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Une expertise centrée sur le patient
Patient « partenaire », et pourquoi pas patient « expert »
? Le partage de la décision médicale fait l'objet de nombreuses
réflexions. Il semble que le souhait de partage reste minoritaire, surtout
lorsqu'il s'agit de maladies somatiques graves telles que les cancers. Mais
les opinions des patients évoluent dans le temps, et les conduisent a
posteriori à regretter, parfois à reprocher à leur médecin
le manque de concertation de la phase initiale. Pour le médecin, le comportement
d'expert qui sait et propose est plus simple que celui de négociateur,
d'autant qu'il a toujours la crainte que cette négociation fasse douter
de sa compétence. Le modèle « paternaliste » est le
plus habituel des comportements médicaux. Il est le plus souvent ressenti
comme normal par les patients, particulièrement au moment de l'annonce
d'un diagnostic grave, à un moment où le patient est trop déstabilisé
pour souhaiter prendre une décision, trop heureux qu'un « expert
» la prenne pour lui. Mais le partage de la décision est attendu
différemment selon les étapes de la relation thérapeutique,
comme le montrent parmi d'autres des observations anglaise [1] et française
[2] récentes : à un moment ou un autre, il est largement souhaité.
Ce partage doit être proposé dès le début de la relation,
ou il faut en tout cas envisager explicitement la possibilité d'une reprise
de la discussion à un moment ultérieur plus favorable. Dans ce
nouveau partenariat, la décision médicale doit tenir compte des
meilleures preuves disponibles tout autant que des valeurs, objectifs et capacités
du patient. Une telle communication a des objectifs pratiques (un patient mieux
informé est plus impliqué et mieux observant), relationnels (elle
conduit à une relation centrée sur le patient) et éthiques
(elle prend en compte le « droit » à une information éclairée,
même si elle ne débouche pas toujours sur un partage de la décision).
Maîtriser cette nouvelle approche nécessite une longue expérience,
cette fois au sens d'expertise, d'autant plus nécessaire que les preuves
disponibles sont de faible puissance, ou que les options possibles heurtent
les attentes ou valeurs du patient, ou encore que l'interprétation que
l'on peut en faire diverge entre médecin et malade [3].
Il y a bien là une caractéristique propre à toute expertise
médicale : le clinicien doit bien sûr s'assurer de la validité
des données scientifiques apportées, mais dans le soin primaire
plus que dans toute autre discipline médicale, ces données ne
sont que des probabilités, avec une marge d'incertitude plus importante
dans ce premier cercle que dans les suivants, lorsque les preuves diagnostiques
accumulées ont assuré les premiers filtres. Il est toujours difficile
de passer du patient « virtuel » des essais au patient « réel
» de la consultation et de transcrire des probabilités statistiques
de résultats à un individu pour lequel la probabilité se
concrétisera en simple alternative binaire [4]. Par ailleurs, à
côté de ces données « dures », interviennent les
valeurs, représentations, capacités du patient, parfois des membres
de sa famille (s'ils peuvent jouer un rôle important, il faut veiller
à la primauté de l'avis du premier intéressé). Enfin,
le médecin a aussi sa subjectivité, ses opinions et représentations,
avec lesquelles il doit compter pour chercher à informer de la façon
la plus objective possible. Dans un tel contexte, la spécificité
d'une relation inscrite dans la durée est un facteur essentiel pour permettre
au médecin d'expliquer pas à pas, éventuellement sur plusieurs
consultations, et au patient de comprendre.
Une expertise parmi et avec d'autres
Sans cette vision d'ensemble, aucune avancée n'est possible. Comme
souligné ci-dessus, la première expertise à intervenir
dans le nécessaire partenariat patient-médecin devrait être
celle du... patient. « Un partenariat qui reste à formaliser entre
représentants d'usagers et médecins généralistes
est indispensable à notre système de soins : c'est en permettant
à l'usager d'être "le plus avisé possible", en favorisant
son "consentement éclairé", qu'il accédera à la
capacité de décider pour son propre sort toutes les fois que cela
est possible. L'évaluation de la satisfaction des patients, la traçabilité
de l'information médicale délivrée, la qualité du
dossier patient et la pédagogie des risques sont les leviers de cette
stratégie prometteuse » [5]. L'objectif est à la fois simple
et ambitieux. Il est celui visé par la loi sur les droits des malades
de 2002, en termes de « démocratie sanitaire » [6] : permettre
à la fois de mieux cerner les vraies questions du patient et d'aider,
par un travail de pédagogie et de formation, l'émergence d'un
comportement « avisé » de sa part. Dans le contexte de raréfaction
de l'offre médicale primaire qui est celui des proches années,
c'est un objectif essentiel. Dans l'hypothèse très actuelle du
« patient-partenaire », et de plus en plus « expert », c'est
une nécessité. L'information du patient doit tenir compte de cette
nouvelledonne [7].
