ARTICLE
L'objectif de ce travail a été d'actualiser les données
sur les modalités optimales de prescription des antisécrétoires
gastriques et de proposer les recommandations thérapeutiques dans différentes
situations. Le texte de l'argumentaire précise que « l'objectif
de ce document n'est pas d'ordre médico-économique ». Si
cette recommandation concerne à la fois le médecin généraliste
et le médecin gastroentérologue, les points-clés déclinés
ci-dessous sont ceux qui nous ont paru plus particulièrement applicables
en soins primaires. L'encadré 1 précise les situations où
la prescription d'antisécrétoires gastriques n'est pas documentée
et n'est donc pas recommandée.
Point-clé 1. Anti-H2 et IPP : effets différents
Les modalités de prescription optimale des 2 classes d'antisécrétoires
gastriques, antihistaminiques H2 (anti-H2) et inhibiteurs de pompe à
protons (IPP), sont différentes. L'analyse actualisée des données
des études montre que ces différences portent non seulement sur
la taille de l'effet antisécrétoire gastrique mais
également sur la cinétique d'efficacité.
Les anti-H2 bloquent la stimulation histaminique des cellules
pariétales sécrétant l'acide chlorhydrique de la muqueuse
gastrique, élèvent le pH gastrique au dessus de 4 durant environ
6 heures sur le nycthémère. Les IPP bloquent l'enzyme
responsable de la sécrétion d'ion H+ dans la même cellule
et élèvent le pH gastrique au dessus de 4 durant environ 10 à
14 heures sur le nycthémère. Cette différence de taille
d'effet est habituellement bien connue des prescripteurs
Les études de cinétique d'effet de l'anti-H2 montrent
que l'effet antisécrétoire est de survenue rapide. Cependant,
lors d'administration répétée, il tend à diminuer
en raison d'un phénomène de tolérance pharmacodynamique.
En revanche, l'effet antisécrétoire d'un IPP est
de survenue moins rapide. L'effet n'est pas maximal immédiatement. Lors
d'une administration répétée, l'effet augmente progressivement
(du fait d'une amélioration de la biodisponibilité) pour atteindre
un plateau à partir du 3e ou du 5e jour et se maintient ultérieurement
lors de traitements prolongés. En résumé, les antiH2 ont
un effet antisécrétoire gastrique rapide, les IPP plus lent, mais
plus intense et augmentant durant 3 à 5 jours, pour rester stable ultérieurement.
Du fait de l'efficacité antisécrétoire, la voie orale
est recommandée en pratique quotidienne (en dehors des rares cas
d'impossibilité).
Les résultats des essais cliniques ont déterminé deux
posologies pour les antisécrétoires gastriques : antiulcéreuse,
définie dans les études de cicatrisation, souvent appelée
« dose pleine », et efficace dans le traitement des symptômes,
« demi-dose » (tableau 1).
Encadré 1.
La prescription d'antisécrétoires gastriques n'est pas
documentée dans les situations suivantes :
|
|
- Formes atypiques de RGO avec manifestations extradigestives
(symptômes ORL, toux chronique, asthme, douleurs thoraciques d'origine
non cardiaque...) : il n'y a pas de preuve d'efficacité des antisécrétoires,
quelle que soit la dose utilisée. Dans cette situation, la prescription
d'IPP comme test diagnostique du RGO n'est donc pas recommandée.
- Dyspepsies (sensations de malaise ou de gêne abdominale
haute survenant en période post-prandiale) : les données
ne permettent pas de valider l'efficacité des antisécrétoires.
Cette prescription n'est pas recommandée.
- Lésions aiguës de stress (en situation de réanimation)
* En présence de facteurs de risque (intubation avec ventilation
mécanique de plus de 48 heures, troubles de la coagulation) les
données actuelles sont très réduites. Bien que les
réanimateurs utilisent parfois les antisécrétoires,
il n'est pas possible de définir de recommandations, ni, en particulier,
de recommander préférentiellement un anti-H2 ou un IPP.
