ARTICLE
L'angioplastie coronaire s'est répandue rapidement pour devenir un acte
courant en cardiologie, donnant même naissance à une branche de
cette discipline, la cardiologie interventionnelle. La technologie s'est compliquée,
d'abord avec les endoprothèses (« stents »), puis les endoprothèses
enrobées de produits aux propriétés diverses. En 2004,
aux USA, plus d'un million d'angioplasties coronaires avec endoprothèse
ont été pratiquées, dont environ 85 % chez des angineux
stables. Depuis la première d'Andreas Gruntzig, c'est probablement plusieurs
dizaines de millions de patients qui ont subi cette intervention pour angor
stable, angor instable, infarctus du myocarde à la phase aiguë.
Pour la France, nous ne disposons que d'informations parcellaires. Le registre
de l'Agence Régionale d'Hospitalisation de l'Île-de-France identifie
22 764 angioplasties coronaires avec ou sans endoprothèse en 2005. On
peut inférer que le total pour la France est entre trois et cinq fois
ce nombre. La proportion d'angor stable serait de 40 à 45 %.
Commençons par exprimer un regret
Quelques essais randomisés, regroupant une petite quinzaine de milliers
de patients ont été réalisés pour évaluer
l'angioplastie coronaire dans différentes situations et contre plusieurs
comparateurs.
- Bien sûr, pour qu'une comparaison avec un traitement « actif
» ait du sens, il faut que celui-ci soit « établi ».
- Notons aussi, nous y reviendrons, la proportion de patients inclus dans
les études par rapport à ceux « traités » par
nos collègues cardiologues : elle est négligeable, un rapport
de quelques milliers à plusieurs dizaines de millions et ce sur 30 ans.
- Nous verrons aussi que ces patients ne sont pas condensés pendant
les premières années de l'ère de l'angioplastie comme cela
devrait être dans la vie d'une nouvelle procédure thérapeutique
(ou diagnostique). Autre anomalie.
Ce qui signifie que si les cardiologues l'avaient voulu, la connaissance que
nous avons aujourd'hui et qui sera détaillée dans la suite de
cet article aurait pu être obtenue en peu d'années. Le sort de
nombreux patients aurait été changé. Les peines supportées
par les malades l'auraient été en toute connaissance de causes.
L'argent dépensé par la collectivité l'aurait été
plus sûrement à bon escient...
Le point avant COURAGE
Une première méta-analyse est publiée par Bucher et al.
en 2000 [1]. Les auteurs ont trouvé dans la littérature six essais
randomisés répondant aux critères de qualité minimum
qu'ils s'étaient fixés et dont les résultats avaient été
publiés entre 1992 et 1999 (tableau
1). Ces essais totalisaient 1 904 patients, ce qui est bien peu par rapport
au nombre de patients angineux qui ont bénéficié d'un acte
de cardiologie interventionnelle depuis l'introduction de la procédure
jusqu'en 1999.
Cette méta-analyse nous apporte cependant plusieurs enseignements :
une réduction relative du risque d'angor à l'issue du temps de
surveillance (de 6 à 57 mois) de 30 % (intervalle de confiance : 50 %-2
%, p < 0,05), un surcroît non significatif d'infarctus du myocarde
fatals ou non fatals (42 %) et de décès toutes causes (32 %).
L'avantage de l'angioplastie pour l'angor est cependant modeste. La dernière
colonne du tableau 1 montre les bénéfices absolus théoriques
obtenus en appliquant le risque relatif calculé par la méta-analyse
(0,7 soit (100 % - 30 %)/100) à la fréquence de l'angor observée
dans chaque groupe contrôle. Ces bénéfices oscillent entre
8 et 24 %.
D'autres essais sont publiés dans les années qui suivent cette
méta-analyse, ce qui justifie une nouvelle revue systématique,
publiée par Katrisis et Ioannidis en 2005 [2]. Par rapport à la
précédente, elle s'enrichit de cinq nouveaux essais randomisés
et totalise 2 950 patients, ce qui reste bien peu par rapport au nombre de patients
angineux stables traités en routine par angioplastie coronaire. Malheureusement
les deux auteurs ne se sont attachés qu'aux événements
graves et ont négligé l'angor. En ce qui concerne les premiers,
la tendance observée dans la méta-analyse de Bucher et al. pour
les infarctus du myocarde se confirme mais reste non significative. En revanche
l'incidence des décès est à peu près équilibrée,
avec un avantage non significatif pour les groupes soumis à l'angioplastie.
Les résultats de COURAGE
L'essai COURAGE est réalisé ensuite, et publié en 2007
[3]. Il tranche sur les précédents par sa taille (2 287 patients
inclus soit plus des 2/3 de tous les essais précédents) et par
son initiation (c'est un essai de l'administration américaine des anciens
combattants). Sa méthodologie est critiquée dans l'encadré
selon la grille exposée antérieurement dans la revue. Elle n'est
pas parfaite et les deux publications qui concernent COURAGE ne sont pas entièrement
informatives sur certains points fortement liés à la qualité
d'un essai (voir l'encadré). Mais COURAGE reste dans le domaine, relativement
aux autres, une bonne étude. Nous n'avons rien de mieux pour nous informer.
Les résultats sont résumés au tableau
2
Il y a eu plus de décès ou d'infarctus dans le groupe ayant
été soumis à l'angioplastie (risques relatifs supérieurs
à 1, bénéfices absolus négatifs) mais les différences
ne sont pas significatives. Une partie des infarctus est survenue dans le cours
ou le décours de la procédure et dans ce laps de temps leur nombre
est quatre fois plus important dans le groupe angioplastie. Le seul bénéfice
porte sur la persistance de l'angor à un an. Notons que la prévalence
de l'angor clinique, même dans le groupe traitement médical, diminue
fortement (plus de 80 % des patients étaient angineux au départ).
