ARTICLE
Efficacité des opioïdes forts dans les DCNC rhumatologiques
La codéine, le dextropropoxyphène et le tramadol forment la
famille des opioïdes faibles ; la morphine, la buprénorphine, l'hydromorphone,
l'oxycodone, le fentanyl celle des opioïdes forts. Lorsque le CEDR (cercle
d'étude de la douleur en rhumatologie) a publié les premières
recommandations françaises d'utilisation de la morphine dans les douleurs
rhumatologiques non cancéreuses en 1999 [6], 2 essais cliniques comparatifs
seulement étaient publiés [7, 8]. À ce jour, 3 nouvelles
études ont été publiées [9-11].
DCNC et opioïdes : méta-analyse 2006
Une méta-analyse [12] de 41 essais randomisés contrôlés
des opioïdes faibles ou forts dans les douleurs chroniques non cancéreuses
(DCNC) a été publiée en 2006. 6 019 patients ont été
inclus, dont 80 % souffraient de douleurs nociceptives de type arthrosique,
polyarthrite rhumatoïde ou lombalgie (tableau
1). Dans les douleurs nociceptives, le tramadol a été le plus
étudié, 5 études seulement concernant les opioïdes
forts.
Selon cette méta-analyse [12] :
* La compilation de 30 études contrôlées contre placebo
montre que les opioïdes tout venants sont plus efficaces que le placebo
pour soulager les douleurs chroniques non cancéreuses (toutes pathologies
confondues).
* Les 8 essais comparant un opioïde fort ou faible à un autre
antalgique (AINS ou antidépresseurs tricycliques) ne montrent pas de
différence significative d'efficacité entre les opioïdes
et les AINS d'une part, les antidépresseurs tricycliques d'autre part.
Seuls les opioïdes forts (oxycodone et morphine) sont significativement
plus efficaces que les autres antalgiques pour soulager tout type de douleur
chronique non cancéreuse.
* Dans ces études les opioïdes sont moins efficaces que les autres
antalgiques (AINS et antidépresseurs tricycliques) pour améliorer
les symptômes fonctionnels (fonction articulaire, sommeil, etc.) autres
que la douleur. Ce résultat global a été expliqué
par une étude comptant pour 74 % de la méta-analyse et comparant
le dextropropoxyphène au diclofénac [13].
Opioïdes forts et DCNC en rhumatologie : 5 études randomisées
La première, randomisée en double aveugle, a comparé
la morphine à libération prolongée (30 à 120 mg
par jour) à un placebo actif comportant des effets anticholinergiques
[7]. Les 46 patients (18 à 70 ans) inclus souffraient de douleurs chroniques
(y compris non rhumatologiques) de plus de 6 mois, ne répondant pas à
la codéine, aux antidépresseurs ou aux anti-inflammatoires. L'action
antalgique de la morphine a été supérieure à celle
du placebo, mais n'était pas associée à une amélioration
de la qualité de vie (appréciée par le Sickness Impact
Profile) ou du handicap (appréciée par le Pain Disability Index).
Cette absence d'efficacité fonctionnelle est peut-être liée
à la courte durée de l'étude (9 semaines). La morphine
n'a pas eu d'effet
péjoratif aux doses employées sur la mémoire ou les fonctions
cognitives. On ne notait toutefois pas de différence en terme de préférence
médicamenteuse pour la morphine ou le placebo à la fin de l'étude.
La deuxième, randomisée mais ouverte, analysait l'effet d'une
dose quotidienne moyenne de 41,1 mg de morphine chez 36 patients atteints de
lombalgies [8]. La morphine avait une efficacité antalgique et des effets
bénéfiques sur la thymie sans entraîner de comportement
addictif, c'est-à-dire de dépendance psychique, mais l'amélioration
fonctionnelle et du sommeil ont été minimes. Cette étude
comporte des biais de sélection et n'est pas représentative d'une
population de lombalgiques chroniques, les patients ayant été
sélectionnés sur des critères très stricts, en particulier
psychologiques.
La troisième a comparé l'oxycodone à l'association oxycodone-paracétamol
et au placebo chez des patients arthrosiques insuffisamment soulagés
par les AINS [9]. Après une période ouverte de titration en oxycodone
de 30 jours chez 167 de ces patients, 107 ont été randomisés
en double insu pour 30 jours recevant soit du placebo, soit de l'oxycodone,
soit l'association oxycodone-paracétamol. L'amélioration de la
douleur et de la qualité du sommeil a été significativement
plus importante dans les deux groupes actifs en comparaison au placebo (P ^
0,05). Il n'y a pas eu de différence d'efficacité entre les deux
groupes actifs. La posologie moyenne d'oxycodone était de 40 mg par jour.
La quatrième a comparé en double insu sur 4 semaines, l'efficacité
de la morphine à libération prolongée donnée une
ou deux fois par jour, à celle du placebo chez 295 patients arthrosiques
souffrant de douleurs modérées à sévères
ne répondant pas à l'association AINS/paracétamol [10].
