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Pourtant, les patients se plaignent de plus en plus d'une médecine centrée
sur la maladie plutôt que sur le malade. Et un accord se fait, notamment
de la part des médecins de santé publique, pour dire qu'un système
de soins idéal place la médecine générale à
la base, apportant ainsi un moyen privilégié pour rendre le système
cohérent, recentré sur le patient, et par ailleurs améliorer
son efficience [4]. Pourquoi ces contradictions ? Elles s'insèrent dans
le contexte du malaise général ressenti par les médecins.
« Why doctors are so unhappy ? » se demandait un éditorialiste
du BMJ, questionnement qui a entraîné de nombreux échanges.
Ce malaise a des causes multiples : perte de l'autonomie professionnelle, difficultés
face à la nouvelle place du
patient, intervention de plus en plus prégnante des financeurs, lourdeur
de la charge de travail [5]. Mais un autre aspect du problème concerne
plus particulièrement la médecine générale : dans
nos sociétés très médiatisées, l'aspect scientifique
de la médecine, son approche spécialisée, est largement
privilégié, dévalorisant de ce fait une médecine
générale qui ne semble pas « faire le poids » face à
la spécialisation. Il en résulte des rémunérations
des généralistes très inférieures à celle
des spécialistes, notamment aux USA.
La mise en oeuvre d'une expertise généraliste, très largement
réalisée, peut représenter un moyen privilégié
de valorisation de la médecine générale auprès des
spécialistes et hospitaliers, des étudiants, des patients et du
grand public. Mais qu'entend-on par expertise généraliste ? On
le trouvera détaillé dans cette revue dans les articles de J.-P.
Vallée, E. Drahi et Y. Le Noc. Rappelons d'abord quelques données
schématiques de base qui fonderont et justifieront l'expertise :
L'expert est un professionnel qui a des connaissances reconnues dans
son domaine. L'expertise qu'il apporte ne peut être confondue avec la
décision qui sera prise [6].
La médecine générale est bien évidemment
en elle-même un domaine d'expertise en raison même de ses particularités
par rapport aux autres modes d'exercice de la médecine, notamment la
médecine spécialisée et la médecine hospitalière
de CHU. Ces particularités sont liées spécialement à
la population consultant en médecine générale, population
tout-venant, bien différente de celle des spécialistes et des
CHU. Ceci entraîne notamment une prévalence des maladies différente,
bien plus faible, rendant les examens complémentaires bien moins indispensables
et performants, au profit de la clinique.
L'exercice du médecin généraliste est obligatoirement
centré sur le patient et son environnement. Il travaille dans la durée,
et dans la « vraie vie », « dans la communauté »
comme le disent les Anglo-Saxons. Il assure la coordination des soins, notamment
en cas de polypathologie. Il est là pour assurer l'adaptation des recommandations
aux possibilités du patient et accompagner le suivi.
À partir de ces trois données de base, on peut décliner
divers domaines d'expertise du généraliste :
Auprès du patient, il s'agit surtout d'explication des données
du problème, particulièrement en cas de partage de la décision.
En formation initiale, la mission d'expertise du maître de stage,
voire du tuteur, ne va pas sans poser de problèmes, mais peut être
enrichissante pour le formateur comme pour le futur médecin [1].
En formation continue, les responsabilités en cas d'organisation
et d'animation de FMC nécessitent une approche d'expert généraliste,
même si la réunion se fait avec un confrère spécialiste.
Dans ce domaine, il faut alors bien maîtriser les particularités
de l'exercice généraliste face à l'approche du spécialiste
[7].
La participation à la rédaction de recommandations pour
la pratique sollicite de plus en plus de généralistes, à
côté des spécialistes d'organes. Ceci pose les mêmes
problèmes que pour la FMC mais nécessite sans doute une argumentation
plus précise et documentée.
L'écriture de synthèses de questions cliniques est aussi
une des missions de l'expert généraliste, et nécessite
d'analyser les données des études et leur validité, identifier
les questions que cela pose pour la pratique, en tirer des conclusions concrètes
pour cette pratique. Il s'agit alors d'un travail très enrichissant pour
le rédacteur si par ailleurs il exerce.
La participation à la recherche est sans doute un des problèmes
les plus importants dans l'optique où nous nous sommes placés
de revalorisation large de la médecine générale. Il peut
s'agir de guider un interne dans l'élaboration d'une thèse de
médecine générale ou de proposer ou participer à
un travail de recherche. Ceci ne peut se faire sans avoir bien analysé
et conceptualisé les particularités de la médecine générale,
et conduira à privilégier la recherche clinique et épidémiologique,
les recherches centrées sur l'amélioration des pratiques médicales,
l'approche du patient avec les méthodes des sciences humaines [8]. Le
développement d'une recherche spécifique est sans aucun doute
l'un des meilleurs moyens de valorisation de la médecine
générale [9].
À partir de ces données, dont la mise en oeuvre a déjà
bien commencé, on peut déduire ce qui est exigible de l'expert
généraliste : d'abord qu'il exerce la médecine générale
il n'est pas question de créer des super-généralistes,
et tout généraliste peut devenir expert, à tout moment
de sa carrière, s'il en accepte les exigences ensuite qu'il évalue
régulièrement ses propres pratiques, qu'il ait suffisamment conceptualisé
les domaines et particularités de la médecine générale,
et enfin qu'il ait une bonne pratique de la médecine factuelle (EBM),
donc de la recherche de documentation, de son analyse critique et de l'application
de ces données à un patient donné. En dehors du premier
point, il s'agit-là d'une définition commune à toute expertise
en santé. Reste qu'il faudra alors le faire savoir, et le faire valoir,
auprès des étudiants et des universitaires spécialisés,
mais aussi et peut-être surtout auprès du grand public. C'est ici
un autre problème, mais sans la première partie, la médecine
générale restera longtemps dans la situation de mineure dans laquelle
elle se trouve.
Références
- Bloy G. La transmission des savoirs professionnels en médecine générale
: le cas du stage chez le praticien. Rev Fr Aff Soc. 2005;59(1):03-25.
- Navarro L, Dubois JP. Désintérêt des étudiants
de 6e année pour la médecine générale. Rev Prat
Med Gen. 2007;21(768):466-7.
- Bodenheimer T. Primary care Will it survive? N Engl J Med. 2006;355(9):861-4.
- Larson ER, Roberts KB, Grumbach K. Primary care, generalism, public good:
déjà vu? Again! Ann Int Med. 2005;142(8):671-4.
- Gallois P, Vallée JP, Le Noc Y. Médecine générale
en crise : faits et questions. Médecine. 2006;2(5):223-8.
- Got C. L'expertise, son évolution récente, ses limites. Rev
Prescrire. 1999;19(199):706-7.
- Binder P. Risque suicidaire chez les adolescents. Rev Prat MG. 2005;19(678):107-8.
- de Pouvourville G. Qu'est-ce que la recherche en médecine générale
? Rev Prat. 2007;57:1181-228.
- Sullivan F, Butler C, Cupples M, Kinmonth AL. Primary care research networks
in the United Kingdom. Brit Med J. 2007;334:1093-4.
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