À la fin du suivi (presque 5 ans) la prévalence de l'angor était
la même dans les deux groupes mais cette observation est difficile à
interpréter du fait des patients - dans les deux groupes mais significativement
plus dans le groupe initialement au traitement médical seul - qui ont
subi dans les années suivant la randomisation un geste de revascularisation,
soit pontage, soit angioplastie (31 % contre 20 %).
Interprétation de ces résultats
En tenant compte des limites propres aux essais randomisés ouverts,
à la conception même de l'essai COURAGE (voir encadré),
au contexte (les revascularisations post-randomisation dans les deux groupes,
l'hétérogénéité probable des pratiques d'un
centre à l'autre), on peut conclure que cet essai ne fournit qu'un seul
argument en faveur de la pratique de l'angioplastie coronaire chez les coronariens
stables : la réduction de la prévalence de l'angor. Mais cette
amélioration est modeste et la question est de savoir si les inconvénients
potentiels bien illustrés dans COURAGE contrebalancent ce gain.
Cette interprétation n'est pas partagée par tous nos confrères
[4]. Ainsi ont été évoqués pour sinon récuser,
au moins fortement nuancer les résultats de cet essai trois arguments
:
1) Les pratiques d'angioplastie n'étaient pas optimums dans tous les
centres impliqués dans COURAGE.
2) Les endoprothèses utilisées ont été très
rarement enrobées (ces dernières devraient être « meilleures
» : la course à la technique...).
3) Les patients du groupe traitement médical ont été
beaucoup plus observants que dans la « vraie vie », assertion non
vraiment démontrée mais peu importe.
Ces critiques ne sont pas dénuées de fondement. Mais elles ne
tiennent pas devant le constat que COURAGE, malgré toutes ses imperfections,
a produit des données factuelles d'une certaine qualité et que
l'on attendait depuis presque 30 ans... Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras.
Pourquoi les contempteurs de COURAGE n'ont-ils pas réalisé l'étude
parfaite dont leurs critiques suggèrent qu'elle devrait et pourrait être
faite ?
Mise en perspective
Les résultats de COURAGE sont cohérents avec ceux des deux méta-analyses
évoquées plus haut. On peut dire même qu'ils les confirment.
Or les procédures d'angioplastie coronaires ont techniquement évolué
entre la période des essais pré-COURAGE et la période COURAGE.
Tous les patients du groupe angioplastie ont reçu dans cet essai une
endoprothèse (non enrobée dans l'immense majorité des cas)
alors que très peu de patients inclus dans les essais précédents
en avaient bénéficié. Les traitements pharmacologiques
péri-revascularistation ont aussi évolué entre les deux
périodes. Donc COURAGE était a priori dans de meilleures conditions
pour mettre en évidence un réel bénéfice s'il existe.
COURAGE répond-il à la question initialement posée ?
Les données disponibles, qualitativement non optimales et quantitativement
bien modestes par rapport à ce qu'elles auraient dû et pu être,
conduisent à répondre ainsi : les patients vont probablement
mieux au plan fonctionnel - mais pas tellement - et n'en tirent probablement
aucun bénéfice en termes de survie ou de morbidité non
fatale.
Le coût et les inconvénients pour le patient sont-ils contrebalancés
par ce modeste bénéfice fonctionnel ? Nouvelle question à
laquelle chacun répondra selon sa conscience.
Bilan : quel gâchis !
Des assertions bien hasardeuses, voire scandaleuses
Les convictions des promoteurs de la technique rappelées en introduction
ne reposaient sur rien. Aujourd'hui, elles reposent sur... pas grand-chose et
sont plutôt infirmées par les connaissances enfin acquises. Tromperie
du patient, tromperie du payeur ? ou tout simplement négligence, inconscience
?
Des données pas tellement satisfaisantes acquises en... 30 ans
Elles auraient pu être disponibles au bout d'une demi-année de
pratique si tous ces collègues avaient compris et suivi TC Chalmers :
randomiser le premier patient [5]. Aujourd'hui nous en saurions beaucoup plus,
nos patients seraient mieux soignés, nos finances moins gaspillées.
Quand les médecins comprendront-ils qu'ils sont responsables des
connaissances sur lesquelles ils fondent leurs décisions ?
Références
- Bucher HC, Hengstler P, Schindler C, Guyatt GH. Percutaneous transluminal
coronary angioplasty versus medical treatment for non-acute coronary heart
disease: meta-analysis of randomised controlled trials. BMJ. 2000;321:73-7.
- Katritsis DG, Ioannidis JP. Percutaneous coronary intervention versus conservative
therapy in nonacute coronary artery disease: a meta-analysis. Circulation.
2005;111:2906-12.
- Boden WE, O'Rourke RA, Teo KK, COURAGE trial coprincipal investigators
and study coordinators. Design and rationale of the Clinical Outcomes Utilizing
Revascularization and Aggressive DruG Evaluation (COURAGE) trial Veterans
Affairs Cooperative Studies Program no. 424. Am Heart J. 2006;151:1173-9.
- Boden WE, O'Rourke RA, Teo KK, Hartigan PM, Maron DJ, Kostuk WJ, et al.;
COURAGE Trial Research Group. Optimal medical therapy with or without PCI
for stable coronary disease. N Engl J Med. 2007;356:1503-16.
- Kereiakes DJ, Teirstein PS, Sarembock IJ, et al. The Truth and Consequences
of the COURAGE Trial. J Am Coll Cardiol. 2007;50:1598-603.
En résumé : nos 8 questions sur l'essai COURAGE (tableau)
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