Dans les deux groupes actifs, la douleur s'est améliorée, de même
que la plupart des paramètres de qualité du sommeil, de façon
significativement plus importante que dans le groupe placebo. La posologie de
la morphine était de 30 mg par jour en une ou deux prises.
La cinquième a comparé en double insu la morphine au placebo
chez des patients douloureux chroniques (pas exclusivement rhumatologiques)
[11]. Elle a montré la supériorité de la morphine pour
d'une part soulager la douleur, d'autre part améliorer la fonction et
aussi, chez les patients répondeurs pour la douleur, les scores de dépression
et l'endurance à l'exercice physique.
Au total ces études montrent l'efficacité des opioïdes
forts sur les douleurs chroniques non cancéreuses notamment en rhumatologie
mais elles ne sont pas indemnes de critiques méthodologiques et ont été
faites sur des durées trop brèves. Elles sont complétées
par des études observationnelles dont le principal intérêt
est d'évaluer le rapport bénéfice/risque à long
terme d'un traitement en pratique courante. Les suivis de cohortes suggèrent
que l'efficacité des opioïdes dans les douleurs chroniques non cancéreuses
se maintient pendant plusieurs mois sans même nécessiter d'en majorer
les doses chez la plupart des patients [14, 15]. Elles confortent l'analyse
de Portenoy [16] pour qui l'augmentation de la posologie d'un opioïde dans
une douleur chronique non cancéreuse au long court résulte plus
souvent d'une aggravation progressive du syndrome algique que de l'apparition
d'une accoutumance à l'effet antalgique des opiacés.
Effets secondaires
Les plus fréquents
La constipation est notée dans 84 % des cas dans certaines séries,
selon les attitudes préventives associées à la prescription
initiale de morphine [16]. La constipation ne cède pas au cours du traitement.
Il est indispensable de la prévenir systématiquement en associant
1 voire 2 laxatifs et des règles hygiéno-diététiques
appropriées (activité physique si possible, apport liquidien suffisant,
régime alimentaire équilibré).
Les nausées et les vomissements varient de 20 à 60 % selon les
séries et les doses employées [17]. Ces effets secondaires sont
présents en début de traitement et s'estompent généralement
en 2 à 3 semaines. Il est habituel de lutter contre par la coprescription
d'un neuroleptique d'action centrale (halopéridol, chlorpromazine) ou
d'un neuroleptique gastrokinétique (métoclopramide, dompéridone)
[18].
Vertiges, somnolence, sécheresse cutanée, prurit sont des effets
secondaires assez fréquents qui la plupart du temps régressent
après quelques jours de traitement. Il faut néanmoins garder à
l'esprit la persistance fréquente d'un ralentissement cognitif et la
nécessité d'en prévenir les conducteurs de voiture ou d'engin.
La rétention urinaire et la dysurie sont d'autant plus fréquentes
que les sujets sont âgés voire porteurs d'un adénome prostatique.
Des effets psychodysleptiques peuvent survenir surtout chez les personnes
âgées : cauchemars et hallucinations peuvent être éventuellement
combattus par l'association d'halopéridol [16].
La dépression respiratoire est exceptionnelle quand la posologie est
ajustée à l'intensité de la douleur et que l'augmentation
des doses est progressive. Elle ne semble observée qu'en cas de surdosage
ou de toxicomanie associée [16].
Tolérance et dépendance
La tolérance (ou accoutumance) se définit comme la diminution
d'un effet pharmacologique ou la nécessité d'augmenter les doses
afin de maintenir cet effet [19]. La tolérance aux opioïdes semble
dépendre de la nature de la substance, de la voie d'administration et
des horaires d'administration. La présence d'un stimulus nociceptif semble
être le facteur essentiel chez l'animal pour prévenir le développement
de la tolérance aux opioïdes. Chez l'homme cette tolérance
aux opioïdes reste a priori très rare [20]. Par contre, la plupart
des effets secondaires induits par la morphine sont sujets à la tolérance,
en dehors de la constipation.
La dépendance peut être physique ou psychique. La dépendance
physique est un phénomène pharmacologique dont on prévient
l'expression (syndrome de sevrage) en interdisant l'administration simultanée
d'antagoniste et en réduisant progressivement les doses lorsqu'on décide
de diminuer la posologie ou d'arrêter le traitement [21]. La dépendance
psychique ou addiction est liée à un comportement pathologique
caractérisé par un désir irrépressible de consommer
le produit et un désintérêt progressif pour les autres activités
ou obligations au profit de cette consommation [21]. La dépendance psychique
aux opioïdes serait comprise entre 0 et 24 % selon les séries [22],
mais sous réserve d'une sélection des patients et d'un suivi médical
régulier il semble que la fréquence des cas d'abus ou de dépendance
psychique n'excède pas 1 % pour bon nombre d'auteurs [22].
