarroi ; elle envisage clairement le suicide, y compris un scénario
dont l'exécution est reportée, ne voit de recours autre que le
suicide pour cesser de souffrir.
* Élevée : la personne est décidée, ayant le sentiment
d'avoir tout fait et tout essayé, est très isolée, a planifié
et prévu le passage à l'acte pour les jours qui viennent, rationaliser
sa décision ou est très émotive, agitée, troublée,
complètement immobilisée par la dépression ou dans un état
de grande agitation : sa douleur et sa souffrance sont omniprésentes
ou complètement tues ; elle a un accès direct et immédiat
à un moyen de se suicider.
Un tel bilan exhaustif, souhaitable dans une évaluation psychiatrique,
n'est pas toujours possible en médecine générale. Mais
confronté à des situations très diverses, il faut au moins
évaluer la crise et son degré d'urgence.
Point-clé 4. Que proposer ?
Le constat
La souffrance psychique sous-jacente est souvent masquée, rendant le
repérage difficile dans la consultation habituelle (cf. ci-dessus) Cette
difficulté est encore accrue avec les adolescents (répugnance
à l'exposition de leurs faiblesses) et les personnes âgées
(formes particulièrement atypiques, atténuation des signes de
la crise, syndrome de glissement, etc.). Elle l'est également par le
contexte de la consultation, limitée dans le temps et a priori centrée
sur les signes somatiques. Par ailleurs, les liens de collaboration entre généraliste
et psychiatres, les consultations psychiatriques privées ou publiques
saturées, les réseaux environnant le patient mal connus. La crainte
de la psychiatrisation est également évoquée comme un obstacle.
La qualité de la relation médecin - malade dans de telles crises
est essentielle, notamment pour le repérage des troubles dépressifs
et des idées suicidaires.
Les principes de base
La prise en charge en consultation de première intention doit d'abord
s'adapter au contexte de la personne en crise, et notamment prendre en compte
ses interrelations avec son entourage et avec l'ensemble du tissu social.
- L'écoute active de la souffrance psychique ne relève d'aucune
technique standardisée. Mais il est essentiel qu'apparaisse la notion
de « lien », de bon contact avec la personne suicidaire, pour qu'elle
ait le sentiment d'être comprise, reconnue et acceptée par l'intervenant.
- La prise en charge ne peut relever d'un seul professionnel et nécessite
une intervention pluridisciplinaire. Elle vise donc à préparer
la personne (et son entourage) à un suivi spécialisé lorsqu'une
pathologie psychiatrique est dépistée ou soupçonnée
; ce qui suppose 1) l'implication de la famille ou de l'entourage, 2) l'articulation
avec des partenaires locaux (réseaux sanitaires et sociaux).
Quand faire appel au psychiatre ?
Son intervention se situe à toutes les phases de la crise pour évaluer
la psychopathologie, diagnostiquer la crise et les troubles psychiatriques qui
peuvent lui être associés, déterminer des stratégies
thérapeutiques immédiates et au long cours de ces patients.
Toute crise suicidaire majeure ou grave nécessite une évaluation
psychiatrique soigneuse, notamment lorsqu'une pathologie psychiatrique s'y associe
(grade A). Le recours à la psychothérapie est recommandé
dans tous les cas où cet abord est indiqué pour traiter les facteurs
psychopathologiques de vulnérabilité ou diminuer les effets critiques.
Les psychotropes ne doivent être prescrits dans la crise suicidaire
qu'en fonction des pathologies psychiatriques éventuellement associées.
En particulier, les benzodiazépines sont encore trop ou trop longtemps
utilisées (tableau 2).
Quand hospitaliser ?
L'hospitalisation a pour but la protection de la personne, l'établissement
d'une relation de confiance avec elle et la mise en mots de la souffrance en
ayant le souci constant de définir et de favoriser les soins ultérieurs.
Elle est recommandée si la crise suicidaire est d'urgence élevée,
envisagée au cas par cas dans les autres situations. Quel que soit le
contexte, il faut travailler l'alliance thérapeutique même lorsqu'elle
paraît rompue, donc expliquer systématiquement au patient les raisons
de la démarche de soins et l'impossibilité d'y déroger,
les conditions de la prise en charge (lieu d'hospitalisation, délai,
équipe) et l'aspect transitoire de cette hospitalisation.
Si l'hospitalisation est refusée et que la dangerosité de la
situation l'impose, il peut être nécessaire de recourir aux dispositions
de la loi du 27 juin 1990.
Point-clé 5. Quel suivi ?
Les patients en crise suicidaire et ayant déjà fait une tentative
de suicide ont un risque majeur de récidive dans l'année qui suit
le passage à l'acte, un taux de suicide de 1 % à un an et un risque
accru de décès toutes causes confondues. Ce risque est majoré
pour les suicidants présentant des facteurs de risque primaires.
La prise en compte du contexte familial par les équipes psychiatriques
favorise une bonne acceptation des soins spécialisés - en dédramatisant
le recours à la psychiatrie par le patient et son entourage - et diminue
le taux des rechutes.
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Dans tous les cas :
- Envisager et organiser la continuité des soins dès le
début de la prise en charge de crise.
- Orienter les sujets qui présentent des facteurs de risque primaires
ou un cumul de plusieurs facteurs de risque (troubles psychiatriques patents,
suicidants, et addictions) vers un suivi spécialisé, qu'il
s'agisse d'une hospitalisation ou d'un suivi ambulatoire.
- Organiser également un suivi après la crise (tant sur
le plan personnel que familial) pour les sujets présentant une
crise suicidaire sans facteur de risque primaire.
- Favoriser l'alliance thérapeutique sur le long terme, informer
le sujet et son entourage sur le choix de l'orientation et d'éviter
une rupture de la continuité des soins.
- Maintenir une attention et une mobilisation soutenues durant l'année
qui suit le début de la crise.
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Notes :
- Anaes. Conférence de consensus. La crise suicidaire : reconnaître
et prendre en charge. Amphithéâtre Charcot - Hôpital de
la Pitié Salpêtrière - Paris, 19 et 20 octobre 2000. Texte
intégral disponible sur www.has-sante.fr.
- Voir dans ce même numéro de Médecine : - Nicot P, Bouet
R. Risque suicidaire. Peut-on mieux faire ? p. 244-6. - Aubin-Auger I, Mercier
A, Baumann-Coblentz L, Zerr P. La consultation du patient à risque
suicidaire en médecine générale. Généralistes
et psychiatres : une relation compliquée. p. 279-83.
- Leur rôle est développé dans le texte intégral
de la conférence.
- Chez les patients présentant certaines pathologies psychiatriques
à haut risque suicidaire (dépression et schizophrénie
notamment), il existe un lien entre la survenue d'une tentative de suicide
et la diminution récente de l'intensité du traitement (diminution
des posologies, espacement des consultations).
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