* En l'absence de facteurs de risques, il n'y a pas de justification à
prescrire un antisécrétoire.
|
Point-clé 2. RGO : pas nécessairement de fibroscopie
Le reflux gastro-oesophagien (RGO) ne doit être pris en compte
que s'il entraîne des symptômes ou une complication : l'oesophagite
de reflux. Le diagnostic de symptômes de RGO est purement clinique lorsqu'ils
sont typiques : pyrosis, régurgitations acides augmentés en période
post-prandiale ou à l'effort, ou encore en antéflexion ou en décubitus.
La fibroscopie digestive haute n'est pas nécessaire en cas de RGO symptomatique
typique chez un patient de moins de 50 ans.
La fibroscopie digestive haute est indiquée d'emblée :
- en cas de symptômes atypiques ;
- en cas de symptômes d'alarme (amaigrissement, dysphagie, hémorragie
digestive, anémie) ;
- chez les patients âgés de plus de 60 ans : le risque de lésions
sévères ou néoplasiques est augmenté du fait de
l'âge. Entre 50 et 60 ans, il n'y a pas d'attitude consensuelle. L'endoscopie
est recommandée en cas de facteurs de risques néoplasique associés
(alcool, tabac).
Point-clé 3. RGO : traitement symptomatique
Le choix thérapeutique dépend du type de symptômes
et le cas échéant des lésions observées en endoscopie
(tableau 2).
- Des mesures posturales (surélévation de la tête
du lit) et hygiénodiététiques (réduction
de la prise d'alcool entre autres...) sont recommandées.
- Si les symptômes sont typiques mais espacés (moins de
une fois par semaine), il est recommandé d'utiliser ponctuellement, à
la demande, un traitement d'action rapide, indifféremment antiacide,
alginate ou anti-H2, en 1 à 3 prises par jour (recommandation de grade
A). Les IPP ne sont pas recommandés, car leur effet n'est pas immédiat.
- Si les symptômes sont typiques et rapprochés (une fois
par semaine ou plus), il est recommandé de prescrire un IPP. La posologie
recommandée est la demi-dose de la posologie antiulcéreuse, sauf
pour l'oméprazole qui doit être prescrit à pleine dose (recommandation
de grade A). Ce traitement est habituellement poursuivi durant 4 semaines.
- Si ce traitement est efficace, l'endoscopie de contrôle n'est pas
nécessaire.
En cas d'inefficacité une endoscopie digestive haute doit être
réalisée (accord professionnel).
- En cas d'oesophagite non sévère à l'endoscopie
(érythème, érosions non circulaires), le traitement est
identique à celui de symptômes typiques et rapprochés :
IPP à demi-dose (sauf oméprazole à pleine dose) durant
4 semaines (recommandation de grade A). En cas de persistance des symptômes,
il est recommandé de prescrire une pleine dose.
- Si le RGO survient au cours d'une grossesse, les principes du traitement
sont identiques. Une stratégie progressive débutant par les antiacides
est généralement proposée. Les données actuelles
suggèrent qu'il n'y a pas de risque foetal lié à l'exposition
aux IPP.
Point-clé 4. Ulcérations de la muqueuse oesophagienne, gastrique
ou duodenale : IPP
Ce traitement a pour objectif la cicatrisation dans les cas où
les diagnostics suivants ont été posés lors de l'endoscopie
pratiquée en raison de l'intensité ou de la persistance de douleurs
épigastriques (tableau 2) :
- oesophagite par reflux dans ses « formes sévères »
(érosions muqueuses circulaires ou ulcération chronique ou
sténose ou encore endobrachy-oesophage) ;
- ulcère gastrique ou duodénal (avec présence
ou non d'Helicobacter pylori),
- lésions muqueuses digestives hautes (y compris ulcères)
induites par les AINS et lorsque la poursuite du traitement AINS est nécessaire.
Dans ces lésions ulcérées de la muqueuse digestive
haute, les IPP sont usuellement prescrits à « dose pleine »,
pour une durée initiale de :
- 7 jours en cas d'association à une bithérapie antibiotique
pour l'éradication de l'Helicobacter pylori dans l'ulcère duodénal
(grade A) ;
- 7 à 8 semaines dans les oesophagites sévères (grade
A) ;
- 4 à 8 semaines dans les ulcères gastriques selon la symptomatologie
clinique et/ou la taille de l'ulcère à l'endoscopie (accord
professionnel) ;
- 4 à 8 semaines en cas de poursuite de traitement AINS (grade A).