Il n'en demeure pas moins qu'aucun malade n'est à l'abri du risque
d'addiction et qu'il faut en rechercher systématiquement les indices
à chaque consultation : perte itérative d'ordonnance, quête
du médicament auprès de multiples médecins, détérioration
des liens sociaux ou familiaux, surconsommation d'alcool ou d'une substance
illicite, augmentation rapide des posologies ou non respect des doses prescrites,
hostilité aux changements de traitement en dépit de l'existence
d'effets indésirables pénibles... [16].
Conclusion : recommandations
De nombreuses recommandations ont été élaborées
par différentes sociétés savantes et agences nationales
de médicament, quant à la prescription des opioïdes dans
les douleurs chroniques non cancéreuses. Toutes sont convergentes et
insistent sur la nécessité d'un diagnostic précis, d'un
échec des thérapeutiques non opioïdes fortes, d'une prescription
dans le cadre d'un contrat médecin-malade fixant des objectifs précis
et prévoyant des modalités de surveillance rigoureuse. Les premières
recommandations françaises d'utilisation de la morphine dans les DCNC
rhumatologiques [6] sont résumées dans le résumé
de fin d'article ci-dessous.
Il n'existe que peu d'études méthodologiquement satisfaisantes
concernant l'efficacité des opioïdes forts dans des douleurs chroniques
non cancéreuses rhumatologiques. Néanmoins il n'y a pas de raison
de penser que les opioïdes forts, les plus puissants des antalgiques disponibles,
ne puissent être efficaces dans des douleurs chroniques non cancéreuses,
si les indications sont posées de façon satisfaisante. Utilisés
selon les recommandations d'usage, les opioïdes forts, même s'ils
sont responsables d'effets secondaires cliniques fréquents mais rarement
graves, sont sources de soulagement pour bon nombre de patients qui ne répondent
pas aux thérapeutiques antalgiques habituelles. Cette prescription doit
rester néanmoins d'exception, n'intervenant que lorsqu'il n'est pas possible
de soulager le patient d'une autre façon et dans le cadre d'une surveillance
clinique rigoureuse.
Déclaration d'intérêt : Les auteurs travaillent dans
le service de rhumatologie, centre de la douleur, CHU Dupuytren Limoges
Conflits d'intérêt financier : néant.
Références
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En résumé : Les « recommandations de Limoges »
pour les DCNC en rhumatologie [6]
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Préalable :
1. Il n'existe pas de recommandations pour l'utilisation de la morphine
en rhumatologie.
2. Le but n'est pas d'inciter à une utilisation imprudente de
la morphine mais d'aider le clinicien à son bon usage quand il
a décidé d'y recourir.
3. La morphine n'est qu'une des possibilités, mais est une possibilité,
du traitement de la douleur non cancéreuse en rhumatologie.
Sélection des patients et évaluation initiale :
4. Pourront être traités par la morphine : les patients
douloureux chroniques non ou insuffisamment soulagés par les thérapeutiques
usuelles de la pathologie antérieurement définie (dégénérative,
inflammatoire...).
5. L'évaluation initiale comprendra :
la synthèse de l'histoire de la maladie et des thérapeutiques
entreprises ;
un avis psychiatrique spécialisé dans le cas de
pathologies mal définies, de sujet très jeune, d'abus médicamenteux,
de suspicion de troubles psychiatriques ;
une évaluation de la douleur et de son retentissement
(échelles et indices appropriés).
6. Ne seront pas traités par la morphine : les patients dont
les symptômes ne sont pas médicalement expliqués (douleurs
idiopathiques) ou les patients atteints de troubles caractériels
sévères ou psycho-sociaux prédominants.
Mise en route pratique du traitement :
7. Une information sera donnée au patient et à ses autres
médecins sur les buts, les modalités et les effets indésirables
potentiels du traitement.
8. Les buts du traitement seront définis conjointement par le
patient et son médecin, qui prendra la responsabilité de
la prescription de morphine.
9. La dose initiale préconisée se situera entre 10 à
30 mg de sulfate de morphine à libération prolongée,
administrée par voie orale deux fois par jour à horaire
fixe, en tenant compte du terrain. Les posologies faibles seront instituées
chez les sujets âgés, insuffisants rénaux ou hépatiques.
10. Un ajustement posologique se fera par paliers (lors de chaque consultation
prévue) en augmentant au plus de 50 % la dose journalière.
11. Une surveillance rapprochée, au minimum à J14 et J28,
sera instituée pour apprécier les effets indésirables
et l'efficacité de la morphine jusqu'à obtention d'une posologie
optimale.
12. Un complément antalgique sera prescrit dans le cas de douleurs
fluctuantes (paracétamol, morphine à libération immédiate...).
13. Une prévention de la constipation sera réalisée
systématiquement à l'instauration du traitement (mesures
hygiéno-diététiques et laxatifs).
Évaluation et suivi du traitement :
14. À chaque visite, on recherchera des signes orientant vers
un mésusage, un abus ou une dépendance psychique.
15. Toute augmentation trop rapide des doses doit faire reconsidérer
l'indication du traitement.
16. En cas de décision d'arrêt, on diminuera progressivement
et on recherchera les signes de sevrage.
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