La seconde expertise indispensable est celle des autres intervenants dans
le champ de la santé, et au-delà des professionnels habituels
de ce champ, de ceux des sciences humaines dont l'apport dans la relation médecin-malade,
en dehors du strict problème biomédical du jour, rarement unique
cause de la consultation, est essentiel. Si le contexte habituel de la médecine
générale française est celui de la médecine «
de famille », on voit bien toute l'importance des interrelations humaines
dans cet environnement particulier. Au sein même des acteurs du premier
cercle - médecin, infirmiers(ères), kinésithérapeutes,
intervenants divers au domicile, travailleurs sociaux... - il n'existe pas dans
le système français de coordination structurelle, en dehors de
l'expérience limitée de quelques réseaux. Ceux-ci sont
d'ailleurs le plus souvent limités au cadre strict d'une seule pathologie,
ce qui va à l'encontre de la définition des soins primaires de
l'OMS et place le médecin traitant dans la difficile situation d'une
éventuelle appartenance « multicarte » peu réaliste.
Il n'est toujours pas simple de définir les règles des échanges
imposés par des pratiques de plus en plus interconnectées en réseaux
« officiels » ou non. Cependant, la notion de travail en « équipe
» est la seule issue possible pour un système de soins qui reste
fondé, depuis la création de la sécurité sociale,
sur le principe de solidarité entre malades et bien portants et entre
générations [8].
La troisième expertise, plus traditionnelle, concerne les autres disciplines
médicales. Elle est prioritaire lorsqu'il s'agit d'acquisition de nouvelles
données ou techniques, qu'il s'agit d'utiliser dans le contexte spécifique
des soins primaires. Un exemple : qu'y a-t-il de commun entre l'expert d'une
technique sophistiquée, que ce soit des établissements français
du sang ou d'un centre de dialyse rénale, et le médecin généraliste
? Probablement le seul fait qu'ils sont, chacun dans
leur environnement propre, des « artisans de santé » au service
du même patient, l'un en permanence, l'autre exceptionnellement mais dans
ce cas durablement. Les outils de l'un ne serviront sans doute pas à
l'autre, mais le second devra parfois donner au patient commun des explications
complémentaires à celles du premier, et assumer au jour le jour
les réponses nécessaires. On conçoit bien - ou commence-t-on
seulement à concevoir ? - qu'il y a dans le domaine médical des
expertises complémentaires selon qu'il s'agit de soins primaires, secondaires
ou tertiaires.
Conclusion
L'expertise en soins primaires, comme toute expertise, n'est ni un statut,
encore moins autoproclamé, ni une spécialité. Elle se construit
autour d'une expérience, compétence reconnue. Elle respecte des
règles de communication qui rendent ses conclusions intelligibles au
demandeur non expert.
Elle n'est pas un statut en ce sens qu'elle n'est jamais acquise, mais toujours
en développement. C'est le but constant de la formation continue [9].
Puisqu'il s'agit de maintenir, la vie durant du professionnel, un haut niveau
d'expertise, cette formation permanente doit s'appuyer sur les acquis antérieurs.
C'est la base de toute pédagogie d'adultes, même s'il faut veiller
à ce que ce grand principe soit toujours respecté dans les faits.
C'est ici que doit intervenir l'évaluation des pratiques professionnelles,
quelle qu'en soit la forme, et la pratique de soins coopératifs.
Elle n'est pas une spécialité dans la profession mais plutôt
l'aboutissement personnel d'une expérience confrontée en permanence
aux données factuelles. La mise en commun de ces multiples expériences
définit une expertise collective, à partir d'une confrontation
des pratiques professionnelles réelles, ce qui est d'ailleurs la caractéristique
de toute expertise vraie. En ce qui concerne l'expertise généraliste,
les données essentielles concernent l'évaluation des moyens et
stratégies de diagnostic, de thérapeutique, de prévention
en situation de soin primaire.
L'expertise en soins primaires, au même titre que la formation médicale
continue, apparaît ainsi comme évoluant selon une spirale permanente
où la définition du contexte (des besoins) précède
la mise en place des objectifs à atteindre, des méthodes à
employer, de l'évaluation à envisager pour définir de nouveaux
besoins, sans jamais de fin [10].
Références
- Cohen H, Britten N. Who decides about prostate cancer treatment? A qualitative
study. Fam Pract. 2003;20:724-9.
- Blanchard S. Quand des malades racontent leur cancer de la prostate à
des médecins. Le Monde, 25 octobre 2003.
- Collectif. « Communiquer EBM » pour mieux partager la décision.
Bibliomed. 2004:354. Sur www.unaformec.org
- Froment A. Du biologique à la personne. Rev Prescrire. 2000;205:310-2.
- Magnin-Feyzot C. Que pourraient apporter aux médecins généralistes
les représentants des usagers ? PMT. 2001;16:24-5.
- Loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades.
- ANAES. Information du patient. Recommandations destinées aux médecins.
Mars 2000. http://www.anaes.fr
- Groupe interprofessionnel « Règles de métier »
du Loiret. Réflexion sur le secret professionnel dans les réseaux.
Existe-t-il des informations dont le partage échappe au patient ? PMT.
2002;20:21-3.
- Jouquan J, et al. Fondements pédagogiques conceptuels de la formation
des professionnels. In La formation médicale continue. Sous la direction
de P. Gallois. Paris: Masson; 1997.
- Vallée JP. La spirale de la formation. In La formation médicale
continue. Sous la direction de P. Gallois. Paris: Masson; 1997
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