La conduite du traitement nécessite le plus souvent la coordination
avec le spécialiste gastro-entérologue qui pratique la surveillance
endoscopique.
Dans les hémorragies digestives hautes d'origine ulcéreuse,
les IPP sont recommandés, par voie orale ou parfois par voie intraveineuse.
Ces traitements sont réalisés dans le cadre de soins intensifs
hospitaliers.
Point-clé 5. Prévention des lésions digestives induites
par les gastrotoxiques
En prévention des lésions induites par les AINS ou de l'aspirine
à dose élevée (plus de 300 mg par jour)
Les antisécrétoires ont montré une efficacité
dans la prévention des lésions muqueuses endoscopiques. Mais seul
le misoprostol a montré une efficacité dans la prévention
de la survenue de perforation digestive ou d'hémorragie (grade A).
Un traitement par IPP peut être proposé (demi-dose, sauf omeprazole
à dose pleine). Il n'y a pas de bénéfice clinique supplémentaire
à prescrire une pleine dose (grade A). Il n'est pas recommandé
de prolonger la prescription après l'arrêt des AINS.
Dans tous les cas, l'utilisation d'un antisécrétoire ne doit
pas dispenser de poser avec précision la question du rapport bénéfice-risque
de l'AINS. Il convient de toujours prescrire l'AINS à la posologie la
plus faible possible et pendant la durée la plus courte
La prescription d'un antisécrétoire est justifiée, en
association avec un AINS dans les situations de risque identifiées :
- patient de plus de 65 ans ;
- antécédent d'ulcère gastrique ou duodénal, compliqué
ou non compliqué. Dans ce cas une infection à Helicobacter pylori
doit être recherchée et traitée ;
- association à un antiagrégant plaquettaire, notamment aspirine
à faible dose ou clopidogrel, et/ou corticoïdes, et/ou anticoagulant.
En prévention des lésions induites par l'aspirine à faible
dose (¾ 300 mg/j)
Il n'y a pas d'argument suffisant pour recommander l'association systématique
d'un gastroprotecteur. Les associations de l'aspirine à un antiagrégant
ou à un anticoagulant augmentent le risque hémorragique, mais
il n'y a pas de preuve d'efficacité des antisécretoires dans cette
situation. En revanche, chez les patients ayant eu une hémorragie digestive
lors d'un traitement par aspirine à faible dose et devant le poursuivre,
il est recommandé d'associer systématiquement un IPP, après
avoir recherché et traité si nécessaire une infection à
Helicobacter pylori (grade A).
En résumé : le traitement antisécrétoire
chez l'adulte :
|
|
- Les anti-H2 élèvent rapidement le pH gastrique au-dessus
de 4 durant environ 6 heures, les IPP plus lentement mais plus intensément
durant environ 10 à 14 heures.
- Le diagnostic de RGO est purement clinique lorsque les symptômes
sont typiques. La fibroscopie n'est pas nécessaire dans ce cas
chez un patient de moins de 50 ans, sauf symptômes d'alarme ou facteurs
de risque néoplasique associés (alcool, tabac). Le choix
thérapeutique dépend du type de symptômes et le cas
échéant des lésions observées en endoscopie.
- La présence d'ulcérations de la muqueuse oesophagienne,
gastrique ou duodénale indique l'emploi des IPP, à posologie
variable selon les indications. L'objectif est la cicatrisation des lésions.
- Les antisécrétoires ont montré leur efficacité
en prévention des lésions induites par les AINS ou l'aspirine
à dose élevée. Les 1/2 doses (sauf pour l'oméprazole)
sont suffisantes et il n'est pas recommandé de prolonger la prescription
après l'arrêt des AINS.
- Le seul misoprostol a montré une efficacité dans la
prévention de la survenue de perforation digestive ou d'hémorragie.
- Il n'y a aucune preuve d'efficacité des antisécrétoires
en prévention des lésions induites par l'aspirine à
faible dose. Cependant, chez des patients ayant eu une hémorragie
digestive dans ce cas et devant poursuivre ce traitement, il est recommandé
d'associer systématiquement un IPP, après avoir recherché
et traité si nécessaire une infection à Helicobacter
pylori.
|
|